Chapitre 6 Midi
Le soleil est tout au haut du ciel, si haut que les grandes haies ne donnent plus d’ombre. Les troupeaux haletants se sont couchés dans l’herbe, au milieu du pré, et, sous la chaleur ardente, ils dorment d’un sommeil de plomb.
Les oiseaux, blottis sous les feuilles, attendent que la grande heure, l’heure solennelle de midi, soit passée. À perte de vue, les moissons sommeillent ; à peine une onde de vent passe-t-elle sur les épis couleur d’or mat, en moirant d’un ton plus terne la nappe immense.
C’est sur la terre l’heure du repos pour tous ceux qui, dès le lever du jour, ont travaillé, la sueur montant à leurs fronts à mesure que le soleil montait dans le ciel. Ils se reposent maintenant, et tout repose avec eux. Seules, la cigale et l’alouette agitent leurs ailes infatigables et, l’une dans le sillon, l’autre dans l’azur, pendant ces heures lourdes chantent la vie, la vie qui ne dort jamais.
La mer dort là-bas, douce, bleue, sans une ride ; une voile rousse se fait voir, mais si loin qu’elle semble immobile. Les grandes mauves aux ailes blanches dorment dans le creux des rochers, la falaise gazonneuse brille au soleil comme une cuirasse d’émeraude, les panaches des hautes fougères s’inclinent de temps en temps et montrent leurs dessous plus clairs au passage de quelque animal farouche.
Un cri se fait entendre, puis le silence et l’immobilité recommencent, pendant que tout en bas des rochers, la frange d’écume blanche qui joue et s’agite, éternellement inquiète, autour de noirs écueils, répète à la terre somnolente que pas plus que la vie elle-même, l’Océan ne dort pas.
Écrasés sous la chaleur pénétrante, les moissonneurs se sont endormis à l’abri de la haute meule ; leur lente respiration soulève d’un mouvement rythmé leur large poitrine ; plus loin, sous le parasol grêle d’un frêne encore tout jeune, les femmes se sont rapprochées pour profiter de toute l’ombre, et dorment d’un sommeil moins lourd. Une d’elles, assise à l’écart, la tête renversée et appuyée contre le talus verdoyant, semble rêver, les yeux fermés, à quelque insaisissable joie, suspendue dans l’air doré, entre la terre et le ciel.
Un bruit, presque un souffle se fait entendre du côté de la barrière.
La dormeuse ouvre les yeux sans bouger et regarde.
Elle le connaît bien, le visage qui se penche vers elle, au-dessus des traverses de bois moussu ; elle les connaît bien, les yeux qui lui ont pris son âme, sa volonté, tout elle-même enfin : les yeux bleus du fiancé.
Séparés par l’espace où l’air surchauffé tremble et monte vers le ciel comme une flamme, ils se regardent immobiles, et tout leur être se fond dans une intensité de joie égale à l’intensité de la lumière dont la terre est inondée ; puis lentement, la jeune femme se lève et s’en va vers celui qui l’attend. Il ouvre sans bruit la barrière – elle passe – il la referme ; rien n’a été troublé dans le champ paisible, et les dormeurs n’ont même pas tressailli.
Que le sentier creux, recouvert par les arbres des haies qui croisent leurs branches en dôme, paraît étroit et sombre, après l’immensité brûlante du champ de blé ! Ils descendent dans la douce vallée où le bruit des eaux se fait entendre, puis ils remontent la pente opposée. Monter ou descendre, que leur importe ? Ne sont-ils pas ensemble ? N’iront-ils pas ensemble, maintenant, jusqu’au bout de la vie ? Les chemins leur seront tantôt doux à fouler et garnis de mousse, tantôt âpres et rocailleux comme le sentier qu’ils escaladent péniblement ; mais ils auront toujours, comme maintenant, leurs mains unies, qui se disent tant de choses, leurs yeux croisés, qui plongent dans leurs âmes.
Ils ont attendu longtemps ; la première fleur de la jeunesse est passée pour eux, elle est restée dans les luttes et les chagrins de l’attente : que leur importe aujourd’hui en présence du bonheur qui les rend muets !
— C’est demain, dit-il en serrant plus fort la main qui ne tremble pas dans la sienne.
— Demain ! répond-elle.
Ils ont fini de gravir la pente escarpée, et le sentier ne leur prête plus d’ombre. Ils sont devant leur champ à eux, où la faucille n’est pas encore entrée ; l’immensité dorée s’étend à perte de vue ; derrière, la mer bleue et sans bornes ; au-dessus, le ciel où le regard s’oublie…
Ils regardent leur bien ; ensemble désormais ils ensemenceront et moissonneront ce champ de leurs pères, qui leur appartient maintenant. Et de toute cette terre chauffée monte vers le soleil une odeur riche et saine de blé mûr…
La vie leur appartient, avec la force et la jeunesse. Sans rêves insensés, sans folles espérances, dans le respect du devoir et l’amour du travail, ils s’en vont lentement, heureux et graves, sous le soleil de midi.
17 avril 1882.
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