Chapitre 3 Le portrait
Maurice errait lentement au hasard, sous l’épais couvert de la forêt. La pluie avait cessé, mais, de feuille en feuille, les gouttes d’eau roulaient encore avec le léger bruit d’une source presque tarie dans son bassin à demi rempli, et au loin la sombre allée s’ouvrait sur une clairière toute mouillée, d’un vert profond et d’une douceur exquise. Les troncs étaient très noirs, les branches plus noires encore, et la grande masse des châtaigniers au-dessus de la tête du jeune peintre semblait la haute voûte d’une cathédrale, à l’heure où tout est sombre dans les églises, où les vitraux coloriés jettent dans l’obscurité des lueurs si vives et si mystérieuses qu’on les croirait éclairés par un brasier extérieur.
Maurice aimait l’heure où le jour baisse, après la pluie, quand le soleil ne s’est pas montré, et qu’une teinte grise embrasse tous les objets, confondant leurs contours, adoucissant leurs angles, ajoutant à toutes les formes une rondeur délicieuse et molle. Il marchait sans se presser, découvrant à chaque instant dans la forêt connue une beauté qu’il ne connaissait pas encore, et pénétré jusqu’au fond de lui-même de cette tendre admiration pour la nature qui est une part du génie.
Ayant atteint la clairière, il regarda autour de lui. L’herbe était verte et brillante, les feuilles délicates des arbustes, reluisant sous l’eau qui les avait lavées, formaient un réseau fin comme de la dentelle sur le fond noir de la grande forêt qui reprenait au-delà. Il s’arrêta pour mieux voir, mieux observer, mieux respirer l’impression de cette forêt mouillée, plus pénétrante, plus humaine pour ainsi dire dans ces grandes ombres, qu’en plein soleil, sous toutes les magnificences du jour.
Une forme mignonne et svelte se détacha sur le feuillage délicat des bouleaux ; elle s’approcha d’un pas souple, sans voir Maurice qui la regardait, aussi immobile qu’un tronc de châtaignier. À deux pas de lui, la fillette l’aperçut, tressaillit, et quelques brindilles tombèrent du fagot qu’elle portait sur la tête.
— Vous m’avez fait peur, dit-elle en souriant ; et ses grands yeux noirs brillèrent gaiement sous ses cheveux blonds, emmêlés.
Il la regardait sans répondre. Une harmonie complète, impossible à rendre avec des mots, régnait entre cette forme élégante, ce visage riant, le feuillage découpé de la clairière et la couleur du paysage.
— Reste là, dit le jeune homme, je vais faire ton portrait.
Elle voulut écarter les cheveux qui tombaient sur son visage, il la retint du geste.
— Reste comme tu es.
Il s’assit sur une pierre et esquissa rapidement la silhouette et les traits de son jeune modèle.
C’était une paysanne, mais fine et grêle comme le sont ces fillettes avant leur développement complet, souvent tardif. Les yeux étaient déjà ceux d’une femme ; le sourire était encore celui d’une enfant.
— Quel âge as-tu ? demanda le peintre tout en travaillant.
— Seize ans bientôt.
— Déjà ! Je t’ai vue toute petite il y a trois ans.
— J’étais bien petite, dit-elle avec un beau rire hardi et franc comme un moineau, mais j’ai grandi vite, et à la Saint-Jean, j’aurai des amoureux.
— Pourquoi à la Saint-Jean ? fit le jeune homme en s’arrêtant pour la regarder.
— Parce qu’il en faut un pour danser autour du feu de joie.
Déjà ! Ce front pur, ces yeux innocents, cette bouche enfantine, tout cela allait être profané à la galanterie lourdaude d’un rustre ! Maurice sentit une vague jalousie lui poindre au cœur.
— Veux-tu de moi pour amoureux ? dit-il en reprenant son œuvre.
— Oh ! vous, vous êtes un monsieur ; moi, je suis une paysanne ; les honnêtes filles n’écoutent pas les messieurs.
C’est le code de l’honnêteté villageoise ; le jeune homme ne répondit rien.
— Je n’y vois plus ; veux-tu revenir demain, ici, un peu plus tôt ?
— Pour mon portrait ?
— Oui.
— Je reviendrai. Bonsoir, monsieur.
Elle reprit son fagot et s’en alla, dans l’ombre déjà épaisse, sous la voûte des châtaigniers noirs.
Maurice retourna chez lui en rêvant de la fillette aux cheveux blonds. Il l’avait vue souvent et l’avait toujours regardée en artiste. Il lui semblait maintenant la voir avec des yeux d’amant jaloux. La nuit et le lendemain lui semblèrent longs, et bien avant l’heure il était dans la clairière.
Il avait travaillé seul, et quand la jeune fille arriva, un peu en retard, – déjà coquette, – elle fut toute surprise.
— C’est moi ! dit-elle. Vous me le donnerez ?
— Non, – je t’en ferai un tout petit pour toi.
— Et celui-là, qu’est-ce que vous en ferez ?
— Il ira à Paris, on le mettra dans un grand cadre, on le suspendra dans un beau salon, et tout le monde viendra le regarder.
— Ah ! oui, je sais, – à l’Exposition.
— Tu connais cela ?
— Il y a chez nous des messieurs peintres qui travaillent pour l’Exposition, comme ils disent, mais on n’avait jamais fait mon portrait.
Le jour baissait doucement ; comme la veille, Maurice retrouva les tons doux et fins qui l’avaient charmé, et l’œuvre avança de cent coudées vers la postérité.
Il la revit encore plusieurs fois, sous le jour tamisé de l’atelier ; il se complut à faire de cette œuvre la meilleure. Déjà célèbre, il n’avait plus besoin de chercher à se faire un nom, et cependant il était sûr que cette toile mettrait le sceau à sa renommée.
Quand il en fut tout à fait content, l’hiver était venu, – et Maurice aimait son petit modèle.
Il l’aimait trop pour le lui dire, trop pour ternir cette fleur des prés dont il ne pouvait faire sa femme, mais assez pour souffrir à la pensée de la quitter. Elle n’avait rien de ce qui assure le bonheur d’une vie – ni la profondeur du sentiment, ni le dévouement qui fait tout oublier, ni la passion qui excuse tout ; c’était une jolie fleur des champs, un peu vaniteuse, un peu coquette, sans grands défauts et sans grandes vertus. Maurice savait qu’elle ne pouvait lui appartenir, et cependant il adorait la ligne charmante de ce corps à peine formé que les plis de la bure enveloppaient chastement sans pouvoir le déguiser. Il aimait ces yeux profonds, cette bouche riante, ces cheveux blonds, toujours en désordre, le petit mouchoir noué de travers sur la poitrine, – il aimait tout, et c’est avec peine qu’il partit. On part toujours avec peine quand on n’espère rien pour le retour. Il est si dur de laisser derrière soi un morceau de sa vie, dont rien ne doit subsister !
Il emportait sa toile, cependant, et c’est devant elle qu’il passa les meilleures heures de l’hiver, perfectionnant sans cesse une œuvre déjà parfaite.
Le tableau fut admiré ; la critique, unanime dans son enthousiasme, déclara que de tels visages ne pouvaient exister, sinon dans le cerveau du poète ou l’imagination du peintre. Maurice écouta tout en souriant, et garda pour lui seul le secret du doux visage qui l’avait inspiré.
On lui fit des offres brillantes pour son tableau ; jamais on n’avait proposé de lui payer si cher une de ses œuvres ; il refusa ; il refusa aussi de le laisser reproduire. Puisqu’il ne devait jamais posséder de son modèle que l’image, il entendait qu’elle restât à lui seul.
L’automne s’avançait quand il retourna au village : les feux de la Saint-Jean avaient vu deux fois tournoyer les rondes joyeuses, depuis qu’il avait peint le portrait, et quand il pensait à la jeune fille, c’était avec un sourire un peu triste, se demandant lequel des rustauds du village avait su fixer son choix.
Son premier pèlerinage à l’arrivée fut pour la forêt de châtaigniers ; au jour baissant, – la nuit vient vite au commencement d’octobre, – il parcourut la longue allée ; mais elle n’était plus noire ; un rayon ambré la traversait encore, et semblait s’être fixé sur chaque feuille tremblante au rameau, ou frissonnante sous ses pieds.
Avec l’odeur des feuilles mortes, tout un monde de regrets, de souvenirs, d’amertumes montait vers lui, remuant une indicible tristesse, un dégoût plus complet de tout ce qu’il avait cherché jusqu’alors.
Arrivé à la clairière, il s’assit à l’endroit même où dix-huit mois auparavant il avait esquissé l’étude qui, maintenant, avait mis le comble à sa renommée. Cette pierre froide semblait le railler ironiquement de tout ce qu’il avait éprouvé.
— Une paysanne, – une coquette ! la belle affaire ! Elle m’aurait aimé si je l’avais voulu. Bien d’autres ont aimé des peintres et les ont suivis à Paris, puis ont disparu dans l’écume de la grande ville, sans charger de chaînes celui qui les avait initiées à l’art, à la vie intellectuelle… Insensé celui qui sacrifie à des chimères les biens réels de ce monde : l’amour d’une belle fille, – la gloire que donne le talent, – la fortune qu’apporte le succès !
Tandis qu’il reniait ainsi les dieux de sa jeunesse, il vit venir à lui, dans le sentier connu, la fillette d’autrefois, grandie, devenue femme en un mot. Elle n’était pas seule ; un rustaud marchait auprès d’elle en la tenant par le petit doigt : beau gars, d’ailleurs, solide et bien bâti, richement mis pour un paysan. Il se penchait vers elle, et de temps en temps essuyait avec ses lèvres une larme sur la joue de la jeune fille.
En voyant Maurice, ils s’arrêtèrent confus et surpris.
— Voilà pourquoi, pensait-il, j’ai respecté cette fleur !
Et il prenait en pitié sa sottise, lorsque la jeune fille lui adressa la parole :
— On ne veut pas nous marier, monsieur, dit-elle, la voix pleine de sanglots. Je suis pauvre, il a du bien, et sa mère ne veut pas de moi pour bru ; elle parle de le déshériter.
— Et vous ne voulez pas, vous deux, qu’on le déshérite, n’est-ce pas ? fit Maurice ironiquement.
— Dame ! répondit le garçon, il faut vivre !
— C’est trop juste ! Je vous plains, mes enfants.
Ils s’éloignèrent ; Maurice, resté seul, se prit la tête dans les mains et pensa longuement.
La chimère était envolée, – rien ne restait de la svelte fillette dans cette paysanne toujours belle, mais bien près de devenir une vulgaire matrone.
— Ainsi de nos rêves ! dit-il en se levant ; le plus sûr qui en reste est de faire un peu de bien.
Il écrivit à Paris le soir même, et quelques jours après se présenta dans la maison de la jeune fille.
— J’ai vendu ton portrait, lui dit-il en présence de la mère stupéfaite ; il m’a été payé très cher, c’est toute une fortune. Je te l’apporte afin que tu puisses épouser ton amoureux…
Paris, 1879.
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