Chapitre 4 Après la pluie
Un frisson passa dans les branches qui laissèrent tomber une pluie de gouttelettes brillantes, et le nuage gris, aux bords amincis et transparents, s’envola vers l’horizon sombre encore, en secouant sur les futaies ses dernières rosées, menues comme de fines perles de cristal.
Une lueur chaude emplit tout à coup le ciel, communiquant sa splendeur ambrée à tout ce qu’elle effleurait, comme si les objets eussent été plongés dans un bain d’or ; la rivière sembla rouler des flots de métal pur, les arbrisseaux se dressèrent comme des apparitions du pays de féerie, et les graviers des chemins parurent une poussière de diamants.
Pendant un quart d’heure, le paysage se sécha sous la tiède clarté, envoyant au ciel bleu la molle buée qui suit les ondées ; les oiseaux rassemblés sous le couvert du bois chantèrent pour la première fois du jour, puis le soleil disparut derrière la colline, laissant dans l’atmosphère lumineuse tout l’or qu’il retirait à la terre.
L’herbe parut alors d’un vert brillant, éclatant comme une fanfare ; les poussières qui ternissent avaient disparu, entraînées par la pluie, et la coloration merveilleuse des verdures reparaissait avec la splendeur d’une chose nouvelle.
La cime des hêtres restait comme dorée, alors que leurs branches inférieures avaient déjà repris leur teinte grave et sombre ; puis les arbres tout entiers rentrèrent dans l’ombre des collines, formant une masse mystérieuse presque sans nuances et sans reflets ; et toujours l’herbe verte resplendissait au bord du petit lac, où le zénith d’un bleu pâle se réfléchissait, doux et calme comme l’œil d’un tout petit enfant.
Un beau jeune garçon traversa lentement la prairie et vint s’asseoir au bord de la source, sur les larges pierres plates, polies par les pieds de cent générations. Triste, il regardait tour à tour l’azur et la hêtrée, et ses pensées s’entassaient confusément dans son esprit, comme les nuages lourds l’avaient fait durant la longue journée de pluie. Enfin, lassé, mais non vaincu par sa peine, il se renversa en arrière, et resta les yeux fixés au ciel, comme pour ne plus rien voir de ce qui pouvait le faire songer à ce qu’il voulait oublier.
Une figure fluette et légère parut à l’orée du bois, et, craintive, à demi protégée encore par l’ombre des grands hêtres, se haussa sur la pointe des pieds afin de s’assurer que la plaine était déserte.
Rien ne remuait ; les hautes herbes courbées par la pluie s’étaient déjà relevées et cachaient les abords de la source. La petite figure s’avança d’un pas rapide, se retournant de temps à autre, comme si elle avait craint d’être poursuivie.
Tout en marchant vite, la fillette pleurait, et ses larmes roulaient sur son corsage, furtives et brillantes.
— Non, il ne viendra pas, se disait-elle en pressant encore le pas. Il n’oserait point, après ce qu’il a osé me dire ! Moi vaniteuse ! moi égoïste ! C’est lui qui est méchant et ingrat ! Bien sûr, il ne pourra plus me regarder en face, pour peu qu’il ait du cœur ! Et si jamais il venait à se repentir, j’espère que la honte l’empêcherait de me demander pardon ! Et ce serait très heureux pour lui, car, en vérité, jamais, jamais je ne pourrais lui pardonner son injustice !
Et pendant qu’elle marchait vite, se parlant à elle-même, ses larmes roulaient plus pressées sur son jeune corsage encore presque enfantin.
Comme elle approchait de la source, le jeune gars se releva ; il craignait d’être surpris dans cette posture, à cette heure, en ce lieu, où rien ne motivait sa présence.
— Comme on se moquerait, pensa-t-il, si l’on savait que je suis venu ici, parce que je l’y rencontrais le soir, quand elle m’aimait, – voilà deux jours à peine…
Au moment où il se mettait debout, la fillette tournait le coin du sentier, défendu par un grand sureau tout en fleur, et ils se trouvèrent face à face.
Avec un léger cri, elle laissa rouler à terre sa cruche de cuivre au ventre rebondi, et ils restèrent tous deux saisis, presque effrayés, pleins de trouble et de colère.
— Que viens-tu faire ici ? dit-elle d’une voix qui tremblait. Après ce que tu m’as dit, est-ce que tu oses encore venir me chercher ?
— La source est à tout le monde, répondit-il d’un air de défi. Je voudrais bien savoir qui pourrait m’empêcher d’y venir et d’y rester s’il me plaît !
— Fort bien, dit-elle, tu as raison ; c’est moi qui m’en revais.
Avec un mouvement fiévreux, elle saisit sa cruche et la plongea dans la source limpide. L’eau frémit et bouillonna, pendant que le vase se remplissait ; avec un effort la fillette voulut le retirer, mais sa force la trahit, et elle ne put.
Cependant, trop fière pour demander secours, elle s’arc-bouta contre la pierre et tira de son mieux… Mais la cruche pleine était trop lourde ; alors, sentant son impuissance, elle ne put retenir ses pleurs.
— Pourquoi ne me demandes-tu pas de t’aider comme à l’ordinaire ? lui dit le gars, qui la regardait faire.
— À toi ? Moins qu’à personne ! répondit-elle en essuyant bravement son visage. Ne sais-je point ce que tu as dit de moi ? Tu me l’as dit à moi-même, pour que je ne puisse feindre de l’ignorer.
— J’ai dit ce que j’ai dit, répondit-il d’un air sombre ; mais ce n’est pas une raison pour que tu te fasses du mal devant mes yeux.
Se penchant aussitôt, il enleva la lourde cruche, qu’il posa sur la pierre. L’eau fit des ronds, puis se plissa doucement, et enfin resta immobile ; et au fond du petit bassin, les jeunes gens qui le regardaient, pour ne pas se voir, aperçurent la première étoile.
Elle n’osait dire merci, il n’osait lui parler ; soudain ils se tournèrent à la fois, et leurs yeux se rencontrèrent.
— Pourquoi as-tu dit que j’étais vaniteuse et égoïste ? dit la jeune fille d’une voix mouillée de larmes. Tu sais bien que, si mauvaise que je sois, je t’aimais plus que tout autre, et plus que moi-même !
— C’est que je t’aime tant ! répondit-il tout d’une haleine. Je ne veux pas seulement que les autres te regardent. Toi, tu aimes ça ! Ça te fait plaisir ! Et, quand tu regardes les autres, tu m’arraches le cœur !
Ils n’avaient point détourné la tête, mais dans leurs yeux la colère était remplacée par les larmes. Tout à coup il la prit dans ses bras, et elle ne se défendit point.
— Plus jamais ? lui dit-il tout bas, car sa voix était pleine d’angoisse qu’il voulait lui dérober. Plus jamais ? Tu ne seras plus coquette ? Et moi, je ne serai plus injuste !…
— J’ai donc été coquette ! fit-elle en levant sur lui son regard plein d’innocente malice.
— Ô méchante ! Ô mon tourment ! répondit-il, en lui fermant la bouche avec un baiser.
Ils restèrent silencieux, immobiles, seuls au milieu de la plaine qui sentait bon.
— Rentrons, dit-elle un peu honteuse, on m’attend, la nuit tombe…
Il prit la cruche et l’emporta, pendant que la fillette appuyait à son autre épaule son corps élégant et frêle. Ils marchaient lentement pour être plus longtemps ensemble, et pourtant disparurent sous les hêtres devenus noirs.
La lune se leva bientôt à l’orient, et ses premiers rayons effleurèrent la source tranquille ; mais sous la lueur argentine l’herbe resta verte, – si verte, – après la pluie.
Paris, juin 1883.
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