Chapitre 15 Le bonheur
— Votre garçon grandit joliment vite, madame Mennequet !
— C’est votre fillette que je trouve grandie, madame Bauport ! Depuis l’année dernière ses jupons ont raccourci de trois doigts au moins. Ils sont pourtant du même âge. Il va être temps de les envoyer à l’école.
— J’y songe, fit la mère en jetant un coup d’œil plein de satisfaction sur la petite fille qui jouait avec son camarade à bâtir des maisons avec un peu d’argile, des cailloux et de l’eau ; un peu trop d’eau peut-être, car un filet menu coulait de l’édifice et s’en allait rejoindre le ruisseau de la route.
Les aiguilles à tricoter des deux bonnes dames cheminèrent activement dans les bas de laine pendant un temps appréciable ; un vent léger bruissait par moments dans les cimes des grands hêtres ; de petits nuages blancs et ronds couraient dans le ciel bleu, et, à travers une échappée de haies vertes et touffues, on apercevait les voiles blanches des navires sur la mer. La paix, une paix du Nord, active et réjouie, non la paix ensommeillée du Midi, régnait sur le village ; les brebis étaient à la falaise, les hommes au labour, les ménagères à leur ouvrage ; – les enfants mêmes s’occupaient à un semblant de travail.
— Quand comptez-vous envoyer Claire à l’école ?
Madame Bauport releva deux mailles tombées, puis répondit :
— Après les vacances d’août, madame Mennequet, au 1er septembre, à moins d’empêchement. Vous devriez aussi y envoyer le vôtre ; ces enfants feraient la route ensemble, le temps leur durerait moins.
— Y a-t-il d’autres enfants d’ici qui aillent à l’école cette année ? demanda la mère du petit garçon avant de se décider.
— Non, il n’y en aura pas avant trois ans ; ils sont tous trop grands ou trop petits.
— Eh bien, j’en parlerai à mon homme ; pour moi, je ne suis pas contre, conclut madame Mennequet avec la prudence instinctive du paysan normand.
Les enfants, sans se tourmenter de leur avenir, continuèrent leur bâtisse, qui menaçait de ne jamais s’élever à plus d’un pouce de terre, car elle avait une malheureuse disposition à crouler dès qu’elle prenait façon de muraille.
Le premier lundi de septembre, Claire et Marcel, bien et dûment stylés, se tenant par la main, tout roides dans leurs tabliers neufs, prirent le chemin de l’école.
Dans ces villages de la Hague, l’église, l’école, la mairie et l’auberge sont groupées avec quelques maisons ; le reste de la commune est disséminé de toutes parts ; un examen superficiel tendrait à faire croire que la vie s’arrête autour de ces dix ou douze demeures ; mais, en observant le pays de plus près, le voyageur découvre çà et là, cachés dans les bouquets d’arbres, des hameaux entiers, dont les toitures de chaume couvert de fleurs se confondent avec la teinte brune des troncs d’arbres. Ces hameaux sont le plus souvent situés à des distances considérables de la paroisse, c’est-à-dire de l’église et de l’école ; les enfants ont parfois trois ou quatre kilomètres à faire pour aller recevoir les éléments de l’instruction, – et autant pour revenir, ce qui est beaucoup pour des jambes de six ou sept ans.
Claire et Marcel étaient mieux partagés ; quinze cents mètres au plus les séparaient de l’école, et cette distance ne leur paraissait pas effrayante. Aussi s’en allèrent-ils pour la première fois, non seulement sans crainte, mais avec une sorte d’orgueil. C’est beau d’aller à l’école tout seuls, – à deux, s’entend.
Ce mois de septembre, dans la Hague, est un mois privilégié. Le soleil n’est plus si chaud, mais il dore si doucement les cimes des grands arbres, et projette le soir sur les routes de si belles ombres branchues, feuillues, qui font rire les enfants par la singularité de leurs formes ! Et puis les haies sont pleines de mûres violettes, sucrées et savoureuses, qui viennent d’elles-mêmes s’offrir sous la main : les prés s’ont fauchés, on peut prendre la traverse sans être grondé par un propriétaire bourru ; l’hiver est encore loin, et d’ailleurs les enfants ne songent pas à l’hiver.
Ce premier mois d’école fut facile et charmant pour les deux enfants ; il ne leur offrit qu’un chagrin, bien dur, celui-là : la séparation pendant les heures de classe.
Mais à peine l’heure avait-elle sonné, qu’on voyait s’envoler la petite Claire, toujours pressée, on ne sait pourquoi, car l’école des filles ouvre et ferme quelques minutes avant celle des garçons, pour sauvegarder la morale, paraît-il. Heureusement, ce procédé barbare n’avait pas d’influence fâcheuse sur nos deux amis ; Claire se hâtait de dépasser l’école des garçons, éloignée de quelques dizaines de mètres ; puis, assise sur l’échalier du cimetière, séparée des tombes seulement par une pierre plate dressée sur champ qu’il fallait enjamber pour se rendre à l’église, elle attendait son camarade.
Marcel arrivait sans se presser ; les garçons, surtout dans les campagnes, sont plus lourds et plus lents que les filles ; mais, quand il avait vu sa petite amie, il hâtait le pas, faisant de grandes enjambées, comme un homme ; Claire descendait de son échalier, et ils s’en allaient ensemble vers le logis.
Là encore, le soir il fallait se séparer ; Marcel demeurait un peu plus loin que Claire, dans le fond de la vallée, au moulin, modeste moulin à deux meules, qui ne marchait pas toute l’année. En rentrant, il voyait son père debout sur le plancher de la trémie, secoué par le mouvement régulier de la meule, tout blanc d’une impalpable poussière de farine.
— Bonsoir, petiot, criait la voix mâle du père.
— Bonsoir, mon père, vous allez bien ? répondait le petit, accoutumé dès le berceau par sa mère à une extrême politesse envers son père.
Le meunier riait, et Marcel, libre pour le reste du jour, allait retrouver Claire à la ferme, à moins que Claire ne vînt le retrouver au moulin. Le soir, ils se quittaient encore, et, pendant que la fillette allait dormir dans son petit ber, au pied du lit de ses parents, le garçonnet s’endormait au bruit cristallin de l’eau filtrant de la vanne dans le ruet.
Le ruet était pour les enfants un inépuisable sujet d’étonnement, une merveille toujours nouvelle. D’abord, il y faisait sombre, derrière le moulin, sous les grands arbres qui répandaient une ombre si épaisse qu’en plein midi on y aurait à peine pu lire. Et puis la muraille de pierre toute noire, d’en bas, leur apparaissait effroyablement haute, d’en haut, redoutablement profonde ; des scolopendres au long feuillage rubané tapissaient le gouffre étroit ; des herbes grasses et moites croissaient au bord du ruisseau ; le bas du gouffre était tapissé de cailloux moussus, la vieille roue noire et luisante avait un aspect imposant : c’était superbe et effrayant, et de plus il était défendu d’aller là.
Les enfants s’y rendaient à la dérobée avec un léger battement de cœur ; ils aimaient bien à voir tourner la roue à travers les branches épaisses, parfois un rayon de soleil égaré faisait briller comme des diamants l’eau qui tombait de palette en palette avec un bruit charmant ; mais, quand la meule était au repos, si c’était plus effrayant, c’était aussi plus intéressant.
L’hiver vint ; le trajet de l’école était plus rude ; les petits, bien encapuchonnés, s’en allaient le nez rouge, les mains bleuies cachées sous la blouse ou sous le tablier ; on marchait vite, si vite, qu’on arrivait tout essoufflé ; le soir, il fallait s’en retourner à la nuit tombante, par les chemins boueux, où le froid n’arrivait pas à sécher les ornières ; on allait bravement, car les enfants de village n’ont guère peur la nuit ; et puis du haut de la colline, quand la journée avait été claire, ils voyaient en revenant s’allumer les phares de Cherbourg et de la digue. Cette illumination verte, rouge et blanche, avec les grands feux lointains du cap Lévy et de Barfleur, les faisait rêver d’une fête mystérieuse et lointaine.
Un soir, les deux petits revenaient comme de coutume d’un bon pas ferme et léger, faisant claquer leurs sabots sur la terre durcie par la gelée prochaine. Un hurlement étrange, dans le clos à Bruneau, leur fit dresser l’oreille avec inquiétude.
— Entends-tu ? dit Marcel.
— J’entends, répondit Claire.
— Qu’est-ce que c’est ?
— Ça doit être un loup.
Le hurlement se fit entendre une seconde fois, plus près, et Claire, frémissant de la tête aux pieds, s’arrêta, pétrifiée par la frayeur.
— Viens donc, lui dit Marcel.
Elle ne pouvait bouger, tant elle avait peur. Un bruit de branches froissées leur parut aussi effrayant que la chute de la foudre ; un gros animal fauve qui faisait des bonds énormes passa devant eux en poussant un cri plaintif. Marcel s’était jeté devant son amie, son couteau ouvert à la main, prêt à la défendre en se battant corps à corps, s’il le fallait, avec la bête.
La redoutable bête se dirigeait à toutes jambes du côté de l’église ; les enfants, rassurés en partie, se prirent la main et se mirent à courir de toutes leurs forces. Arrivés au logis, ils racontèrent leur aventure ; on les accusa d’avoir inventé ce drame ; – le lendemain seulement la vérité se découvrit. Un propriétaire voisin qui chassait chez lui, par méprise ou par maladresse, avait envoyé une charge de plomb dans la cuisse d’un de ses lévriers ; la malheureuse bête s’était enfuie droit devant elle, sans vouloir rien entendre.
Quand l’aventure fut connue, on plaisanta les enfants sur leur frayeur, et Marcel sur sa belle conduite.
— Il m’a pourtant défendue ! dit Claire d’un air résolu ; il ne mérite pas qu’on se moque de lui.
Elle disait avec tant d’autorité que les gens cessèrent de railler son camarade. La fillette de sept ans eut gain de cause sur l’opinion publique, et, par un revirement qui n’est pas rare dans l’histoire de nos idées, ceux qui se souvinrent de l’événement considérèrent plus tard Marcel comme un petit héros.
Cependant l’impression du loup était restée si vivace dans leurs jeunes mémoires qu’en passant devant le clos Bruneau ils se prenaient instinctivement la main, avec un léger frisson ; ils ne savaient plus bien pourquoi, mais leur instinct les avertissait ; et d’ailleurs ils aimaient à sentir leurs mains unies. Ils puisaient dans cette étreinte une joie tranquille, une confiance mutuelle qui les enhardissait.
Les années heureuses passèrent aussi pour eux : les années heureuses ! hélas ! oui, si heureuses que plus tard, après avoir connu de grands bonheurs, ils regardaient encore le temps où ils allaient à l’école comme le plus heureux de leur vie. Mais cela ne pouvait toujours durer ; quand ils eurent dix ans accomplis, il fallut songer à leur première communion. Sur les bancs du catéchisme, ils se retrouvèrent encore, séparés en apparence, mais non en réalité, car Marcel, plus paresseux, savait rarement sa leçon, et c’est sur le visage de Claire qu’il la trouvait toute prête. Elle savait si bien lui souffler, qu’au mouvement seul des lèvres il reconstituait les phrases qui manquaient à sa mémoire hésitante.
Après les lenteurs de l’instruction religieuse, bien abrégées pourtant dans ce pays à l’esprit indépendant, le grand-jour arriva enfin. C’est d’ordinaire un beau dimanche de juillet ; les filles portent toutes la robe de percale blanche, les garçons sont habillés de neuf ; on offre des cierges proportionnés à la fortune de chacun. C’est ici que Claire s’aperçut, pour la première fois, que Marcel n’était pas son égal sous le rapport de la fortune. Jamais elle n’avait songé à sa propre aisance ni à la médiocrité de son ami, mais, en voyant le gros cierge de cire blanche festonné et fleuri, qu’elle ne put porter seule, et que sa mère, marchant à ses côtés, porta pour elle, – en le comparant du regard à celui de Marcel, de moitié plus petit, Claire sentit son cœur se serrer.
Il ne suffit donc pas de s’aimer pour partager tout ensemble ? Pourquoi ses parents lui avaient-ils acheté un si beau cierge, ou plutôt pourquoi n’en avaient-ils pas donné un semblable à Marcel ? Elle se tournait vers sa mère pour le lui demander, quand le curé monta en chaire.
— Aimez-vous les uns les autres, en mémoire de ce jour, disait-il.
De tout le sermon, c’est tout ce que retint la petite fille ; certes, elle aimait bien tout le monde, mais c’est son ami Marcel qui tenait la première place après ses parents. Après ? Oui, elle disait après, par déférence filiale, et à quoi bon sonder les mystères d’un cœur innocent ? C’était peut-être avant, – mais qu’importe !
Après la procession, la cérémonie, le pain bénit, les cantiques, l’étourdissement général d’un jour si peu semblable aux autres, Claire et Marcel se trouvèrent à la sortie de l’église au milieu de leurs parents, venus quelques-uns de très loin pour cette occasion mémorable.
Le couvert était mis pour trente personnes dans la grange de la ferme de Bauport. Une longue nappe, de celles qu’on appelle dans le pays doubliers, c’est-à-dire une nappe large, sans couture au milieu, couvrait une table étroite et longue ; la traditionnelle galette au beurre en plusieurs exemplaires trônait aux bouts et au milieu. La reine de la fête, Claire Bauport, s’assit au milieu, dans sa robe blanche, comme une petite mariée, et son camarade de communion, Marcel, prit place auprès d’elle. De même qu’ils avaient été les seuls enfants du hameau pour aller à l’école la première année, ils se trouvaient, en raison de leur âge, seuls en cette circonstance. Bauport, qui n’était ni méchant ni orgueilleux, avait invité les parents de Marcel au dîner de fête.
Ils étaient très graves tous deux ; se sentant l’objet de l’attention publique, ils se tenaient immobiles, roides sur leur banc, sans presque se parler, et cependant heureux de cette communauté d’impressions, qui semblait mettre le sceau à leur amitié d’enfance.
— Dame ! c’est que vous n’êtes plus des enfants, leur disait-on à tout moment ; il va falloir vous mettre au travail !
Ils croyaient tout ce qu’on leur disait ; en effet, ils ne devaient pas être des enfants, puisque tout le monde le leur répétait, et cependant ils ne se sentaient pas changés, un peu gênés seulement par tant de regards et tant de paroles.
On porta leurs santés, avec du cidre d’abord, puis avec du vin, ensuite avec du café additionné d’eau-de-vie ; ils répondaient gravement en se levant, choquant leurs verres contre ceux qui s’avançaient ; puis, après avoir trempé leurs lèvres dans le breuvage, ils le déposaient devant eux : les mères prudentes leur avaient bien recommandé de faire attention, afin d’éviter les suites scandaleuses, hélas ! trop fréquentes, de ces banquets de famille en de semblables occasions.
La cloche qui sonnait vêpres vint enfin leur rendre la liberté. Ils s’envolèrent vers l’église par le chemin parcouru tant de fois. Bauport restait pour tenir tête à ses hôtes qui n’avaient aucune envie de déserter le banquet ; sa femme se trouva retenue un instant pour donner quelques ordres, et les deux petits amis, toujours sérieux, une sorte d’ivresse placide dans l’âme, s’en allèrent lentement sur la route ombragée à cette heure de l’après-midi.
Ils échangèrent quelques remarques sur la fête, sur la cérémonie du matin, puis continuèrent à marcher silencieusement. Arrivés au clos à Bruneau, ils se prirent machinalement la main, – puis se sourirent au même moment.
— Nous ne sommes plus des enfants ! fit Claire avec un mouvement d’orgueil naïf, au souvenir de leur frayeur puérile.
— Nous ne nous en aimerons pas moins pour cela, répondit tranquillement Marcel.
Claire retira sa main ; sa mère arrivait derrière eux. Pourquoi ce mouvement de crainte involontaire ou de pudeur précoce ? Elle rougit et pressa le pas.
La procession se formait dans le cimetière pour se rendre aux fonts baptismaux ; le custod chargé de distribuer les cierges rendait à chaque enfant celui qu’il avait apporté le matin ; Claire, en recevant le sien, chercha des yeux Marcel, qui n’était pas bien loin. Elle lui fit un signe ; il s’approcha, rompant le rang.
— Tiens, lui dit la petite fille, donne-moi ton cierge et prends le mien : il est trop lourd, je ne peux pas le porter.
Le petit garçon obéit ; – et la procession défila en chantant – très faux – les cantiques en usage. Le sermon vint, puis le salut, et la bande enfin rendue à la liberté s’éparpilla dans la campagne, où les robes blanches des communiantes faisaient au loin des taches claires dans les chemins herbeux.
Madame Bauport n’avait pas vu le troc des cierges, mais elle avait remarqué le changement dans les mains de sa fille. Quand elles furent seules le soir, pendant que, dans la grange, les buveurs intrépides chantaient des refrains qui n’avaient rien de pieux, la mère fit une question :
— Comment se fait-il que Marcel ait porté ton cierge à vêpres ?
La petite fille hésita un peu ; cependant elle aimait la vérité ; puis la solennité du jour lui faisait haïr le péché plus encore que de coutume : elle répondit franchement :
— J’avais eu du chagrin ce matin, en voyant que j’avais le plus beau cierge de toute la communion, tandis que Marcel en avait presque le plus petit. Maman, est-ce qu’il n’est pas aussi riche que nous ?
Un peu surprise de la réponse et plus encore de la question, madame Bauport médita un instant.
— Nous sommes plus riches que ses parents, répondit-elle enfin ; – mais tu aurais dû me demander conseil avant de faire ce que tu as fait.
Claire baissa la tête, et une rougeur nouvelle envahit son visage. Elle ne croyait pas avoir mal fait ; serait-ce donc vrai qu’ils n’étaient plus des enfants ? Ce qui était permis hier serait-il défendu demain ? Elle hasarda une question timide :
— Dites-moi, maman, est-ce que j’ai mal fait ? J’avais bonne intention… Si j’ai eu tort, je vous en demande pardon.
La rigueur de la mère ne tint pas devant cette soumission ; elle embrassa sa fille, lui fit un peu de morale, et termina en disant : Tu n’es plus une enfant.
Quand elle fut seule dans son lit, auquel on avait mis des draps blancs en l’honneur de la circonstance, dans la chambre d’en haut, qui, après avoir été celle des visiteurs, désormais serait la sienne, en raison de son âge et de sa nouvelle dignité, Claire se sentit une grande envie de pleurer, sans savoir pourquoi. Sa mère l’avait grondée, – bien peu, – mais c’en était plus qu’elle n’avait l’habitude d’en entendre, et d’ailleurs, sous la douceur transparente de la semonce, elle sentait quelque chose qu’on ne lui disait pas ; puis, Marcel n’était pas riche. Quelle injustice qu’il fût plus pauvre qu’elle ! Est-ce qu’ils n’auraient pas dû avoir tout pareil, toujours jusqu’à la fin ?
Elle pleura un peu, puis se reporta mentalement à la sainteté de la cérémonie, se reprochant de profaner ce jour par des pensées qui n’avaient rien de particulièrement religieux, et les paroles du sermon lui revinrent à l’esprit : « Aimez-vous les uns les autres. » Cette pensée lui mit dans l’âme une paix infinie, presque voluptueuse.
— Oh ! oui, je les aime tous ; se dit-elle, et ils m’aiment aussi : mon père, ma mère, Marcel, ses parents, et les autres, qui sont venus pour moi… je les aime…
Elle s’endormit dans une espèce d’extase.
Comme l’année scolaire était payée en entier, les enfants continuèrent à se rendre à l’école jusqu’à la fin du mois ; sans en être convenus, sans que personne leur en eût parlé, depuis le jour de leur première communion, ils avaient pris l’habitude de ne plus s’attendre comme auparavant. Ils partaient séparément de la maison, mais arrivés à une certaine distance, le premier sorti ralentissait un peu le pas, et avant d’avoir passé la barrière d’un certain clos, ils s’étaient toujours rejoints. Peut-être Marcel avait-il eu le pendant de la semonce que Claire avait subie ; quoi qu’il en soit, ils ne se firent point de confidences à ce sujet.
Au mois d’août, dès le premier jour de vacances, madame Bauport emmena Claire dans sa famille ; c’était une visite promise depuis longtemps à sa mère ; celle-ci, privée de l’usage de ses jambes, n’avait jamais pu se déplacer pour aller voir sa petite-fille, qui était aussi sa filleule par procuration. Elle habitait un beau pays, au centre du Cotentin ; de grasses prairies, une herbe qui montait jusqu’au poitrail des puissantes bêtes, de grands bœufs de labour, le mouvement d’une ferme riche et bien dirigée, tout cela amusa d’abord la fillette, puis, dès la fin de la première semaine, elle eut le mal de son pays, baigné du poudrin de la mer. Elle n’en dit rien, elle exprimait rarement ses pensées, mais elle pâlit peu à peu et cessa de manger.
— Si tu es bien sage, tout ça sera à toi, ma petite, disait la grand-mère, en indiquant du geste le paysage vu par la fenêtre, la cour de la ferme, la mare où barbotaient un demi-cent d’oies et de canards, et les grands ormes séculaires qui jetaient une ombre si épaisse sur l’eau immobile, au pied de la haie.
Claire souriait, – mais elle pleurait la nuit en songeant à son hameau, au moulin des Mennequet, au ruet tapissé de scolopendres, et à Marcel.
Le jour du retour vint ; elle revit sa maison, qu’elle trouva petite auprès de la grande ferme, son jardin, son verger ; elle courut au ruet ; la roue ne tournait pas ce jour-là, faute d’eau, – les Mennequet étaient à la ville ; elle s’en revint le cœur triste, et se coucha sans souper, prétextant la fatigue.
Le matin, en s’éveillant, le soleil dans les yeux, elle ouvrit sa fenêtre comme d’habitude, et fut tout étonnée d’y voir un gros bouquet de chèvrefeuille posé sur la pierre d’appui. Qui avait pu grimper là ? Elle pencha la tête en dehors, et aperçut Marcel, assis dans la haie, en face de la maison, qui la regardait de tous ses yeux noirs.
— Te voilà ? dit-elle en souriant, sans élever la voix.
Il fit un signe de tête affirmatif. Elle indiqua le bouquet.
— C’est toi qui m’as apporté ça ?
Il répondit de la même façon silencieuse.
— Comment as-tu fait ?
— J’ai grimpé amont le cerisier qui est à la muraille. Ce n’est pas difficile.
Claire resta pensive.
— Il ne faut plus, dit-elle.
— Ça t’ennuie ?
— Non, mais tu nous ferais gronder.
Marcel baissa la tête, très soucieux ; son intelligence était moins développée que celle de Claire ; il crut l’avoir fâchée, et sa bonne figure devint toute rouge comme s’il allait pleurer.
— Tu sais bien, dit-elle, avec une gravité de jeune matrone, que nous ne sommes plus des enfants.
— Ah ! je m’en moque bien ! répondit le jeune garçon avec un indicible mépris.
— Ça ne fait rien, il faut obéir, dit Claire en se retirant, un peu humiliée du mince succès de sa mercuriale.
La fenêtre se referma, et Marcel, vexé, dégringola de son poste au travers des aubépines et des troènes, non sans quelque dommage pour ses habits, puis s’en alla en faisant claquer bruyamment un fouet de charretier qu’il avait pris pour contenance.
Ce fut leur première querelle, bientôt apaisée.
Peu après le père de Claire mourut, et le fardeau de la ferme retomba sur la veuve, qui se fit remplacer par sa fille dans tous les soins de l’intérieur. À partir de ce moment, les vies des deux amis furent séparées, mais un fil mystérieux semblait les réunir, car en toute occasion ils se rencontraient, ne fût-ce que le temps d’échanger un sourire et un bonjour. Marcel, assis de côté sur le vieux mulet blanc, allait reporter les sacs de farine chez les pratiques de son père, et dans ce contact journalier avec les habitants du pays il prenait une sagesse au-dessus de ses années. Son père lui avait donné pour premier précepte l’aphorisme suivant :
« Par devoir de profession, le meunier entre dans bien des maisons, il voit et entend bien des choses ; il ne doit jamais rien répéter, car on saurait que c’est lui qui l’a dit, et les honnêtes gens ne le regarderaient plus. »
Le jeune meunier régla sa conduite sur cette sentence, et avant qu’il eût vingt ans, il était considéré comme le plus honnête garçon d’un pays où l’honnêteté est tenue en grand honneur.
Les années avaient passé sur Claire comme sur lui, sans leur paraître lourdes, quoiqu’ils se vissent tous les jours. Ils restaient des mois entiers sans se parler, se contentant d’échanger un regard en souriant ; ce qu’ils lisaient dans cette communication muette leur donnait sans doute une grande force, car ils eurent à supporter des chagrins, et, s’ils devinrent plus sérieux que leur âge, leur sérénité intérieure n’en fut pas troublée pour cela.
Le père Mennequet fut trouvé un soir couché sur les sacs de blé, dans la chambre d’en haut du moulin ; il avait l’air calme, mais il ne respirait plus. Il était mort au milieu de son labeur, sans souffrance et sans secousse ; la roue tournait toujours. Le premier soin de son fils, après une minute de stupeur, fut d’arrêter le moulin, car la meule travaillait à vide, et c’était miracle qu’elle n’eût pas déjà volé en éclats.
Il revint ensuite près de son père, s’agenouilla tout contre lui, et resta longtemps absorbé, pensant aux leçons d’honneur et de droiture que lui avait données le vieux meunier ; il sentait l’âme de son père pénétrer en lui dans cette contemplation silencieuse, qui n’était pas sans douceur, même dans son amertume. Il se disait que le brave homme n’avait pas souffert, et que la Providence, après tout, s’était montrée clémente en lui donnant une mort si calme, après une vie si bien remplie.
La voix de sa mère qui appelait les poules au dehors pour leur donner le petit blé du soir le ramena à la vie réelle. La pauvre femme allait recevoir un coup terrible. Il descendit en hâte après avoir jeté un dernier regard sur son père, et tout ce que la tendresse la plus délicate, la plus ingénieuse, peut inspirer à un fils dévoué, lui vint en aide pour adoucir la rigueur de cette fatale nouvelle.
Dès qu’il eut prononcé le mot cruel, profitant de ce qu’elle entendait à peine et ne comprenait plus, il la souleva dans ses bras, la porta plutôt qu’il ne la conduisit chez madame Bauport, et entra sans frapper dans la grande salle, éclairée par un feu de fougère sèche qui jetait des lueurs intermittentes.
— Il est arrivé un malheur chez nous, dit-il, ma mère est veuve ; je vous prie d’avoir soin d’elle, madame Bauport ; Claire, je te la laisse. J’ai affaire au moulin.
Claire le regarda, ouvrit la bouche pour parler, mais ne dit rien. D’un geste filial, elle soutint la pauvre femme, la fit asseoir dans le fauteuil de paille au coin de la cheminée, et s’agenouilla près d’elle en serrant ses mains glacées et flétries dans les siennes jeunes et tièdes.
— Ma bonne mère, lui dit-elle tout bas, il est au ciel !
Marcel sortit sans ajouter un mot ; il était tranquille pour sa mère.
La veuve languit quelques mois, puis elle mourut un jour d’une indisposition légère que sa constitution affaiblie ne put supporter. Marcel se trouva tout seul au moulin qui lui paraissait désormais bien grand. Ne pouvant suffire à la besogne, il prit un domestique et une servante, le mari et la femme, qui s’occupèrent l’un du moulin, l’autre du ménage, et il continua à vivre ainsi, toujours fort affairé, et ne perdant pas une minute en route.
Mademoiselle Bauport était très courtisée ; sa mère recevait de temps en temps une demande en mariage, la lui soumettait, et transmettait au prétendant une réponse négative.
Dans le pays, on disait que Claire, se sachant appelée à recueillir une belle fortune du côté de sa grand-mère, attendait d’être en possession de son héritage pour choisir un mari ; on la traitait d’orgueilleuse, mais les filles pensaient tout bas qu’à sa place elles eussent fait de même.
Cependant la, jeune fille venait d’avoir vingt-deux ans quand sa grand-mère mourut, lui laissant l’héritage promis. Les demandes affluèrent plus que jamais, et elles eurent le même sort que précédemment. Madame Bauport n’était pas contente ; les servantes racontèrent plus d’une fois qu’elle avait sévèrement tancé sa fille ; celle-ci lui répondait respectueusement :
— Attendez, maman, que mon cœur se décide.
Qu’objecter à ce raisonnement ? Rien, assurément ; aussi Claire restait demoiselle.
Un soir, le cheval blanc, qui se faisait très vieux, s’arrêta de lui-même devant la porte de la ferme Bauport, en tournant la tête du côté de la ruelle où donnait la fenêtre de Claire. Peut-être s’était-il arrêté là bien des fois de grand matin, ou le soir tard, quand il n’y avait plus personne pour le voir. Ce soir-là, Claire était sur la porte, relevant aux dernières lueurs du jour les mailles tombées de son tricot. Marcel descendit du mulet et s’approcha de la jeune fille ; il y avait trois mois au moins qu’ils ne s’étaient dit d’autre parole que bonjour ou bonsoir.
— Te voilà ! dit Claire, tu rentres de bonne heure.
Marcel ne lui répondit pas ; il la regardait avec une expression pénible. Enfin, les paroles se firent jour.
— Est-ce vrai, lui dit-il, que tu vas te marier ?
Elle leva la tête et vit qu’il souffrait.
— Qui est-ce qui t’a dit ça ? fit-elle d’une voix émue.
— Les gens en causaient à l’auberge.
— Les gens ne savent ce qu’ils disent, répondit Claire en détournant la tête.
— Alors tu ne veux pas te marier ?
— Tant que je n’aurai pas l’homme qui me convient, répondit la jeune fille ; ses mains tremblaient si fort, qu’elle ne put continuer son travail, et le laissa retomber sur ses genoux en disant : – On n’y voit plus.
— C’est, bien dommage que tu sois riche, reprit Marcel, qui tremblait plus qu’elle ; ta mère ne voudra pas de moi… et moi, je n’en veux pas d’autre que toi.
Le vieux cheval s’en était allé tout seul du côté du moulin ; sa silhouette blanche se détachait vaguement sur le fond noir des arbres ; il faisait presque tout à fait nuit ; au-dessus des arbres, le vent passait en apportant le bruit lointain de la mer qui déferlait sur la côte.
— Faut-il que je le demande à ma mère ? fit la jeune fille d’une voix défaillante.
— Ah ! ma Claire, si tu veux de moi, nous serons trop heureux ! dit Marcel tout bas. Il lui prit la main, ils restèrent muets tous les deux, absorbés dans leur joie intérieure.
— Je lui en parlerai, dit Claire en retirant sa main.
— Quand ?
— Tout de suite. Viens après souper, tu auras la réponse.
Il se pencha vers elle et voulut l’embrasser ; elle se retira tout doucement.
— Nous ne sommes plus des enfants ! dit-elle en souriant, comme jadis, lors de leur première querelle d’amoureux.
Une heure après, Marcel se présenta timidement dans la salle de la ferme. Dès qu’il fut dans le cercle lumineux du foyer, madame Bauport lui adressa sèchement la parole.
— Ma fille a eu tort de vous faire venir, Marcel, dit-elle ; vous êtes un brave garçon, mais, avec la fortune qu’elle a, elle peut prétendre à un mariage plus avantageux. Je vous prie de ne plus songer à elle.
— Très bien, madame Bauport, fit Marcel, étourdi par ce coup imprévu. – Toi, Claire, qu’est-ce que tu me dis ?
— Je ne veux pas désobéir à ma mère, répondit la jeune fille d’une voix ferme ; mais je n’épouserai jamais d’autre homme que toi ; Marcel, tu as ma parole.
Madame Bauport eut beau s’emporter contre sa fille pendant une heure entière, elle ne put tirer autre chose des deux amoureux.
— Voilà huit ans que je ne dis rien, fit Claire, et que j’attendais sa demande ; vous pensez bien, maman, que je ne changerai pas d’avis à présent. Je sais qu’il n’a pas regardé d’autres filles que moi, et c’est lui que je veux. Ainsi, c’est lui qui est mon accordé. Mais je ne vous désobéirai pas, maman, si vous ne voulez pas me donner votre consentement ; nous resterons, lui, garçon, moi, fille ; voilà tout.
Rien ne put faire changer d’avis les deux entêtés ; l’histoire se trouva bientôt sue, et l’on approuva fort la jeune fille de vouloir faire la fortune d’un brave homme qui le méritait bien, et l’on espéra que madame Bauport céderait. Mais celle-ci était aussi entêtée que sa fille. Elle tint bon, et deux ans s’écoulèrent sans rien changer à la situation des fiancés, sauf qu’il ne vint plus de demandes en mariage.
À la fin de la seconde année, madame Bauport tomba malade ; un soir d’hiver, pendant que Claire travaillait auprès de son lit, la mère se souleva un peu sur le coude.
— Tiens-tu toujours à ton bon ami ? dit-elle.
— Autant que le premier jour, vous le savez, maman ; ce n’est pas la peine de me le demander.
— De sorte que si je mourais, tu l’épouserais à la fin de ton deuil ?
Claire baissa la tête sans répondre, et de grosses larmes descendirent lentement de ses yeux et allèrent sur ses genoux. Le silence régnait dans la chambre.
— Je ne veux pas, dit madame Bauport avec une grande tristesse dans la voix, non, je ne veux pas que ma mort te donne la liberté et que tu aies sujet de t’en réjouir. Envoie chercher ton bon ami.
Claire baisa respectueusement la main amaigrie qui reposait au bord du drap, la pressa sur ses yeux humides ; puis, remontant jusqu’au visage, elle serra sa mère sur son cœur et la couvrit de baisers.
— Vous ne mourrez pas, maman. Vous verrez comme nous serons heureux tous ensemble.
Elle sortit en courant et revint aussitôt. Cinq minutes après, Marcel se présenta.
— Prends ma fille, dit madame Bauport, tu as été un bon fils, tu seras un bon mari.
— Merci, madame Bauport, répondit le jeune homme d’une voix étouffée. Il saisit la main de Claire et s’assit auprès d’elle, comme s’ils avaient passé ainsi toute leur existence.
La mère se rétablit ; quelques mois après, le mariage eut lieu. C’était au printemps, les aubépines bordant les chemins étaient toutes blanches, aussi blanches que le bouquet de mariée que portait Claire à son bonnet et à son corsage. La noce s’en allait tranquillement par le chemin qui mène à l’église aussi bien qu’à l’école ; devant le clos à Bruneau les jeunes gens sourirent en se serrant la main.
Tant d’années, les unes si douces, les autres si dures, – et tout cela maintenant leur paraissait un rêve !
La vie ne leur fut ni plus ni moins clémente qu’à la plupart d’entre nous : ils eurent des enfants, – ils en perdirent deux, et virent grandir les autres au sein d’une prospérité croissante ; les changements que le progrès apporte au monde passèrent sur eux sans secousse, grâce à l’éloignement de ce pays de tout centre de civilisation trop actif ; madame Bauport alla rejoindre son mari ; peu avant sa mort, elle dit un jour à ses enfants :
— Vous m’en avez beaucoup voulu, n’est-ce pas, dans le temps où je m’opposais à votre mariage ?
— Non, maman, répondit Claire, vous étiez dans votre droit, et comme mère, vous aviez raison ; nous ferons peut-être un jour de même avec nos enfants, mais nous n’avions pas tort non plus, puisque nous sommes heureux en ménage.
La mère mourut et fut pleurée. Les enfants grandirent, se marièrent, et une couvée de petits vint bientôt s’ébattre le dimanche dans la grande ferme. Les biens du Cotentin avaient été vendus ; Marcel avait fait bâtir un corps de bâtiment pour loger ses domestiques et se réserver plus de place pour lui et sa famille. Ils eurent toutes les joies et toutes les peines que comporte la vie : le feu prit à une grange et leur dévora une récolte entière, mais deux belles années d’abondance vinrent réparer cette perte ; leurs bestiaux obtinrent le prix à divers concours, une épizootie fit place nette dans leurs étables quelques années après. Somme toute, ils n’eurent à se plaindre du sort ni plus ni moins que les autres hommes. D’où venaient alors leur air calme, même dans les malheurs, leur bonté aux pauvres, leur fermeté avec les méchants, leur indulgence pour les fautes de ceux qui les entouraient, quand ces fautes n’avaient pour causes que la faiblesse ou l’étourderie ?
On se le demandait autour d’eux, – et c’est Marcel qui trouva un jour la réponse.
C’était une après-midi d’août ; les chaumes nouveaux reluisaient au soleil, un vent frais qui venait de la mer adoucissait la chaleur du jour pour les bêtes de somme. Assis au bord de la route, Marcel et sa femme regardaient passer les charrettes chargées de blé, avec un vaillant jeune garçon tout au haut de l’édifice branlant, pour défaire les cordes et lancer les gerbes dans les greniers. Un air de bien-être et d’abondance régnait partout autour d’eux, et les poules de la ferme venaient picorer jusque sous leurs pieds les grains tombés des épis trop mûrs.
Depuis bien longtemps les époux n’étaient plus jeunes, mais ils avaient toujours l’un dans l’autre cette même confiance muette qui les avait fait patienter autrefois ; ils ne se parlaient guère, sûrs de s’entendre sans parole. Marcel leva la main vers la route : malgré ses soixante-dix ans, cette main ne tremblait pas.
— Quelle année de bonheur ! dit-il, c’est peut-être la dernière que nous passons ensemble, ma bonne femme, car, à présent, chacun de nos jours est compté, – mais nous avons des enfants qui cultiveront notre bien après nous ; nous avons eu notre temps, il ne faut pas nous plaindre.
— Nous plaindre, – non, dit Claire : sa voix était devenue très faible et très douce, ses cheveux blancs dépassaient un peu le bord de sa coiffe, mais elle marchait droit et sans bâton. Nous aurions tort de nous plaindre. On nous aime, on dit que nous sommes bons ; nous n’y avons pas grand mérite, pourtant, car nous avons l’âme contente, c’est bien naturel !
Marcel méditait ; il leva les yeux sur l’honnête visage ridé de son épouse.
— Sais-tu, Claire, dit-il, je regarde notre vie : le bonheur n’est pas fait rien qu’avec des joies. Nous avons eu bien des mauvais jours, et des peines, et pourtant, nous avons été parfaitement heureux !
Gréville, septembre 1879.
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