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Chapitre 12 Spectres qui vont en pèlerinage

Pierre d’Engelbert, (qui fut depuis abbé de Cluny), ayant envoyé un de ses gens, nommé Sanche, auprès du roi d’Aragon, pour le servir à la guerre ; cet homme revint au bout de quelques années, en fort bonne santé, chez son maître, mais peu de temps après son retour, il tomba malade et mourut.

Quatre mois plus tard, un soir que Pierre d’Engelbert était couché, et qu’il faisait un beau clair de lune, Sanche entra dans la chambre de son maître, couvert de haillons ; il s’approcha de la cheminée et se mit à découvrir le feu, comme pour se chauffer, ou se faire mieux distinguer. Pierre apercevant quelqu’un, demanda qui était là ? « Je suis Sanche, votre serviteur, répondit le spectre, d’une voix cassée et enrouée. – Et que viens-tu faire ici ? – Je vais en Castille, avec quantité d’autres gens d’armes, afin d’expier le mal que nous avons fait pendant la dernière guerre, au même lieu où il a été commis. En mon particulier, j’ai pillé les ornements d’une église, et je suis condamné pour cela à y faire un pèlerinage. Vous pouvez beaucoup m’aider par vos bonnes œuvres ; et madame votre épouse, qui me doit encore huit sols, du reste de mon salaire, m’obligera infiniment de les donner aux pauvres en mon nom. – Puisque tu reviens de l’autre monde, donnes-moi des nouvelles de Pierre Defais, mort depuis peu de temps ? – Il est sauvé. – Et Bernier, notre concitoyen ? – Il est damné, pour s’être mal acquitté de son office de juge, et pour avoir pillé la veuve et l’innocent. – Et Alphonse, roi d’Aragon, mort depuis deux années ? » Alors un autre spectre, que Pierre d’Engelbert n’avait pas vu encore, mais qu’il distingua alors, assis dans l’embrasure de sa fenêtre, prit la parole et dit : « Ne lui demandez pas de nouvelles du roi Alphonse, il ne peut vous en dire, il n’y a pas assez longtemps qu’il est avec nous pour en savoir ; mais moi, qui suis mort depuis cinq ans, je peux vous en apprendre quelque chose. Alphonse a été avec nous pendant quelques temps : mais les moines de Cluny l’en ont tiré, et je ne sais où il est à présent. » En même temps le spectre se levant, dit à Sanche : « Allons, il est temps de partir : suivons nos compagnons. » Là-dessus Sanche renouvela ses instances à son seigneur, et les deux fantômes sortirent.

Après leur départ, Pierre d’Engelbert réveilla sa femme, qui, quoiqu’elle fut couchée auprès de lui, n’avait rien vu, ni rien entendu de tout ce qui s’était passé. Elle avoua qu’elle devait huit sols à Sanche, ce qui prouva que le spectre avait dit vrai. Les deux époux suivirent les intentions du défunt. Ils donnèrent beaucoup aux pauvres, et firent dirent un grand nombre de messes et de prières pour l’âme du pauvre Sanche qui ne revint plus.

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