L'ESPRIT DU CHÂTEAU D'EGMONT.
ANECDOTE.
On lit l'anecdote qui suit dans le _Segraisiana_: «M. Patris avait suivi M. Gaston en Flandre; il logea dans le château d'Egmont. L'heure du dîner étant venue, et étant sorti de sa chambre pour se rendre au lieu où il mangeait, il s'arrêta en passant à la porte d'un officier de ses amis, pour le prendre avec lui. Il heurta assez fort. Voyant que l'officier ne venait pas, il frappa une seconde fois, en l'appelant par son nom. L'officier ne répondit point. Patris ne doutant pas qu'il ne fut dans sa chambre, parce que la clef était à la porte, ouvrit, et vit en entrant son ami assis devant une table et comme hors de lui-même».
Il s'approcha de fort près et lui demanda ce qu'il avait? L'officier revenant à lui, dit à son ami: «Vous ne seriez pas moins surpris que je le suis, si vous aviez vu comme moi ce livre changer de place, et les feuillets se tourner d'eux-mêmes». C'était le livre de Cardan sur la subtilité.--«Bon! dit Patris, vous vous moquez; vous aviez l'imagination remplie de ce que vous venez de lire, vous vous êtes levé de votre place, vous avez mis vous-même le livre à l'endroit où il est, vous êtes revenu ensuite à votre fauteuil, et ne trouvant plus votre livre auprès de vous, vous avez cru qu'il était allé là tout seul. Ce que je vous dis est très-vrai, reprit l'officier, et pour marque que ce n'est pas une vision, c'est que la porte que voilà s'est ouverte et refermée, et c'est par-là que l'esprit s'est retiré[1].....» Patris alla ouvrir cette porte qui donnait sur une galerie assez longue, au bout de laquelle il y avait une grande chaise de bois, si pesante que deux hommes pouvaient à peine la porter. Il remarqua que cette chaise s'agitait, quittait sa place et venait vers lui comme soutenue en l'air. Patris un peu étonné, s'écria:--«Monsieur le diable, les intérêts de Dieu à part, je suis bien votre serviteur, mais je vous prie de ne pas me faire peur davantage». Et la chaise retourna à la même place d'où elle était venue.--Cette aventure fit une forte impression sur Patris, et ne contribua pas peu à le faire devenir dévôt.
[Note 1: Cet esprit était donc matériel.]
LE VAMPIRE HARPPE
Un homme, qui s'appelait Harppe, ordonna à sa femme de le faire enterrer, après sa mort, devant la porte de sa cuisine, afin que delà il put mieux voir ce qui se passait dans sa maison. La femme exécuta fidèlement ce qu'il lui avait ordonné; et après la mort de Harppe on le vit souvent dans le voisinage, qui tuait les ouvriers, et molestait tellement les voisins, que personne n'osait plus demeurer dans les maisons qui entouraient la sienne.
Un nommé Olaüs Pa fut assez hardi pour attaquer ce spectre, il lui porta un grand coup de lance, et laissa l'arme dans la blessure. Le spectre disparut, et le lendemain, Olaüs fit ouvrir le tombeau du mort; il trouva sa lance dans le corps de Harppe, au même endroit où il avait frappé le fantôme. Le cadavre n'était pas corrompu: on le tira de son cercueil, on le brûla, on jeta ses cendres dans la mer, et on fut délivré de ses apparitions.
HISTOIRE _D'une apparition de Démons et de Spectres, en 1609_.
Un gentilhomme de Silésie avait invité à un grand dîner quelques amis, qui s'excusèrent au moment du repas. Le gentilhomme, dépité de se trouver seul à dîner lorsqu'il comptait donner une fête, entra dans une grande colère et dit:»puisque personne ne veut diner avec moi, que tous les diables y viennent!.....»
En achevant ces paroles, il sortit de sa maison et entra à l'église, où le curé prêchait. Pendant qu'il écoutait le sermon, des hommes à cheval, noirs comme des nègres, et richement habillés, entrèrent dans la cour de sa maison, et dirent à ses valets d'aller l'avertir que ses hôtes étaient venus. Un valet tout effrayé courut à l'église et raconta à son maître ce qui se passait. Le gentilhomme stupéfait demanda avis au curé qui finissait son sermon. Le curé se transporta sans délibérer dans la cour de la maison où venaient d'entrer les hommes noirs. Il ordonna qu'on fit sortir toute la famille hors du logis; ce qu'on exécuta si précipitamment qu'on laissa dans la maison un petit enfant qui dormait dans son berceau. Ces hôtes infernaux commencèrent dès-lors à remuer les tables, à hurler, à regarder par les fenêtres, en forme d'ours, de loups, de chats, d'hommes terribles, tenant en leurs mains des verres pleins de vin, des poissons, de la chaire bouillie et rôtie.
Pendant que les voisins, le curé et un grand nombre d'assistans contemplaient avec frayeur un tel spectacle, le pauvre gentilhomme commença à crier: «Hélas! où est mon pauvre enfant?» Il avait encore le dernier mot à la bouche, lorsqu'un de ces hommes noirs apporta l'enfant à la fenêtre. Le gentilhomme éperdu dit à l'un de ses plus fidèles serviteurs: «Mon ami, que dois-je faire?»--«Monsieur, répondit le valet, je recommanderai ma vie à Dieu, j'entrerai en son nom au logis, d'où moyennant sa faveur et son secours, je vous rapporterai l'enfant.»--«A la bonne heure, dit le maître, que Dieu t'accompagne, t'assiste et te fortifie.»
Le serviteur, ayant reçu la bénédiction de son maître, du curé et des autres gens de bien qui l'accompagnaient, entra au logis; et s'étant recommandé à Dieu, il ouvrit la porte de la salle où étaient ces hôtes ténébreux. Tous ces monstres, d'horrible forme, les uns debout, les autres assis, quelques-uns se promenant, d'autres rampant sur le plancher, accoururent vers lui et lui crièrent:»_Hui!, hui!, que viens tu faire céans?_» Le serviteur plein d'effroi, et néanmoins fortifié de Dieu, s'adressa au malin qui tenait l'enfant, et lui dit: «Çà, donne-moi cet enfant. Non pas, répondit l'autre; il est à moi. Va dire à ton maître qu'il vienne le recevoir.» Le serviteur insiste et dit: «Je fais mon devoir. Ainsi au nom et par l'assistance de Jésus-Christ, je t'arrache cet enfant que je dois rendre à son père.» En disant ces mots, il saisit l'enfant, puis le serre étroitement entre ses bras. Les hommes noirs ne répondent que par des cris effroyables et par ces menaces: «Ah!, méchant, ah!, garnement, laisse cet enfant; autrement nous t'allons dépecer.» Mais lui, méprisant leur colère, sortit sain et sauf, et remit l'enfant aux mains du gentilhomme son père. Quelques jours après, tous ces hôtes s'évanouirent; et le gentilhomme, devenu sage et bon chrétien, retourna en sa maison.
SPECTRES QUI VONT EN PÉLERINAGE.
Pierre d'Engelbert, (qui fut depuis abbé de Cluni), ayant envoyé un de ses gens, nommé Sanche, auprès du roi d'Arragon, pour le servir à la guerre; cet homme revint au bout de quelques années, en fort bonne santé, chez son maître, mais peu de tems après son retour, il tomba malade et mourut.
Quatre mois plus tard, un soir que Pierre d'Engelbert était couché, et qu'il faisait un beau clair de lune, Sanche entra dans la chambre de son maître, couvert de haillons; il s'approcha de la cheminée et se mit à découvrir le feu, comme pour se chauffer, ou se faire mieux distinguer. Pierre apercevant quelqu'un, demanda qui était là? «Je suis Sanche, votre serviteur, répondit le spectre, d'une voix cassée et enrouée.»--«Et que viens-tu faire ici?»--Je vais en Castille, avec quantité d'autres gens-d'armes, afin d'expier le mal que nous avons fait pendant la dernière guerre, au même lieu où il a été commis. En mon particulier, j'ai pillé les ornemens d'une église, et je suis condamné pour cela à y faire un pélerinage. Vous pouvez beaucoup m'aider par vos bonnes-oeuvres; et madame votre épouse, qui me doit encore huit sols, du reste de mon salaire, m'obligera infiniment de les donner aux pauvres en mon nom.--Puisque tu reviens de l'autre monde, donnes-moi des nouvelles de Pierre Defais, mort depuis peu de tems?--Il est sauvé.--Et Bernier, notre concitoyen?--Il est damné, pour s'être mal acquitté de son office de juge, et pour avoir pillé la veuve et l'innocent.--Et Alphonse, roi d'Arragon, mort depuis deux années?» Alors un autre spectre, que Pierre d'Engelbert n'avait pas vu encore, mais qu'il distingua alors, assis dans l'embrasure de sa fenêtre, prit la parole et dit:--«Ne lui demandez pas de nouvelles du roi Alphonse, il ne peut vous en dire, il n'y a pas assez long-tems qu'il est avec nous pour en savoir; mais moi, qui suis mort depuis cinq ans, je peux vous en apprendre quelque chose. Alphonse a été avec nous pendant quelques tems: mais _les moines de Cluni l'en ont tiré_, et je ne sais où il est à présent.» En même tems le spectre se levant, dit à Sanche:--«Allons, il est tems de partir: suivons nos compagnons.» Là-dessus Sanche renouvella ses instances à son seigneur, et les deux fantômes sortirent.
Après leur départ, Pierre d'Engelbert réveilla sa femme, qui, quoiqu'elle fut couchée auprès de lui, n'avait rien vu, ni rien entendu de tout ce qui s'était passé. Elle avoua qu'elle devait huit sols à Sanche, ce qui prouva que le spectre avait dit vrai. Les deux époux suivirent les intentions du défunt. Ils donnèrent beaucoup aux pauvres, et firent dirent un grand nombre de messes et de prières pour l'âme du pauvre Sanche qui ne revint plus.
HISTOIRE D'UNE DAMNÉE QUI REVINT APRÈS SA MORT.
Dans une ville du Pérou, une fille de seize ans, nommée Catherine, mourut tout à coup, chargée de péchés et coupable de plusieurs sacriléges. Du moment qu'elle eut expiré, son corps se trouva tellement infecté, qu'on ne put le garder dans la maison, et qu'il fallut le mettre en plein air, pour se délivrer un peu de la mauvaise odeur.
Aussitôt on entendit des hurlemens semblables à ceux de plusieurs chiens. Le cheval de la maison, auparavant fort doux, commença à ruer, à s'agiter, à frapper des pieds, et à chercher à rompre ses liens, comme si quelqu'un l'eût tourmenté et battu violemment.
Quelques momens après un jeune homme qui était couché, et qui dormait tranquillement, fut tiré fortement par le bras et jeté hors de son lit. Le même jour une servante reçut un coup de pied sur l'épaule, sans voir qui le lui donnait et elle en garda la marque plusieurs semaines.
On attribua toutes ces choses à la méchanceté de la défunte Catherine, et on se hâta de l'enterrer, dans l'espérance qu'elle ne reviendrait plus. Mais au bout de quelques jours, on entendit un grand bruit, causé par des tuiles et des briques qui se cassaient. L'esprit entra invisiblement et en plein jour dans une chambre où était la maîtresse et tous les gens de la maison; il prit par le pied la même servante qu'il avait déjà frappée, et la traîna dans la chambre, à la vue de tout le monde, sans qu'on pût voir celui qui la maltraitait ainsi.
Cette pauvre fille, qui semblait être la victime de la défunte, allant le lendemain prendre quelques habits dans une chambre haute, apperçut Catherine, qui s'élevait sur la pointe de ses pieds pour attraper un vase posé sur une corniche. La fille se sauva aussitôt, mais le spectre s'étant emparé du vase, la poursuivit et le lui jeta avec force. La maîtresse ayant entendu le coup, accourut, vit la servante toute tremblante, le vase cassé en mille pièces, et reçut pour sa part un coup de brique qui ne lui fit heureusement aucun mal.
Le lendemain la famille étant rassemblée, on vit un crucifix, solidement attaché contre le mur, se détacher comme si quelqu'un l'eût arraché avec violence, et se briser en trois morceaux. On prit le parti de faire exorciser l'esprit, qui continua longtems ses méchancetés, et dont on eût beaucoup de peine à se débarrasser.
LE TRÉSOR DU DIABLE.
CONTE NOIR.
Deux chevaliers de Malte avaient un esclave, qui se vantait de posséder le secret d'évoquer les démons et de les obliger de lui découvrir les choses les plus cachées. Ses maîtres le menèrent dans un vieux château où l'on croyait qu'il y avait des trésors enfouis.
L'esclave resté seul, fit ses évocations et enfin le démon ouvrit un rocher et en fit sortir un coffre. L'esclave voulut s'en emparer, mais le coffre rentra aussitôt dans le rocher. La même chose se renouvella plus d'une fois; et l'esclave après de vains efforts, vint dire aux deux chevaliers ce qui lui était arrivé; il était tellement affaibli par les efforts qu'il avait fait, qu'il demanda un peu de liqueur pour se fortifier; on lui en donna et il retourna à l'endroit du trésor.
Quelque tems après, on entendit du bruit; on descendit dans la caverne avec de la lumière, on trouva l'esclave mort, et ayant tout le corps percé comme de coups de canif, représentant une croix. Il en était si chargé qu'il n'y avait pas un endroit où poser le doigt sans en rencontrer. Les chevaliers portèrent le cadavre au bord de la mer et l'y précipitèrent avec une grosse pierre au cou, afin qu'on ne pût rien soupçonner de cette aventure.
HISTOIRE DE L'ESPRIT QUI APPARUT A DOURDANS.
M. Vidi, receveur des tailles à Dourdans, écrivit à un de ses amis l'histoire d'une apparition singulière qui eut lieu dans sa maison en 1700. Cette lettre fut conservée par M. Barré, Auditeur des comptes, et publiée par Lenglet-Dufresnoy, dans son Recueil de Dissertations sur les apparitions. La voici:
»L'esprit commença à faire du bruit dans une chambre peu éloignée de celle où nous mettons nos serviteurs atteints de maladie. Notre servante entendait quelquefois auprès d'elle pousser des soupirs semblables à ceux d'une personne qui souffre; cependant elle ne voyait ni ne sentait rien.
»Le malheur voulut qu'elle tomba malade. Nous la gardâmes six mois en cet état, et lorsqu'elle fut convalescente, nous l'envoyâmes chez son père pour respirer l'air natal: elle y resta environ un mois; pendant ce tems elle ne vit et n'entendit rien d'extraordinaire. Étant revenue ensuite en bonne santé, nous la fîmes coucher dans une chambre voisine de la nôtre. Elle se plaignit d'avoir entendu du bruit, et deux ou trois jours après, étant dans le bûcher où elle allait chercher du bois, elle se sentit tirer par la juppe. L'après dîner du même jour, ma femme l'envoya au salut: lorsqu'elle sortit de l'église, elle sentit que l'esprit la tirait si fort qu'elle ne pouvait avancer. Une heure après, elle revint au logis, et en entrant dans notre chambre, elle fut tirée d'une telle force, que ma femme en entendit le bruit; et nous remarquâmes, lorsqu'elle fut entrée, que les agraffes de sa juppe étaient rompues. Ma femme voyant ce prodige en frémit de peur.
»La nuit du dimanche suivant, aussitôt que cette fille fut couchée, elle entendit marcher dans sa chambre; et quelque tems après, l'esprit se coucha auprès d'elle, lui passa sur le visage une main très-froide, comme pour lui faire des caresses. Alors la fille prit son chapelet qui était dans sa poche et le mit en travers de sa gorge. Nous lui avions dit, les jours précédens, que si elle continuait à entendre quelque chose, elle conjurât l'esprit de la part de Dieu, de s'expliquer sur ce qu'il demandait. Elle fit mentalement ce que nous lui avions recommandé, car l'excès de la peur lui avait ôté la parole. Elle entendit alors marmotter des sons non articulés. Vers les trois à quatre heures du matin, l'esprit fit un si grand bruit, qu'il semblait que la maison fût tombée. Cela nous réveilla tous en même tems. J'appelai une femme de chambre pour aller voir ce que c'était, croyant que la servante avait fait ce bruit, à cause de la peur qu'elle avait eue. On la trouva toute en eau. Elle voulut s'habiller; mais elle ne put trouver ses bas. Elle vint dans cet état dans notre chambre. Je vis une sorte de brouillard ou de grosse fumée qui la suivait, et qui disparut un moment après. Nous lui conseillâmes de se mettre en bon état, d'aller à confesse et de communier, aussitôt que la messe de cinq heures sonnerait. Elle alla de nouveau chercher ses bas, qu'elle apperçut enfin dans la ruelle du lit, tout au haut de la tapisserie; elle les fit tomber avec un long bâton. L'esprit avait aussi porté ses souliers sur la fenêtre.
»Lorsqu'elle fût remise de ses frayeurs, elle alla à confesse et communia. Je lui demandai à son retour ce qu'elle avait vu. Elle me dit que sitôt qu'elle s'était approchée de la sainte table pour communier, elle avait apperçu tout près d'elle sa mère qui était morte depuis onze ans. Après la communion, elle s'était retirée dans une chapelle, où elle ne fut pas plutôt entrée, que sa mère se mit à genoux devant elle, et lui prit les mains en lui disant: «Ma fille, n'ayez point de peur; je suis votre mère. Votre frère fut brûlé par accident, pendant que j'étais au four à Ban d'Oisonville, proche d'Estampe. J'allai aussitôt trouver M. le curé de Garancières, qui vivait saintement, pour lui demander une pénitence, croyant que ce malheur était causé par ma faute. Il me répondit que je n'étais pas coupable, et me renvoya à Chartres au pénitencier. Je l'allai trouver; et comme je m'obstinais à demander une pénitence, celle qu'il m'imposa fut de porter pendant deux ans une ceinture de crin; ce que je n'ai pu exécuter, à cause de mes grossesses et autres maladies; étant morte enflée sans l'avoir pu faire, ne voulez-vous pas bien, ma fille, accomplir pour moi cette pénitence». La fille le lui promit. La mère la chargea encore de jeûner au pain et à l'eau pendant quatre vendredis et samedis, de faire dire une messe à Gomberville, de payer au nommé Lânier, mercier, vingt-six sous qu'elle lui devait pour du fil qu'il lui avait vendu, et d'aller dans la cave de la maison où elle était morte: «vous y trouverez, ajouta-t-elle, la somme de sept livres, que j'y ai mises sous la troisième marche. Faites aussi un voyage à Chartres, à la bonne Notre-Dame, que vous prierez pour moi. Je vous parlerai encore une fois». Elle fit ensuite beaucoup de remontrances à sa fille, lui disant surtout de bien prier la Sainte Vierge; que dieu ne lui refuserait rien; que les pénitences de ce monde étaient aisées à faire; mais que celles de l'autre étaient bien rudes.
»Le lendemain la servante fit dire une messe, pendant laquelle l'esprit lui tirait son chapelet. Il lui passa le même jour la main sur le bras, comme pour la flatter. Pendant deux jours de suite, elle le vit à côté d'elle.
»Je crus qu'il fallait qu'elle s'acquittât au plutôt de ce dont sa mère l'avait chargée; c'est pourquoi, je l'envoyai, par la première occasion, à Gomberville, où elle fit dire une messe, paya les vingt-six sous qui étaient effectivement dus, et trouva les sept livres sous la troisième marche de la cave, comme l'esprit l'avait dit. Delà, elle se rendit à Chartres, où elle fit dire trois messes, se confessa et communia dans la chapelle basse.
»Lorsqu'elle sortit, sa mère lui apparut pour la dernière fois et lui dit:»Ma fille, puisque vous voulez bien faire tout ce que je vous ai dit, je m'en décharge et vous en charge à ma place. Adieu: je m'en vais à la gloire éternelle».
»Depuis ce tems, la fille n'a plus rien vu ni entendu. Elle porte la ceinture de crin nuit et jour; ce qu'elle continuera pendant les deux ans que sa mère lui a recommandé de le faire.
LES AVENTURES DE THIBAUD DE LA JACQUIÈRE.
PETIT ROMAN.
Un riche marchand de Lyon, nommé Jacques de la Jacquière, devint prévôt de la ville, à cause de sa probité et des grands biens qu'il avait acquis sans faire tache à sa réputation. Il était charitable envers les pauvres et bienfaisant envers tous.
Thibaud de la Jacquière, son fils unique, était d'humeur différente. C'était un beau garçon, mais un mauvais garnement, qui avait appris à casser les vitres, à séduire les filles et à jurer avec les hommes-d'armes du roi, qu'il servait en qualité de guidon. On ne parlait que des malices de Thibaud, à Paris, à Fontainebleau et dans les autres villes où séjournait le roi. Un jour, ce roi, qui était François Ier., scandalisé lui-même de la mauvaise conduite du jeune Thibaud, le renvoya à Lyon, afin qu'il se réformât un peu dans la maison de son père. Le bon prévôt demeurait alors au coin de la place Bellecour. Thibaud fut reçu dans la maison paternelle avec beaucoup de joie. On donna pour son arrivée un grand festin aux parens et aux amis de la maison. Tous burent à sa santé et lui souhaitèrent d'être sage et bon chrétien. Mais ces voeux charitables lui déplurent. Il prit sur la table une tasse d'or, la remplit de vin et dit: «Sacré mort du grand diable! je lui veux bailler, dans ce vin, mon sang et mon âme, si jamais je deviens plus homme de bien que je le suis.» Ces paroles firent dresser les cheveux à la tête de tous les convives. Ils firent le signe de la croix, et quelques-uns se levèrent de table. Thibaud se leva aussi et alla prendre l'air sur la place Bellecour, où il trouva deux de ses anciens camarades, mauvais sujets comme lui. Il les embrassa, les fit entrer chez son père et se mit à boire avec eux. Il continua de mener une vie qui navra le coeur du bon prévôt. Il se recommanda à Saint-Jacques, son patron, et porta devant son image un cierge de dix livres, orné de deux anneaux d'or chacun du poids de cinq marcs. Mais en voulant placer le cierge sur l'autel, il le fit tomber, et renversa une lampe d'argent qui brûlait devant le saint. Il tira de ce double accident un mauvais présage et s'en retourna tristement chez lui.
Ce jour-là, Thibaud régala encore ses amis; et lorsque la nuit fut venue, ils sortirent pour prendre l'air sur la place Bellecour et se promenèrent par les rues, comptant y trouver quelque fortune. Mais la nuit était si épaisse, qu'ils ne rencontrèrent ni fille ni femme. Thibaud, impatienté de cette sollitude, s'écria, en grossissant sa voix: «Sacrée mort du grand diable! je lui baille mon sang et mon âme, que si la grande diablesse, sa fille, venait à passer, je la prierais d'amour, tant je me sens échauffé par le vin.» Ces propos déplurent aux amis de Thibaud, qui n'étaient pas d'aussi grands pécheurs que lui; et l'un d'eux lui dit: «Notre ami, songez que le diable étant l'ennemi des hommes, il leur fait assez de mal, sans qu'on l'y invite, en l'appelant par son nom.» L'incorrigible Thibaud répondit: «Comme je l'ai dit, je le ferais.»
Un moment après, ils virent sortir d'une rue voisine une jeune dame voilée, qui annonçait beaucoup de charmes et de jeunesse. Un petit nègre la suivait. Il fit un faux pas, tomba sur le nez et cassa sa lanterne. La jeune dame parut fort effrayée, et ne sachant quel parti prendre. Thibaud se hâta de l'accoster, le plus poliment qu'il put, et lui offrit son bras, pour la reconduire chez elle. L'inconnue accepta, après quelques façons, et Thibaud se retournant vers ses amis, leur dit à demi-voix: «Vous voyez que celui que j'ai invoqué ne m'a pas fait attendre; ainsi, bon soir.» Les deux amis comprirent ce qu'il voulait dire, et se retirèrent en riant.
Thibaud donna le bras à sa belle, et le petit nègre, dont la lanterne s'était éteinte allait devant eux. La jeune dame paraissait d'abord si troublée, qu'elle ne se soutenait qu'avec peine, mais elle se rassura peu-à-peu, et s'appuya plus franchement sur le bras de son cavalier. Quelquefois même, elle faisait des faux pas et lui serrait le bras pour ne pas tomber. Alors Thibaud, empressé de la retenir, lui posait la main sur le coeur, ce qu'il faisait pourtant avec discrétion pour ne pas l'effaroucher.
Ils marchèrent si long-tems, qu'à la fin il semblait à Thibaud qu'ils s'étaient égarés dans les rues de Lyon. Mais il en fut bien aise, car il lui parut qu'il en aurait d'autant meilleur marché de la belle égarée. Cependant, comme il était curieux de savoir à qui il avait affaire, et qu'elle paraissait fatiguée, il la pria de vouloir bien s'asseoir sur un banc de pierre, que l'on entrevoyait auprès d'une porte. Elle y consentit; et Thibaud, s'étant assis auprès d'elle, lui prit la main d'un air galant et la pria avec beaucoup de politesse de lui dire qui elle était. La jeune dame parut d'abord intimidée; elle se rassura pourtant, et parla en ces termes:
«Je me nomme Orlandine; au moins, c'est ainsi que m'appelaient les personnes qui habitaient avec moi le château de Sombre, dans les Pyrénées. Là, je n'ai vu d'autres humains que ma gouvernante qui était sourde, une servante qui bégayait si fort qu'autant aurait valu qu'elle fût muette, et un vieux portier qui était aveugle. Ce portier n'avait pas beaucoup à faire; car il n'ouvrait la porte qu'une fois par an, et cela à un monsieur qui ne venait chez nous que pour me prendre par le menton, et pour parler à ma duègne, en la langue biscayenne que je ne sais point. Heureusement je savais parler lorsqu'on m'enferma au château de Sombre, car je ne l'aurais sûrement point appris des deux compagnes de ma prison. Pour ce qui est du portier, je ne le voyais qu'au moment où il nous passait notre dîner à travers la grille de la seule fenêtre que nous eussions. A la vérité, ma sourde gouvernante me criait souvent aux oreilles je ne sais quelles leçons de morale; mais je les entendais aussi peu que si j'eusse été aussi sourde qu'elle, car elle me parlait des devoirs du mariage, et ne me disait pas ce que c'était que le mariage. Souvent aussi ma servante bègue s'efforçait de me conter quelque histoire qu'elle m'assurait être fort drôle, mais ne pouvant jamais aller jusqu'à la seconde phrase, elle était obligée d'y renoncer, et s'en allait en me bégayant des excuses, dont elle se tirait aussi mal que de son histoire.
»Je vous ai dit qu'il y avait un monsieur qui venait me voir une fois tous les ans. Quand j'eus quinze ans, ce monsieur me fit monter dans un carrosse avec ma duègne. Nous n'en sortîmes que le troisième jour, ou plutôt la troisième nuit; du moins la soirée était fort avancée. Un homme ouvrit la portière et nous dit: «Vous voici sur la place Bellecour; et voilà la maison du prévôt, Jacques de la Jacquière. Où voulez-vous qu'on vous conduise?»--»Entrez sous la première porte cochère, après celle du prévôt, répondit ma gouvernante.» Ici le jeune Thibaud devint plus attentif, car il était réellement le voisin d'un gentilhomme, nommé le seigneur de Sombre, qui passait pour être d'un naturel très-jaloux. Nous entrâmes donc, continua Orlandine, sous une porte cochère; et l'on me fit monter dans de grandes et belles chambres, ensuite, par un escalier tournant, dans une tourelle fort haute, dont les fenêtres étaient bouchées avec un drap vert très-épais. Au reste, la tourelle était bien éclairée. Ma duègne m'ayant fait asseoir sur un siége, me donna son chapelet pour m'amuser, et sortit en fermant la porte à double tour.
»Lorsque je me vis seule, je jettai mon chapelet, je pris des ciseaux que j'avais à ma ceinture, et je fis une ouverture dans le drap vert qui bouchait la fenêtre. Alors je vis, à travers une autre fenêtre d'une maison voisine, une chambre bien éclairée où soupaient trois jeunes cavaliers et trois jeunes filles. Ils chantaient, buvaient, riaient et s'embrassaient....» Orlandine donna encore d'autres détails auxquels Thibaud faillit d'étouffer de rire; car il s'agissait d'un soupe qu'il avait fait la veille avec ses deux amis et trois demoiselles de la ville. «J'étais fort attentive à tout ce qui se passait, reprit Orlandine, lorsque j'entendis ouvrir ma porte; je me remis aussitôt à mon chapelet, et ma duègne entra. Elle me prit encore par la main, sans me rien dire, et me fit remonter en carrosse. Nous arrivâmes, après une longue course, à la dernière maison du faubourg. Ce n'était qu'une cabane, en apparence, mais l'intérieur en est magnifique; comme vous le verrez, si le petit nègre en fait le chemin, car je vois qu'il a trouvé de la lumière et rallumé sa lanterne.»
»Belle égarée, interrompit Thibaud, en baisant la main de la jeune dame, faites-moi le plaisir de me dire si vous habitez seule cette petite maison.»--«Oui, seule, reprit la dame, avec ce petit nègre et ma gouvernante. Mais je ne pense pas qu'elle puisse y revenir ce soir. Le monsieur qui m'a fait conduire la nuit dernière dans cette chaumière, m'envoya dire, il y a deux heures, de le venir trouver chez une de ses soeurs; mais comme il ne pouvait envoyer son carrosse qui était allé chercher un prêtre, nous y allions à pied. Quelqu'un nous a arrêtés pour me dire qu'il me trouvait jolie; ma duègne, qui est sourde, crut qu'il m'insultait, et lui répondit des injures. D'autres gens sont survenus et se sont mêlés de la querelle. J'ai eu peur, et j'ai pris la fuite: le petit nègre a couru après moi; il est tombé, sa lanterne s'est brisée; et c'est alors, monsieur, que j'ai eu le bonheur de vous rencontrer.»
Thibaud allait répondre quelque galanterie, lorsque le petit nègre vint avec sa lanterne allumée. Ils se remirent en marche et arrivèrent, au bout du faubourg, à une chaumière isolée, dont le petit nègre ouvrit la porte avec une clé qu'il avait à sa ceinture. L'intérieur était fort orné, et parmi les meubles précieux, on remarquait surtout des fauteuils en velours de Gènes, à franges d'or, et un lit en moire de Venise. Mais tout cela n'occupait guère Thibaud; il ne voyait que la charmante Orlandine.
Le petit nègre couvrit la table et prépara le souper. Thibaud s'aperçut alors que ce n'était pas un enfant, comme il l'avait cru d'abord, mais une espèce de vieux nain tout noir et de la plus laide figure. Ce petit nain apporta, dans un bassin de vermeil, quatre perdrix appétissantes et un flacon d'excellent vin. Aussitôt on se mit à table. Thibaud n'eut pas plutôt bu et mangé, qu'il lui sembla qu'un feu surnaturel circulait dans ses veines. Pour Orlandine, elle mangeait peu et regardait beaucoup son convive, tantôt d'un regard tendre et naïf, et tantôt avec des yeux si plein de malice, que le jeune homme en était presque embarrassé. Enfin le petit nègre vint ôter la table. Alors Orlandine prit Thibaud par la main et lui dit: «Beau cavalier, à quoi voulez-vous que nous passions notre soirée?... Il me vient une idée: voici un grand miroir, allons y faire des mines, comme j'en faisais au château de Sombre. Je m'y amusais à voir que ma gouvernante était faite autrement que moi; à présent, je veux savoir si je ne suis pas autrement faite que vous.» Orlandine plaça deux chaises devant le miroir; après quoi, elle détacha la fraise de Thibaud et lui dit:--«Vous avez le cou fait à-peu-près comme le mien, les épaules aussi; mais pour la poitrine, quelle différence! La mienne était comme cela l'année dernière; mais j'ai tant engraissé, que je ne me reconnais plus. Ôtez donc votre ceinture...., votre pourpoint...., pourquoi toutes ces aiguillettes?....»
Thibaud, ne se possédant plus, porta Orlandine sur le lit de moire de Venise, et se crut le plus heureux des hommes..... Mais ce bonheur ne fut pas de longue durée...... Le malheureux Thibaud sentit des griffes aiguës qui s'enfonçaient dans ses reins..... Il appela Orlandine! Orlandine n'était plus dans ses bras..... Il ne vit à sa place qu'un horrible assemblage de formes hideuses et inconnues..... «Je ne suis point Orlandine, dit le monstre, d'une voix formidable, je suis _Belzébut_!.....» Thibaud voulut prononcer le nom de _Jésus_. Mais le diable, qui le devina, lui saisit la gorge avec les dents, et l'empêcha de prononcer ce nom sacré.....
Le lendemain matin des paysans qui allaient vendre leurs légumes au marché de Lyon, entendirent des gémissemens, dans une masure abandonnée, qui était près du chemin et servait de voirie. Ils y entrèrent et trouvèrent Thibaud couché sur une charogne à demi-pourrie..... Ils le placèrent sur leurs paniers et le portèrent ainsi chez le prévôt de Lyon. Le malheureux de la Jacquière reconnut son fils.... Thibaud fut mis dans un lit, où bientôt il parut reprendre quelque connaissance. Alors il dit d'une voix faible: «Ouvrez à ce saint ermite.» D'abord on ne le comprit pas; mais enfin on ouvrit la porte et on vit entrer un vénérable religieux qui demanda qu'on le laissa seul avec Thibaud. On entendit long-tems les exhortations de l'ermite, et les soupirs du malheureux jeune homme. Lorsqu'on n'entendit plus rien, on entra dans la chambre. L'ermite avait disparu, et l'on trouva Thibaud mort sur son lit, avec un crucifix entre les mains....
SPECTRE QUI DEMANDE VENGEANCE.
CONTE NOIR.
Dans le treizième siècle, le comte de Belmonte (dans le Montferrat), conçut un amour violent pour la fille d'un de ses serfs. Elle se nommait Abélina. Il devait jouir sur elle du droit de seigneur; mais on ne se pressait pas de la marier, et sa flamme impatiente s'offensait de ces lenteurs.
Un jour, il rencontra à la chasse la jeune Abélina qui gardait les troupeaux de son père; il lui demanda pourquoi on ne lui donnait pas un époux?--«Vous en êtes la cause, Monseigneur, répondit-elle. Les jeunes-gens ne peuvent plus souffrir le déshonneur et la honte du droit que vous avez de passer avec leurs femmes la première nuit des noces; et nos parens ne veulent pas non plus nous marier, jusqu'à ce que le droit de cuissage soit aboli».
Le seigneur de Belmonte cacha son dépit, et fit dire au père de la jeune fille qu'il demandait à le voir.
Le vieux Cecco (c'est le nom du père d'Abélina), se hâta de se rendre au château. La nuit arrive, et contre son usage, Cecco ne rentre pas à la maison. Minuit sonne; Cecco n'est pas revenu; serait-il mort?....» Au moment où sa femme et sa fille commençaient à perdre toute espérance, une ombre d'une grandeur démesurée apparaît sans bruit au milieu de la chambre: les deux femmes épouvantées osent à peine lever les yeux. Le fantôme s'approche et leur dit: «Je suis l'âme de votre Cecco».
»--O mon père! s'écrie Abélina, quel barbare vous a ôté la vie?»
»--Le tyran de Belmonte vient de m'assassiner, répondit le fantôme, et tu es la cause innocente de ma mort. J'allai, comme tu m'en apportais l'ordre, au château du monstre. Plût au ciel que je n'en eusse jamais trouvé l'entrée! Mais je ne pouvais échapper à ses mains cruelles. Aussitôt qu'on m'eût introduit dans une chambre un peu sombre, je mis le pied sur une bascule qui s'enfonça; je tombai dans un puits profond, garni de fers tranchans: j'y laissai bientôt la vie, et j'ai franchi les portes de la redoutable éternité. J'attends ma sentence; je vais être jugé sur mes oeuvres; mais je compte sur la clémence ineffable de mon Dieu, et ma conscience est pure. Si tu chéris ton père, si tu pleures sa mort, ô ma fille! songes à me venger, et à délivrer ton pays. Et toi, femme bien aimée, sèche tes larmes, demeure en paix. Les jours sereins s'avancent, la tyrannie va tomber......»
»Alors l'ombre devint éclatante de lumière et disparut au milieu d'un nuage, ne laissant de traces de son apparition que l'empreinte de la main qu'elle avait posé sur le dos d'une chaise.»
La prophétie du spectre s'accomplit; car peu de tems après, les paysans de Belmonte s'étant révoltés, tuèrent leur seigneur, détruisirent le village et fondèrent librement la petite ville de Nice de la Paille.
CAROLINE.
NOUVELLE.
Une jeune personne de dix-huit ans, nommée Caroline, inspira la plus violente passion à un homme d'un âge mur; et comme à cinquante ans on est, dit-on, plus amoureux qu'à vingt, quoiqu'avec beaucoup moins de moyens de plaire, l'amant suranné obsédait sans cesse la jeune Caroline, qui était loin de répondre à ses sentimens. Elle eut le tort plus impardonnable de tourner en ridicule et de tourmenter cruellement l'homme qu'elle aurait dû se contenter d'éloigner avec froideur et décence. Au bout de trois ans de persévérance d'une part, et de mauvais traitemens de l'autre, le malheureux amant succomba à une maladie, dont son funeste amour fut en grande partie le principe.
Se sentant près de sa fin, il sollicita, pour grâce dernière, que Caroline daignât au moins venir recevoir son éternel adieu. La jeune personne refusa séchement de se rendre à cette demande. Une de ses amies qui était présente, lui dit avec douceur, qu'elle ferait bien d'accorder cette triste consolation à un infortuné qui mourait pour elle et par elle. Ses instances furent inutiles. On vint une seconde fois faire la même prière, en ajoutant que le malade demandait à voir Caroline, plus par intérêt pour elle que pour lui. Mais ce second message ne fut pas plus heureux que le premier.
L'amie de Caroline, outrée de cette dureté envers un mourant, la pressa avec plus de vivacité, et lui reprocha sa coquetterie et ses mauvais procédés envers un homme à qui elle pouvait au moins offrir en expiation, un instant de pitié. Caroline, fatiguée de ses importunités, consentit enfin d'assez mauvaise grâce, et dit: «Allons, conduisez-moi donc chez votre protégé; mais nous n'y resterons qu'un moment, je vous en avertis; je n'aime ni les mourans ni les morts.»
Les deux amies partirent enfin. Le mourant, voyant entrer Caroline, fit un dernier effort, et prenant la parole, d'une voix éteinte. «Il n'est plus tems, Mademoiselle, dit-il, vous m'avez refusé avec barbarie le bonheur de vous voir, quand je vous en ai fait prier; et je ne désirais que vous pardonner ma mort. Vous me verrez dorénavant plus fréquemment que par le passé. Souvenez-vous seulement que vous avez mis trois ans à me conduire douloureusement au tombeau.... Adieu, mademoiselle.... A cette nuit.»
En achevant ces paroles, qu'il eut une peine infinie à prononcer, il expira.
Caroline, saisie de frayeur, s'enfuit précipitamment; et son amie employa tous les moyens possibles pour calmer son extrême agitation. Caroline la supplia de passer la nuit avec elle; on lui dressa un lit dans la même chambre. On laissa les flambeaux allumés, et les deux amies, ne pouvant dormir, s'entretinrent long-tems ensemble. Tout-à-coup, vers minuit, les lumières s'éteignent d'elles-mêmes. Caroline s'écrie avec terreur: «le voilà! le voilà!» Son amie n'entendant plus que des soupirs étouffés, suivis d'un profond silence, ranime ses forces, et sonne avec vivacité; on accourt, on essaie de rallumer les flambeaux, mais inutilement. Au bout d'un quart d'heure, passé dans les plus mortelles angoisses, on entend l'heure; Caroline pousse un profond soupir, comme une personne qui sort d'un long assoupissement. Les bougies se rallument d'elles-mêmes; les gens de la maison se retirent, et Caroline dit d'une voix mourante: «Ah! il est parti enfin!--Tu l'as donc vu?--Oui, et je ne suis que trop sûre qu'il exécutera ses menaces.--Et quoi! t'aurait-il parlé?--Voici ce que je viens d'entendre: Pendant trois ans, je viendrai toutes les nuits, passer un quart-d'heure avec vous. Du reste, soyez tranquille, je ne vous ferai aucun mal; je borne ma vengeance à vous forcer de voir chaque nuit, celui que vous avez conduit au tombeau par votre imprudente conduite.» L'amie, peu curieuse de voir la même scène se renouveler, refusa de passer les nuits suivantes avec Caroline, qui lui reprocha de l'abandonner à un vampire. Les visites nocturnes continuèrent.
Caroline, belle, riche et maîtresse de ses actions, à vingt-un ans, voulut se marier, dans l'espoir d'éloigner le fantôme; mais le bruit de ces apparitions retint les prétendans. Un seul, un gascon, nommé Monsieur de Forbignac, se présenta pour époux. La nécessité le fit agréer; mais dès le lendemain des noces, (sans qu'on put savoir comment s'était passée la nuit), il disparut avec la dot, et quantité de bijoux qui n'en faisaient pas partie.
L'amie de Caroline, sensible à tant de malheurs, accourut auprès d'elle, la consola de son mieux, et l'emmena dans une terre où elle acheva tristement sa pénitence. Les trois ans écoulés, son vampire lui annonça enfin qu'elle ne le verrait plus; il tint parole. Une leçon aussi sévère adoucit son caractère. La mort de M. de Forbignac, qui eut l'honnêteté de ne pas revenir, laissa Caroline libre de se remarier, et cette fois elle trouva un époux qui la rendit parfaitement heureuse.
FLAXBINDER CORRIGÉ PAR UN SPECTRE.
M. Hanor, illustre professeur et bibliothécaire de Dantzic, a combattu avec tout l'avantage que peut donner la vérité, les superstitions et les préjugés de la plupart des peuples anciens et modernes, au sujet du retour des âmes et des apparitions; et cependant il raconte avec la plus grande gravité la fabuleuse aventure arrivée, selon lui, à un jeune homme, nommé Flaxbinder.
Ce jeune homme, dont l'intempérance et la débauche étaient les seules occupations, se trouvait un soir absent de la maison: sa mère, entrant dans sa chambre, aperçut un spectre, qui ressemblait si fort à son fils, par la figure et par la contenance, qu'elle le prit pour lui-même. Ce spectre était assis près d'un bureau couvert de livres, et paraissait profondément occupé à méditer et à lire tour à tour.
La bonne mère, persuadée qu'elle voyait son fils, et agréablement surprise, se livrait à la joie que lui donnait ce changement inattendu, lorsque tout-à-coup elle entendit dans la rue la voix de ce même Flaxbinder, qu'elle voyait dans la chambre...
Elle fut d'abord horriblement effrayée, ensuite, ayant observé que celui qui jouait le rôle de son fils, ne parlait pas, qu'il avait l'air sombre, taciturne, et les yeux hagards, elle en conclut que ce devait être un spectre; et cette conséquence redoublant sa terreur, elle se hâta de faire ouvrir la porte au véritable Flaxbinder.
Le jeune homme qui revenait d'une partie de débauche, entre avec bruit dans la chambre. Il voit le fantôme..., il approche..., et l'esprit ne se dérange pas.... Flaxbinder, pétrifié de ce spectacle, forme aussitôt, en tremblant, la résolution de s'éloigner du vice, de renoncer à ses désordres et de se livrer à l'étude, enfin il promet d'imiter le fantôme.
A peine a-t-il conçu ce louable dessein, que le spectre sourit d'une horrible manière, jette les livres et s'envole. Pour Flaxbinder, il tint parole et se convertit.