Chapitre 11 Histoire d’une apparition de Démons et de Spectres, en 1609
Un gentilhomme de Silésie avait invité à un grand dîner quelques amis, qui s’excusèrent au moment du repas. Le gentilhomme, dépité de se trouver seul à dîner lorsqu’il comptait donner une fête, entra dans une grande colère et dit : « Puisque personne ne veut dîner avec moi, que tous les diables y viennent !… »
En achevant ces paroles, il sortit de sa maison et entra à l’église, où le curé prêchait. Pendant qu’il écoutait le sermon, des hommes à cheval, noirs comme des nègres, et richement habillés, entrèrent dans la cour de sa maison, et dirent à ses valets d’aller l’avertir que ses hôtes étaient venus. Un valet tout effrayé courut à l’église et raconta à son maître ce qui se passait. Le gentilhomme stupéfait demanda avis au curé qui finissait son sermon. Le curé se transporta sans délibérer dans la cour de la maison où venaient d’entrer les hommes noirs. Il ordonna qu’on fit sortir toute la famille hors du logis ; ce qu’on exécuta si précipitamment qu’on laissa dans la maison un petit enfant qui dormait dans son berceau. Ces hôtes infernaux commencèrent dès lors à remuer les tables, à hurler, à regarder par les fenêtres, en forme d’ours, de loups, de chats, d’hommes terribles, tenant en leurs mains des verres pleins de vin, des poissons, de la chaire bouillie et rôtie.
Pendant que les voisins, le curé et un grand nombre d’assistants contemplaient avec frayeur un tel spectacle, le pauvre gentilhomme commença à crier : « Hélas ! où est mon pauvre enfant ? » Il avait encore le dernier mot à la bouche, lorsqu’un de ces hommes noirs apporta l’enfant à la fenêtre. Le gentilhomme éperdu dit à l’un de ses plus fidèles serviteurs : « Mon ami, que dois-je faire ? – Monsieur, répondit le valet, je recommanderai ma vie à Dieu, j’entrerai en son nom au logis, d’où moyennant sa faveur et son secours, je vous rapporterai l’enfant. – À la bonne heure, dit le maître, que Dieu t’accompagne, t’assiste et te fortifie. »
Le serviteur, ayant reçu la bénédiction de son maître, du curé et des autres gens de bien qui l’accompagnaient, entra au logis ; et s’étant recommandé à Dieu, il ouvrit la porte de la salle où étaient ces hôtes ténébreux. Tous ces monstres, d’horrible forme, les uns debout, les autres assis, quelques-uns se promenant, d’autres rampant sur le plancher, accoururent vers lui et lui crièrent : « Hui ! hui ! que viens tu faire céans ? » Le serviteur plein d’effroi, et néanmoins fortifié de Dieu, s’adressa au malin qui tenait l’enfant, et lui dit : « Çà, donne-moi cet enfant. – Non pas, répondit l’autre ; il est à moi. Va dire à ton maître qu’il vienne le recevoir. » Le serviteur insiste et dit : « Je fais mon devoir. Ainsi au nom et par l’assistance de Jésus-Christ, je t’arrache cet enfant que je dois rendre à son père. » En disant ces mots, il saisit l’enfant, puis le serre étroitement entre ses bras. Les hommes noirs ne répondent que par des cris effroyables et par ces menaces : « Ah ! méchant, ah ! garnement, laisse cet enfant ; autrement nous t’allons dépecer. » Mais lui, méprisant leur colère, sortit sain et sauf, et remit l’enfant aux mains du gentilhomme son père. Quelques jours après, tous ces hôtes s’évanouirent ; et le gentilhomme, devenu sage et bon chrétien, retourna en sa maison.
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