‹ Infernaliana Anecdotes, petits romans, nouvelles et contes sur les revenans, les spectres, les démons et les vampiresChapitre 2 sur 2 · L'APPARITION SINGULIÈRE.

L'APPARITION SINGULIÈRE.

ANECDOTE.

Un seigneur espagnol sortit un jour pour aller à la chasse sur une de ses terres où il y avait plusieurs montagnes couvertes de bois. Il fut très-étonné lorsque, se croyant seul, il s'entendit appeler par son nom: la voix ne lui était pas inconnue. Mais comme il ne paraissait pas fort empressé de répondre, on l'appela une seconde fois. Il crut reconnaître la voix de son père, mort depuis peu. Malgré sa frayeur il ne laissa pas d'avancer quelques pas. Mais quel fut son étonnement de voir une grande caverne, ou une espèce d'abîme, dans laquelle était une fort longue échelle, qui allait depuis le haut jusqu'en bas. Le spectre de son père se présenta sur les premiers échelons, et lui dit que Dieu avait permis qu'il lui apparut, pour l'instruire de ce qu'il devait faire pour son propre salut; et pour la délivrance de celui qui lui parlait, aussi bien que pour celle de son grand-père, qui était quelques échelons plus bas. Il ajouta que la justice divine les punissait et les retiendrait là jusqu'à ce qu'on eût restitué _à tel monastère_, un héritage usurpé par ses ayeux.... Il recommanda en conséquence à son fils de faire au plutôt cette restitution, pour éviter la vengeance divine, car autrement sa place était marquée dans ce lieu de souffrance.

Après cette menace, l'échelle et le spectre commencèrent à disparaître insensiblement, et l'ouverture de la caverne se referma. Le seigneur, dont l'effroi était au comble, retourna aussitôt chez lui; l'agitation de son esprit ne lui permit pas de chercher à approfondir ce mystère. Il rendit aux moines le bien qu'on lui avait désigné, laissa à son fils le reste de son héritage et entra dans un monastère où il passa saintement le reste de sa vie....

LE DIABLE COMME IL S'EN TROUVE.

ANECDOTE.

Un habitant d'un petit village, à quelques lieues d'Aubusson, département de la Creuze, avait acheté la maison presbytérale. Il tomba malade: aussitôt le curé du lieu se présente pour le confesser, et lui offre l'absolution, à la condition, par lui mourant, de léguer sa maison à la cure. Il refuse, le curé insiste, sous peine de damnation éternelle; mais, hélas! le malheureux persiste dans son refus; il meurt sans confession, et son âme devient sans doute la proie des flammes, auxquelles on l'avait dévolue. Le bruit s'en répand: toutes les femmes en sont alarmées, et la crainte de voir Satan en personne venir s'en emparer, ne permet pas à une seule de veiller auprès du cadavre.

Cependant un gendarme, neveu du défunt, bravant les propos de femmes, et les menaces du curé, se décide à passer la nuit auprès de son oncle. Sur le minuit (car c'est toujours à cette heure que le diable fait ses tours), sur le minuit donc, trois anges cornus, aussi laids que nous les peint Milton, et aussi noirs qu'ils étaient diables, se présentent pour enlever le corps avec des chaînes, et tout l'attribut de la diablerie. Le gendarme s'y oppose; il fait le moulinet avec son sabre, et écarte les assaillans. Ce ne sont point des corps fantastiques qui s'offrent à ses coups, mais bien des composés de chairs et d'os. Un des assaillans voit d'abord tomber son poignet. Il n'en est point ému, et de l'autre main saisit le mort; alors même il voit ou il sent un tête rejoindre sa main. Ce terrible coup ne laisse plus aux deux autres diables d'espoir que dans la fuite; et le gendarme, resté seul possesseur de son oncle et du presbytère, reçoit les félicitations de toutes les bonnes femmes qui s'attendaient à ne plus le trouver en vie.

Mais admirez jusqu'où le diable poussa la ruse et la méchanceté! quand le jour vint éclairer la scène, on reconnut que l'infâme avait, pour cette expédition, pris les traits et la figure du curé; et ce qu'il y a de plus fâcheux dans tout cela, c'est que, pour rendre l'illusion durable, il a si bien caché ce pauvre curé, que, depuis lors, on ne l'a plus revu[2].

[Note 2: Extrait des journaux de l'an X.]

FÊTE NOCTURNE, OU ASSEMBLÉE DE SORCIERS.

Propriétaire d'une terre sur les confins de la Dordogne et de la Garonne, j'avais vingt-cinq ans que je ne la connaissais pas encore, et ce ne fut qu'à force d'importunités que je me décidai à quitter les salons de la capitale, pour y aller.

Je n'appris point sans surprise que je possédais une vigne où l'on voyait de tems à autres, et toujours à minuit, une foule d'esprits, qui prenaient diverses formes, telles que hommes, femmes, chevaux, boucs, etc. Un soir, assis tranquillement à faire de la musique, on frappe avec violence à la porte. Je donne ordre qu'on ouvre, un malheureux paysan se précipite dans la maison, et tombe presque sans vie. Ses cheveux hérissés, son oeil hagard, tout son être annonce l'effroi; je lui prodigue des secours, mais il bat la campagne, il ne répond à mes questions que par ces mots: ils sont là...., voyez-les...., ils approchent....., cette chèvre....., ce chat..... Je me décidai à le laisser tranquille et à attendre que sa raison fut revenue pour l'interroger. Dès que je le crus en état de me répondre, je le questionnai sur la cause de sa frayeur. Ah! monsieur, me dit-il, le récit que j'ai à vous faire est épouvantable, je tremble encore seulement d'y penser.

J'avais été voir un de mes parens, nous nous sommes amusés à boire, et tellement à boire, qu'il était onze heures lorsque nous nous sommes quittés. Il m'est venu dans l'idée de faire le grand tour pour ne pas passer devant la vigne du diable, mais ayant une pointe de vin, je me suis dit: quand tout l'enfer serait là je n'aurais pas peur, et aussitôt me voilà passant hardiment mon chemin. Mais arrivé en face la grande haie de la maudite vigne, j'ai entendu de grands éclats de rire, et j'ai aperçu une assemblée si nombreuse que j'ai été effrayé, cela a été bien pire lorsque j'ai vu que la haie disparaissait, qu'il n'y avait plus qu'une vaste plaine illuminée de cent mille cierges au moins, et qui éclairaient un bal complet: plus loin une multitude de monde était à table et mangeait avec un appétit dévorant. Cependant je ne connaissais plus mon chemin, et je ne savais de quel côté tourner, lorsque plusieurs personnes ont quitté la table et la danse, et sont venues m'accoster.--Que veux-tu, l'ami? veux-tu être des nôtres? viens-tu signer ton pacte? nous allons faire venir notre seigneur le diable. A ces mots, je me suis troublé; néanmoins j'ai répondu: non, messieurs, je suis bon chrétien et je ne veux point me donner à Satan.--Tu as tort, nous sommes tous de bons enfans, tu ne te repentiras point d'être avec nous, oublie les sottises de ton curé, et renie ta religion. Oh! mon Dieu, me suis-je écrié, en faisant le signe de la crois, venez à mon secours; à ces mots les bougies se sont éteintes, le tonnerre a grondé, tout a disparu, et je n'ai plus vu, au travers des éclairs, qu'une foule de chauve-souris et de chats-huans qui voltigeoient autour de moi, en poussant des cris épouvantables; à peine avais-je la force de respirer, lorsque j'ai entendu une voix qui me criait: Ne crains rien, chrétien, tout l'enfer ne peut prévaloir contre toi. Ces paroles m'ont rendu la force, et je me suis mis à courir jusqu'ici.

Ton aventure est extraordinaire, lui dis-je, et je verrai par moi-même.

En effet quelque tems après, je partis un vendredi par un beau clair de lune, bien résolu de me rendre au sabat; mes voeux furent accomplis: et en arrivant à la vigne du diable, je trouvai une fête complète, des femmes magnifiques, des élégans, des feux d'artifices, des joutes, des danses, tout était réuni pour embellir ce spectacle.

Je restais stupéfait, lorsqu'une dame d'une beauté ravissante, parée comme Vénus, s'avança vers moi; soyez le bien venu, me dit-elle, nous vous attendions et vous manquiez à la fête; notre maître et seigneur vous prouve le cas particulier qu'il fait de votre personne, puisque, contre son ordinaire, il vient au devant vous.

Un très bel homme alors m'adressa la parole: vous êtes, dit-il, après m'avoir salué très-poliment, au milieu d'une assemblée de sorciers, mais, comme vous voyez, ils ne sont pas effrayans, entrez hardiment, aucun mal ne vous sera fait; et aussitôt je fus introduit dans une vaste enceinte où tout respirait la joie et la gaîté.

Des rafraichissemens circulaient à la ronde, et j'étais surpris de voir qu'on ne m'en offrait point. Je devine votre pensée, me dit le seigneur et maître; mais avant de vous faire partager nos repas, il faut que nous ayons une petite explication.

Comme je vous l'ai déjà dit, toutes les personnes assemblées ici sont des sorciers ou des sorcières, et par conséquent ont l'honneur de m'appartenir; si vous eussiez mangé ou bu la moindre des choses, vous auriez été à moi de plein droit; mais nous ne voulons surprendre personne; la bonne foi règle toutes nos actions; maintenant que vous êtes instruit, si vous voulez signer votre pacte, il ne tient qu'à vous; établissez vos conditions, je pense que nous serons bientôt d'accord. Vraiment monsieur le diable, lui dis-je, vous n'êtes pas aussi diable comme on le croit parmi nous; mais je ne puis accepter vos offres, content de mon sort ici bas, je ne désire point changer de condition; faites vos réflexions, répondit-il d'une voix sévère, et vous nous trouverez ici tous les premiers vendredis de chaque mois.

Comme il achevait ces mots, une cloche fit entendre les sons de l'angelus; aussitôt toute la troupe poussa des hurlemens affreux, le diable prit une forme horrible qui me glaça d'effroi, cette femme qui m'avait paru si belle, devint une vilaine chatte noire, tous les autres personnages furent changés en chauve-souris, chat-huant et autres animaux nocturnes. Ils m'effrayèrent véritablement, lorsque, transformés ainsi, ils m'entourèrent en menaçant de me dévorer; j'étais dans des ténèbres épaisses; je voyais autour de moi des abîmes prêts à m'engloutir, ce qui m'empêchait de faire un seul pas pour m'éloigner; la terre vomissait une quantité de souffre, de bitume et exhalait une odeur fétide et insupportable. J'étais oppressé, j'étouffais, la sueur découlait de tout mon corps et ma faiblesse était si grande que je me voyais près de succomber.

Cependant les sons argentins de la cloche annonçaient les premiers rayons de l'aurore; selon ma coutume, je récitai mon angelus. Aussitôt, les cris, les hurlemens redoublèrent, le diable s'agita de mille façons, la foudre éclata de tous côtés et je me trouvai au milieu de torrens de flammes, entouré de reptiles malfaisans.

Ma prière finie, je fais le signe de la croix; aussitôt, la terre s'entrouvre et engloutit tous les monstres qui m'avaient épouvanté.

Le jour me rendit les forces et le courage. Je me retirai et ne fus plus tenté d'aller voir les fêtes nocturnes.

HISTOIRE D'UN BROUCOLAQUE.

L'anecdote que nous allons raconter se trouve dans le voyage de Tournefort au Levant, et peut éclaircir les prétendues histoires des vampires.

Nous fûmes témoins, (dit l'auteur), dans l'île de Mycone, d'une scène bien singulière, à l'occasion d'un de ces morts, que l'on croit voir revenir après leur enterrement. Les peuples du nord les nomment _vampires_; les Grecs les désignent sous le nom de _broucolaques_. Celui dont on va donner l'histoire était un paysan de Mycone, naturellement chagrin et querelleur. C'est une circonstance à remarquer par rapport à de pareilles sujets: il fut tué à la campagne; on ne sait par qui ni comment.

Deux jours après qu'on l'eût inhumé dans une chapelle de la ville, le bruit courut qu'on le voyait la nuit se promener à grands pas; qu'il venait dans les maisons renverser les meubles, éteindre les lampes, embrasser les gens par derrière et faire mille petits tours d'espiègle. On ne fit qu'en rire d'abord; mais l'affaire devint sérieuse, lorsque les plus honnêtes-gens commencèrent à se plaindre. Les _papas_ (prêtres grecs) eux-mêmes convenaient du fait, et sans doute qu'ils avaient raison. On ne manqua pas de faire dire des messes. Cependant le paysan continuait la même vie sans se corriger. Après plusieurs assemblées des principaux de la ville, des prêtres et des religieux, on conclut qu'il fallait, je ne sais par quel ancien cérémonial, attendre neuf jours après l'enterrement. Le dixième jour, on dit une messe dans la chapelle où était le corps, afin de chasser le démon, que l'on croyait s'y être renfermé. Après la messe, on déterra le corps et on en ôta le coeur; le cadavre sentait si mauvais qu'on fut obligé de brûler de l'encens; mais la fumée, confondue avec la mauvaise odeur, ne fit que l'augmenter et commença d'échauffer la cervelle de ces pauvres gens. On s'avisa de dire qu'il sortait une fumée épaisse de ce corps. Nous qui étions témoins de tout, nous n'osions dire que c'était celle de l'encens.

Plusieurs des assistans assuraient que le sang de ce malheureux était bien vermeil; d'autres juraient que le corps était encore tout chaud; d'où l'on concluait que le mort avait grand tort de n'être pas bien mort, ou pour mieux dire, de s'être laissé ranimer par le diable; c'est là précisément l'idée qu'ils ont d'un broucolaque; on faisait alors retentir ce mot d'une manière étonnante.

Une foule de gens qui survinrent, protestèrent tout haut qu'ils s'étaient bien aperçus que ce corps n'était pas devenu roide, lorsqu'on le porta de la campagne à l'église pour l'enterrer; et que, par conséquent, c'était un vrai broucolaque: c'était là le refrain.

Quand on nous demanda ce que nous croyions de ce mort, nous répondîmes que nous le croyions très-bien mort; et que, pour le prétendu sang vermeil, on pouvait voir aisément que ce n'était qu'une bourbe fort puante; enfin, nous fîmes de notre mieux pour guérir, ou du moins pour ne pas aigrir leur imagination frappée, en leur expliquant les prétendues vapeurs et la chaleur du cadavre. Malgré tous nos raisonnemens, on fut d'avis de brûler le coeur du mort, qui, après cette exécution, ne fut pas plus docile qu'auparavant, et fit encore plus de bruit. On l'accusa de battre les gens, la nuit, d'enfoncer les portes, de briser les fenêtres, de déchirer les habits, et de vider les cruches et les bouteilles. C'était un mort bien altéré. Je crois qu'il n'épargna que la maison du consul chez qui nous logions. Tout le monde avait l'imagination renversée. Les gens du meilleur esprit paraissaient frappés comme les autres. C'était une véritable maladie du cerveau, aussi dangereuse que la manie et la rage. On voyait des familles entières abandonner leurs maisons, et venir des extrémités de la ville porter leurs grabats à la place, pour y passer la nuit. Chacun se plaignait de quelque nouvelle insulte, et les plus sensés se retiraient à la campagne.

Les citoyens les plus zélés pour le bien public, croyaient qu'on avait manqué au point le plus essentiel de la cérémonie; il ne fallait, selon eux, célébrer la messe qu'après avoir ôté le coeur à ce malheureux. Ils prétendaient qu'avec cette précaution, on n'aurait pas manqué de surprendre le diable; et sans doute, il n'aurait eu garde d'y revenir; au lieu qu'ayant commencé par la messe, il avait eu tout le tems de s'enfuir et de revenir à son aise. Après tous ces raisonnemens, on se trouva dans le même embarras que le premier jour. On s'assembla soir et matin; on fit des processions pendant trois jours et trois nuits; on obligea les _papas_ de jeûner. On les voyait courir dans les maisons, le goupillon à la main, jeter de l'eau bénite et en laver les portes; ils en remplissaient même la bouche de ce pauvre broucolaque. Dans une prévention si générale, nous prîmes le parti de ne rien dire, non-seulement on nous aurait traités de ridicules, mais d'infidèles. Comment faire revenir tout un peuple? Tous les matins, on nous donnait la comédie, par le récit des nouvelles folies de cet oiseau de nuit; on l'accusait même d'avoir commis les péchés les plus abominables. Cependant nous répétâmes si souvent aux administrateurs de la ville, que dans un pareil cas, on ne manquerait pas, dans notre pays, de faire le guet la nuit, pour observer ce qui se passerait, qu'enfin on arrêta quelques vagabons qui, assurément, avaient part à tous ces désordres: mais on les relâcha trop tôt; car, deux jours après, pour se dédommager du jeûne qu'ils avaient fait en prison, ils recommencèrent à vider les cruches de vin, chez ceux qui étaient assez sots pour abandonner leurs maisons. On fut donc obligé d'en revenir aux prières.

Un jour, comme on récitait certaines oraisons, après avoir planté je ne sais combien d'épées nues sur la fosse de ce cadavre, que l'on déterrait trois ou quatre fois par jour, suivant le caprice du premier venu; un Albanais, qui se trouvait là, s'avisa de dire d'un ton de docteur, qu'il était fort ridicule, en pareil cas, de se servir des épées des chrétiens.--«Ne voyez-vous pas, pauvres gens, disait-il, que la garde de ces épées faisant une croix avec la poignée, empêche le diable de sortir de ce corps? que ne vous servez-vous plutôt des sabres des Turcs?»

L'avis de cet habile homme ne servit de rien; le broucolaque ne parut pas plus traitable, et on ne savait plus à quel saint se vouer, lorsque tout d'une voix, comme si l'on s'était donné le mot, on se mit à crier, par toute la ville, qu'il fallait brûler le broucolaque tout entier; qu'après cela ils défiaient le diable de revenir s'y nicher; qu'il valait mieux recourir à cette extrémité, que de laisser déserter l'île. En effet, il y avait déjà des familles qui pliaient bagage pour s'aller établir ailleurs. On porta donc le broucolaque, par ordre des administrateurs, à la pointe de l'île de Saint-Georges, où l'on avait préparé un grand bûcher, avec du goudron, de peur que le bois quelque sec qu'il fût, ne brûlât pas assez vite. Les restes de ce malheureux cadavre y furent jetés et consumés en peu de tems. C'était le premier jour de janvier 1701. Dès-lors, on n'entendit plus de plaintes contre le broucolaque; on se contenta de dire que le diable avait été bien attrapé cette fois-là, et l'on fit quelques chansons pour le tourner en ridicule.

LA PETITE CHIENNE BLANCHE.

CONTE NOIR.

On raconte que vers le commencement du dix-septième siècle, on remarquait dans la forêt de Bondy, sur le bord du grand chemin qui traverse le bois dans la direction de l'Est à l'Ouest, deux grands chênes: dans le creux de l'un on voyait toujours une jolie petite chienne d'une blancheur éblouissante qui portait au cou un collier en maroquin rouge, enrichi d'une boucle, et de clous en or.

Cette petite bête paraissait endormie et ne semblait s'éveiller que lorsque quelque passant, surpris de voir un si joli animal, perdu au milieu du bois, s'approchait pour la caresser; mais quelque adresse qu'on employât pour tacher de la surprendre, elle se levait au moment qu'on croyait mettre la main dessus, alors elle s'éloignait de quelques pas en s'enfonçant dans le bois, et si, au lieu de la poursuivre l'on passait outre, elle revenait à sa place en regardant les personnes et remuant la queue: si l'on faisait semblant de revenir, elle se laissait approcher ayant l'air d'attendre, mais bientôt elle s'échappait comme la première fois et se rendait ensuite à la même place avec opiniâtreté; quelques personnes fatiguées de revenir inutilement, lui jetaient des pierres qui l'atteignaient, mais elle n'y paraissait pas plus sensible que si elle eût été de marbre, les coups de fusil même des gardes chasse ne la faisaient pas déloger, quoiqu'ils vissent leurs balles la frapper directement sans l'avoir blessée; enfin il était reconnu dans les environs que cette petite chienne était tout au moins un suppôt du diable, si ce n'était le diable lui-même. L'anecdote suivante jetta plus que jamais la terreur dans le voisinage, le bruit s'en répandit même dans toute la contrée.

Un jeune garçon âgé de dix ans fut envoyé par ses parens, faire des fagots dans le bois. Il ne revint pas à l'heure où sa famille se rassemblait pour déjeûner, mais comme on lui avait bien recommandé de ne pas aller du côté du grand chemin de l'est à l'ouest, et que ce jeune garçon était très-soumis aux ordres de ses parens, on ne s'en inquiéta que légèrement, et chacun retourna à son travail. A l'heure du dîner il ne parut point encore, on commença alors à soupçonner quelque malheur; enfin, l'heure du souper étant arrivée sans qu'il fut de retour, son père, nommé Jean Fortin, dit à son épouse:» Femme allume ma lanterne;. Enfans, donnez-moi mon fusil à deux coups, cherchez mes balles et ma poire à poudre. Je vais aller chercher votre frère, et si je ne rentre pas ce soir, couchez-vous; car je suis résolu de battre toute la forêt et de ne revenir qu'avec Célestin, c'est ainsi que l'on appelait le jeune garçon absent.--Mon père, dit l'aîné, grand gaillard de vingt ans, je viens avec vous.--Viens si tu te sens assez de courage, réponds Fortin; mais je te préviens que je vais droit aux deux chênes.--Vous n'y pensez pas, mon père, réplique Thomas; allons viens ou reste, reprends Fortin, quant à moi je suis décidé à périr ou à éclaircir cette diablerie. Il faut que je retrouve mon Célestin; il aura sans doute courru après cette maudite chienne; eh bien! je la suivrai aussi, et fut-ce le diable, j'aurai ses cornes ou il m'emportera, Thomas dit: partons.--Toute la famille tremblait et personne n'eut la force, ni peut-être la pensée, tant ils étaient effrayés, de s'opposer à ce téméraire dessein.

Ils partent donc: la nuit était des plus sombres; en vain Thomas avançait sa lanterne; ils se heurtoient à chaque instant contre les arbres, s'embarrassaient dans les ronces, revenaient sur leurs pas croyant trouver une issue et s'égaraient toujours davantage. Enfin ils atteignirent le grand chemin de l'Ouest, et alors ils marchèrent assez librement.

Il y avait déjà une heure qu'ils cheminoient en silence prêtant l'oreille, espérant entendre la voix de Célestin, sans qu'aucun bruit pût éclairer leur marche, les chênes fatals même ne paraissaient pas, Thomas dit à son père, je crois que nous les avons passés.--Non, dit Fortin, j'ai trop bien regardé à droite et à gauche et nous n'y sommes pas encore.--Cependant je croyais que nous avions fait plus de chemin.--Ne nous décourageons pas, reprit le père.--Ils marchent encore une demi-heure et les deux arbres ne paraissent point encore.

Pour le coup, dit Fortin, voilà qui me parait bien singulier; nous devrions être à l'autre bout du bois, il ne faut que cinq quarts d'heure pour le traverser tout entier, et voilà déjà une grande heure et demie que nous marchons, il faut nécessairement que nous ayons dépassé les deux chênes.--Retournons, dit Thomas: retournons, dit Fortin; mais dans ce moment il vint un si fort coup de vent qu'ils furent obligés de porter la main à leurs chapeaux. Le bruit extraordinaire qu'il faisait en sifflant dans les branches leur fit lever les yeux.--Voici les chênes, dit Thomas en tremblant de tous ses membres, et en effet Fortin reconnut les deux grands arbres qui se dessinaient dans l'ombre, et qui leur paraissaient être au plus à la distance de vingt pas.--Allons, Thomas, dit Fortin d'une voix assez forte, malgré qu'il ne fut pas très-rassuré lui-même, allons, dit-il, c'est à mon tour à marcher devant: en disant cela, il arme son fusil; marche droit aux arbres, Thomas le suit. Ils font environ trois cents pas, et les chênes qu'ils croyaient tout près, se trouvent à la même distance qu'auparavant; ils cheminent encore, mais à mesure qu'ils avancent, il semble que les arbres s'éloignent; la forêt paraît ne plus finir, Fortin entend de tous côtés des sifflemens comme si le bois était rempli de serpens. De tems en tems il roule sous ses pieds des corps inconnus; des griffes semblent vouloir entourer ses jambes, cependant il n'en est qu'effleuré: une odeur infecte l'environne; plusieurs êtres semblent se glisser autour de lui, mais il ne sent rien.--Exténué de fatigue, il se retourne pour proposer à Thomas de s'asseoir un instant. Thomas n'y est plus, il croit appercevoir à travers des buissons, l'oeil de boeuf de la lanterne, il reconnaît même le bas du pantalon blanc de son fils, il l'appelle, une voix inconnue lui répond: viens, je t'attends! il hésite, cependant il va en avant, la lumière disparaît bientôt; il la revoit plus loin, on lui crie encore»: me voilà, viens, je t'attends. Fortin ne peut reconnaître cette voix, ce n'est ni celle de Thomas ni celle de Célestin; la lanterne disparaît tout à fait, il ne sait plus où il est; il veut retourner sur ses pas, il ne peut retrouver le grand chemin qu'il vient de quitter: une sueur froide découle de tout son corps, des substances aériennes passent à tout moment devant son visage, et autour de lui; il ne les voit pas, mais il sent une haleine puante et brûlante, et un air froid comme si quelque oiseau de grandeur extraordinaire agitaient ses ailes au dessus de lui; il commence à se repentir d'être entré dans le bois, son courage l'abandonne, son fusil tombe de ses mains: soit fatigue, soit saisissement, il est forcé de s'appuyer contre un arbre qui se trouve près de lui. Dans ce moment terrible, il recommande son âme à Dieu et tire de sa poche un crucifix que cet homme pieux avait toujours avec lui; mais ses forces l'ont abandonné, il tombe à genoux au pied de l'arbre, et bientôt il perd l'usage de ses sens!....

Il était grand jour lorsqu'il revint de son évanouissement: le soleil en réchauffant ses membres, était peut-être cause du retour de ses forces. Fortin regarda autour de lui, il vit son arme brisée, et macérée comme si elle avait été mâchée avec des dents: les pièces de fer qui la composait paraissaient avoir passé au feu, les arbres étaient teints de sang, des caractères magiques et épouvantables y étaient empreints, les branches étaient cassées, les feuilles noircies et séchées, l'herbe était foulée et couverte de lambeaux de vêtemens. Fortin reconnut ceux de ses deux malheureux fils, et le même sort lui était réservé s'il n'avait été armé du signe divin qui seul l'avait sauvé du démon.

Il se leva avec effroi, courut comme un fou jusques chez lui. Le fait raconté, fut vérifié par les autorités qui vinrent avec les archers visiter les lieux, le récit de Fortin fut reconnu vrai: on vit toutes les traces d'un repas horrible, des danses et des jeux de la troupe diabolique. En vain voulut-on faire des recherches, la petite chienne blanche paraissait et aussitôt chacun était glacé d'effroi; reconnaissant que ce lieu était habité par le démon qui s'y tenait d'une manière inexpugnable, on résolut de planter des croix à l'entour, afin que ce signe put l'empêcher d'étendre son domaine, et depuis on n'entendit plus parler d'accidens dans l'autre partie du bois. Mais malheur à qui osait enfreindre les limites.

LE VOYAGE.

Je partis de la capitale pour faire un voyage que nécessitait mes affaires: quatre voyageurs, une voyageuse et moi, remplissions la voiture. On débuta par les complimens; ensuite on mangea, on dormit; mais enfin on ne peut pas toujours dormir et manger, et il faut passer le temps à quelque chose. Après qu'on eut épuisé les modes, passé en revue le genre humain, critiqué chaque ministre, les autorités, les missions, les missionnaires; réglé les états du monde entier, et contrôlé jusqu'au plus petit commis, on n'avait plus rien à dire, lorsque la conversation tomba sur les revenans. Ah! mon Dieu dit la voyageuse, j'ai un château que je ne peux habiter, parce que tous les esprits de l'autre monde y reviennent. Où est votre château, dîmes-nous? Nous passerons devant, répondit-elle. Tant mieux, nous verrons ces esprits.

Je ne suis pas très curieux de ces sortes d'aventures, dit un voyageur qui avoit toute la mine d'un homme de bon sens, ni moi non plus, répondit un autre, et je suis bien payé pour ne pas les aimer. Notre curiosité étant excitée par ces réflexions, nous les priâmes de nous dire pourquoi ils redoutaient tant les esprits.

Rien de plus facile, dit le premier qui avait parlé, je vais vous conter mon histoire.

LE CHEVAL SANS FIN.

CONTE NOIR.

J'ai toujours aimé les voyages et semblable au juif errant je ne restais jamais dans le même lieu: tantôt en voiture, tantôt à cheval, tantôt à pied, j'étais toujours par monts et par vaux.

Un soir vers la brune accablé de lassitude, je dis tout haut: si j'avais un cheval, je serais bien heureux; à peine avais-je fini ce souhait qu'un cavalier passa et me dit: Monsieur, vous avez l'air bien fatigué, vous avez encore trois lieues à faire, si vous voulez profiter de la croupe de mon cheval il ne tient qu'à vous. J'hésitais, cependant la nécessité me força à accepter et me voilà derrière le cavalier: nous n'avions pas fait cinq cents pas qu'un second voyageur se présente, même offre, encore acceptée; bientôt après un troisième, un quatrième, un cinquième, un sixième; enfin un douzième est à la file, et le cheval de s'allonger pour laisser de la place au dernier venu.

Depuis longtemps la peur s'était emparée de moi: je n'osais respirer, et j'étois plus mort que vif. Mais que devins-je, lors que je vis que la maudite monture alloit d'une vitesse égale à la foudre et prenoit un chemin nouveau.

Ah ciel! m'écriai-je, notre Seigneur était en même compagnie que nous, ils étaient treize, et le treizième était Judas, qui le vendit, nous avons certainement un Judas parmi nous, Jésus ne nous abandonnez pas. Au même instant des hurlemens épouvantables se firent entendre; et bientôt après je ne sentis plus rien autour de moi; cependant j'allais toujours avec une rapidité extraordinaire, et je me trouvai presqu'à la même place où j'avais rencontré mon maudit cavalier.

Voilà Messieurs ce qui m'a dégoûté de voyager, et m'a rendu moins incrédule sur les esprits.

Nous ne savions que dire de cette aventure, lorsque le second commença son récit.

LA MAISON ENCHANTÉE.

CONTE PLAISANT.

Étant à Marseille, j'eus besoin d'aller à la Ciotat, petite ville qui n'en est éloignée que de six lieues, je partis tard, je m'amusai à considérer les sites romantiques de ce beau pays, enfin, je flânai tant, que la nuit me surprit au milieu des montagnes, sans que je susse où j'étais. Je marchais au hasard depuis longtemps, lorsque j'aperçus une lumière qui n'était qu'à quelque distance de moi, je m'y rendis, résolu de demander l'hospitalité. Je frappe; une domestique vient m'ouvrir, accède à ma demande et m'introduit dans un salon magnifique où je trouve une dame très belle, très élégante, qui me reçoit de la meilleure grâce et m'engage à m'asseoir à son côté, elle fait servir à souper, et pendant la soirée j'eus tout lieu de croire que je serais heureux de toute manière.

L'heure du coucher étant venue, je me disposais à me mettre au lit, lorsque la perfide me pria d'attendre un instant, disant qu'elle allait bientôt revenir. Hélas! elle n'avait pas encore paru lorsque minuit sonna, heure fatale: l'horloge n'avait pas fini de faire entendre ses sons, que je vis entrer dans la chambre une foule d'esprits, les uns marchaient, les autres voltigeaient, tous paraissaient dans la plus grande joie. Jusque là je n'en fus pas effrayé, mais bientôt après ils s'approchèrent de moi, et un colosse ayant une voix de Stentor me dit: Malheureux qu'es-tu venu faire ici? ne savais-tu pas que cette maison appartient aux esprits et que chaque nuit nous nous y rassemblons? J'avais au plus la force de lui répondre, lorsque mon vigoureux colosse s'empare de moi, m'enveloppe dans les matelas, les couvertures et me transporte au milieu de la chambre. Ce qu'il y a de surprenant dans cette aventure, c'est que je ne sentais rien, et que mon transport se fit comme par enchantement.

Lorsqu'ils m'eurent assez baloté, ils me délivrèrent, me firent asseoir, et un plaisant de cette société infernale, proposa de me faire la barbe, aussi-tôt le bassin, la savonnette, la serviette en un mot un nécessaire complet parurent, et une main sinon invisible, du moins très légère me rasa avec une dextérité sans exemple, mais le malin esprit ne me rasa que d'un côté, et la preuve que ce que je vous dis est vrai, c'est que la barbe n'a plus poussé sur ma joue gauche, tandis que la droite n'a éprouvé aucun changement.

Nous vérifiâmes le fait, et nous nous apperçumes que le poil du côté gauche était raz et qu'il était comme si le feu y avoit passé.

Après que cette opération fut finie, reprit notre compagnon, ils partirent d'un grand éclat de rire et résolurent de me faire sauter sur la couverture; ils me bernèrent un bon quart d'heure, après quoi ils me laissèrent en repos.

Cependant le jour commençait à poindre, sans doute le moment du départ approchait; car ils s'enfuirent précipitamment, mais avant ils me firent diverses marques sur le corps, marques qui ont été ineffaçables et que je porterai sans doute toujours.

Ce qui me surprit le plus, c'est que la maison disparut et que je me trouvai aux portes de la Ciotat, sans que j'aie jamais pu savoir comment j'y avait été transporté; et comment la maison avait disparu.

Depuis cette époque, que j'ai toujours présente à la mémoire, je n'aime plus à me trouver avec des esprits.

Hélas! messieurs, que sont vos aventures auprès de celles que mes crimes m'ont attiré, dit un troisième voyageur.

Votre histoire, demandâmes-nous en même tems? Volontiers répondit-il, mais vous en frémirez; j'en frissonne encore.

LE PACTE INFERNAL.

PETIT ROMAN.

Je suis né ambitieux, violent et irascible, la moindre contrariété me mettait hors de moi, et lorsque le malheur s'appesantissait sur ma tête, je devenais furieux.

Un soir que trompé dans mes espérances ambitieuses, je me maudissais de bon coeur, je m'écriai tout haut: Oui, s'il y a un esprit infernal, qu'il apparaisse, qu'il vienne; sous quelque forme qu'il se présente, pourvu qu'il me porte la vengeance, je me donne à lui.

Ces paroles n'étaient pas sorties de ma bouche que je sentis une chaleur brûlante: le thermomètre qui était dans ma chambre monta subitement à 48 degrés, des flammes de diverses couleurs remplirent mon appartement; un vent brûlant m'ôtait la respiration; enfin j'étais presque suffoqué.

Tous ces symptômes me causèrent de l'effroi, et je me dis: Serait-il possible que le diable se présentât devant moi? Bientôt un spectre horrible s'approche: Que me veux-tu, dit-il, parle.

J'avais à peine la force de considérer cette hideuse figure, qui vomissoit des flammes par tous les pores, et dont le corps affreux était entouré de serpens qui se mouvaient en tous sens, lorsqu'il m'apostropha en ces termes:

Réponds-moi vite, mon tems est précieux, d'autres m'attendent, veux-tu de l'or? en voilà, veux-tu te venger? voilà la vengeance, veux-tu devenir homme d'état, homme de lettres, guerrier, tes désirs seront accomplis, je suis le dispensateur des grâces... de la gloire... choisis..... J'eus cependant la force de lui demander à quelle condition.

Je t'accorde encore 40 ans de vie, pendant lesquels tu feras tout ce que tu voudras, mais au bout de ce tems tu m'appartiendras entièrement. Tant que tu vivras, je serai ton esclave; mais après ta mort tu seras le mien; vois si ces conditions te conviennent: en ce cas, signons notre contrat, si non n'en parlons plus, adieu.

Un crime entraîne un crime nouveau, hélas! vous l'avouerai-je, j'eus la faiblesse de signer ce pacte infâme.

Chacun de nous frissonna.

Mon pacte signé, le démon me dit: Seigneur je suis votre esclave, ordonnez; toutes les fois que vous aurez besoin de moi, vous frapperez la terre avec votre pied, et de suite je serai à vos ordres. Puisqu'il en est ainsi, lui dis-je, j'exige que tu changes de forme et que tu en prennes une moins hideuse, je n'avais pas fini de parler que je vis devant moi un charmant jeune homme, qui me demanda si j'étais content; oui, mais il faut à présent que tu me donnes de l'argent, et un coffre-fort fut se placer au pied de mon lit. Tu sais que j'ai une haine mortelle _contre un homme d'état, il faut me venger_.

Tu seras satisfait, demain sa disgrâce sera prononcée, et tu seras à sa place.

En voilà assez pour cette fois, retire toi, et que je jouisse d'un sommeil paisible.

Mon maître futur, mon esclave présent se retira et j'eus le repos le plus parfait.

Le matin je fus éveillé par un messager qui me portait l'avis de la chute de mon ennemi, et l'agréable nouvelle que je le remplaçais. Je courrus, ou pour mieux dire, je volai à mon nouveau poste. Que vous dirai-je enfin, tout fut selon mes désirs; j'acquis de la réputation comme homme d'état, comme guerrier, poëte. On aurait dit que j'étais universel. Mais que la nature humaine est inconséquente, je ne pouvais jouir d'un bonheur si doux et l'ambition me dominait au point que les lauriers, les myrtes, m'ennuyaient, m'étaient à charge; je le dis au démon, qui ne sachant que faire, se fâcha, me dit que nul mortel n'avait joui d'autant de faveur que moi, que ma puissance égalait presque celle de la divinité, et qu'il craignait bien de n'avoir fait qu'un ingrat. Plein de fureur je saisis mon pacte, je répliquai qu'il était trop heureux de m'obéir, qu'il n'était que mon vil esclave, que pour le lui prouver je voulais égaler le Créateur et que moi-même je voulais créer. Je m'attendais à cette demande, dit-il, je suis obligé d'exécuter tes volontés, autrement, notre traité serait rompu, mais tu es un insensé. Je lui imposai silence, et ayant pris une statue de cire parfaitement belle, je lui ordonnai de l'animer et d'en faire une femme magnifique. Hélas! je fus obéi, et la plus belle créature qui ait jamais été sur la terre, parut devant mes yeux: je me retire, me dit le démon, tu as voulu être malheureux, tout mon pouvoir ne peut t'en empêcher; adieu.

Dès qu'il fut sorti je me livrai à l'amour le plus violent pour ma créature, je la fis passer pour ma femme, je croyais avoir trouvé le bonheur, mais grand dieu! autant cette femme était belle, autant son âme était horrible; elle me conduisit de faute en faute, de crime en crime, et elle m'avait réduit au point de dire, avec elle, que nous voudrions que toute l'espèce humaine n'eut qu'une tête pour la couper. Si le pouvoir du démon n'eût pas été anéanti par la créature qu'il m'avait fait faire, je suis forcé d'avouer que la moitié du monde aurait perdu la vie; mais comme je l'ai déjà dit, il ne pouvait plus accéder à tous mes désirs, toutes mes conjurations, toutes les siennes, n'aboutissaient qu'à quelques grâces. Lorsque je lui en demandai la raison, il me répondit que la puissance céleste l'en empêchait.

Cependant au milieu des tourmens que ma créature me faisait éprouver, le terme fatal approchait, mon esclave, qui allait devenir mon maître, m'en avertit. Tu te moques, lui dis-je, il n'y a que 20 ans, et ils ne sont pas encore écoulés.

Tu comptes 20 ans, dit-il, mais aux enfers nous comptons double, 20 ans de jour, 20 ans de nuit, cela fait bien 40 ans, terme que je t'ai accordé.

Je criai, je m'emportai; mais tout cela n'aboutit à rien, et il fallut me résoudre à être étranglé le surlendemain.

Quelque soit la position d'un homme, il n'aime pas à mourir, surtout lorsqu'il doit tomber sous la griffe du diable, et j'étais sûr qu'elle ne serait pas douce, car je n'avais pas été doux à son égard.

Plongé dans mes tristes réflexions, je sortis le matin, et tout machinalement j'allai vers l'église. Comme je mettais le pied sur le seuil de la porte, le diable me barra le chemin: retire toi, vil esclave, lui dis-je, jusqu'à demain tu n'as aucun droit sur moi; il fut intimidé et se contenta de me faire des menaces. Aussitôt je me précipitai dans le lieu saint, je demandai à parler à un vénérable prêtre que je connaissais, je lui racontai tous mes crimes.

Je les connaissais, répondit-il, et je vous attendais pour vous sauver; alors il fit fermer toutes les portes du temple, assembla tout le clergé: on m'exorcisa, on m'aspergea d'eau bénite, on me fit faire amen de honorable, en un mot on me purifia.

Pendant toute cette cérémonie le démon ne cessait de pousser des hurlemens épouvantables; plusieurs fois il voulut me saisir: pour l'éviter, on me donna la croix à porter, alors des vociférations horribles se firent entendre, l'église fut remplie d'une odeur sulfureuse et infecte, elle paraissait pleine de spectres, et ce ne fut qu'à force d'aspersion, qu'on parvint à chasser le malin esprit. Enfin on en vint à bout, et lorsque je fus en état de grâce, on fut chez moi faire la même cérémonie, mais là les prêtres eux-mêmes faillirent à être victimes de leur zèle; car les démons n'étant plus retenus, comme dans l'église, se livrèrent à toutes sortes d'excès. Un des saints ministres lui-même, saisi à la gorge, ne fut délivré qu'avec beaucoup de peine; ma maison, étant nettoyée de tous les hôtes infernaux, j'y retournai, mais je n'y retrouvai plus aucuns de mes anciens domestiques, ni ma créature, tout avait pris la fuite, tout avait été plongé dans les enfers.

Depuis ce temps je vis tranquille, et j'espère mourrir de même, pourvu toute fois que je ne transgresse pas les commandemens qui m'ont été faits. Il faut que je porte toujours sur moi cette relique, nous dit-il en nous montrant une image de la Vierge; mais qu'elle fut notre surprise, et notre effroi lorsque nous vîmes un de nos compagnons de voyage, s'élancer avec furie, sur celui qui venait de parler, et l'empoigner à la gorge en poussant des vociférations affreuses.

Cependant le voyageur se défendait avec sa relique, et nous remarquâmes que chaque fois que cette image touchait le démon, il reculait en écumant de rage.

Depuis longtemps, ce combat durait lorsque nous vîmes quelque chose qui descendait du ciel avec la rapidité de la foudre. Dieu! s'écrie le malheureux, je suis sauvé. Fuis, démon infernal, fuis, voilà mon sauveur. Au même instant un ange entra dans la voiture, et s'adressant à l'esprit malin il lui dit: As-tu osé porter tes mains impies sur cette image sacrée? ne sais-tu pas que tu dois la respecter en tout lieu. Esprit des ténèbres, retourne au centre de la terre, c'est là ta demeure éternelle, c'est celle que le divin Créateur t'a donnée. A ses mots, il le saisit, et le jettant fortement à terre, un abîme s'entrouvrit et le reçut.

Nous n'étions pas revenus de notre frayeur, lorsque nous arrivâmes devant le château de la dame.

Il était huit heures du soir, et d'un mouvement spontané nous descendîmes de la voiture. Un vieux concierge vint tout tremblant nous ouvrir. Il craignait que nous ne fussions une armée d'esprits, qui venaient le tourmenter, il osa à peine nous conduire dans le salon, et nous donner à souper. Cependant nous restâmes sur nos gardes en attendant les esprits.

Vers minuit, nous appercûmes une ombre, qui se dessinait sur le mur, nous approchâmes; et l'ombre ne disparut point, au contraire, elle prit diverses formes, un moment après nous en vîmes un grand nombre qui allaient en tous sens dans l'appartement. Jusque là nous n'avions fait que rire, mais la crainte nous saisit un peu lorsque la porte du salon s'ouvrit à deux battans, et qu'une femme en entrant nous adressa ces paroles: «Téméraires mortels, quelle fatale destinée vous a conduits ici: hâtez-vous de fuir ou craignez ma vengeance.»

Nous nous regardions tous, le voyageur à la relique la tenait fortement, la maîtresse du château faisait des signes de croix, d'autres récitaient des oraisons, en un mot chacun était occupé, moi seul, je me permis de faire le plaisant: qui que tu sois, dis-je, tu ne me cause nulle frayeur, que tu sois esprit, diable, tout ce que tu voudras, je m'en moque, et je brave ta puissance. Alors je fis quelques pas pour m'approcher du spectre, comme j'allongeais la main pour le saisir, il disparut, et je trouvai à sa place le monstre le plus hideux qu'on puisse voir: je ne m'épouvantai cependant point, et je fus pour le prendre à brasse corps; mais cet horrible spectre était tout garni de pointes aiguës qui me firent reculer, je pris mes armes: vain espoir, les balles, et le fer ne pouvaient rien sur lui. Nous étions dans cette étrange situation, lorsque le tonnerre vint ajouter à notre effroi; le château parut tout en feu, une épaisse fumée nous ôtoit la respiration et nous permettait à peine de nous voir; des ombres gigantesques allaient et venaient en tout sens, plusieurs s'approchaient de nous, en nous menaçant, mais celui qui était le plus tourmenté était le malheureux, qui avait fait le pacte, la frayeur le saisit au point qu'il laissa tomber sa divine image, au même instant, les démons le saisirent et lui tordirent le cou, nous vîmes expirer ce malheureux sans pouvoir lui donner aucun secours, mais que devînmes-nous, lorsqu'une voix aussi forte que le bruit de la mer en courroux, prononça ces mots: Homme sans foi, tu m'appartenais, j'avais fait assez de sacrifices pour t'acquérir, et au mépris de tes sermens, tu avais rompu ton pacte; retombe en ma puissance, et que les parjures tremblent en lisant ton histoire. A peine avait-il fini ces mots, que le château parut s'abîmer, et que nous perdîmes tous connaissance. Lorsque nous revînmes à nous, nous nous trouvâmes en rase campagne, et dans un tel état de faiblesse, que nous pouvions à peine nous soutenir. Nous nous rendîmes comme nous pûmes au prochain village, bien résolus de ne plus tenter d'aventure de ce genre. Néanmoins nous fîmes dire des messes, pour arracher, s'il était possible, l'âme du malheureux damné des griffes du démon, et j'ai la certitude de l'avoir fait, car il m'est apparu depuis, blanc comme la neige, ayant sa relique à la main, et me remerciant de ce que j'avais fait pour lui.

LE REVENANT ROUGE.

CONTE NOIR.

Mon éducation finie, je fus joindre un régiment de hussard dont je venais d'obtenir la lieutenance, tandis que mon intime ami le Marquis de *** se rendait au sein de sa famille qui habitoit les bords du Rhône.

Au bout de 6 ans, j'obtins un congé, et je fus passer mon semestre chez mon ami.

Nous avions tenu une correspondance active, et toutes ses lettres m'entretenaient des terreurs qu'il avait eues dans son vieux château; elles avaient été si grandes qu'il l'avait abandonné.

Doué d'une force d'âme peu commune, je ne pouvais m'empêcher de rire en lisant sa correspondance; mais ce fut bien pire lorsqu'il me raconta que véritablement effrayé, il ne mettait plus les pieds dans son donjon, parce que son grand père lui était apparu au-moins vingt fois, que tous ses gens l'avaient reconnu et avaient été témoin du vacarme que les esprits faisaient dans sa maison.

J'aime beaucoup les aventures extraordinaires, lui dis-je; la vue des revenans l'est passablement, à mon avis, aussi veux-je aller faire une visite à ton aïeul. Dieu t'en préserve, mon ami, personne n'habite le château et nulle créature humaine n'en approche, même en plein jour, sans être saisi d'effroi.

Vaines terreurs, répliquai-je, et ce soir même, je cours me livrer aux esprits infernaux. Toutes les représentations de mon ami, furent inutiles, et suivi de mon domestique, brave hussard, je partis sur-le-champ.

Dès que nous fûmes arrivés, nous commençâmes à visiter nos armes, ensuite nous parcourûmes toute la maison.

Nous choisîmes l'appartement le plus agréable, nous y allumâmes un grand feu; et fortifiés par un bon souper, nous attendîmes avec patience les revenans. Nous venions de nous livrer au sommeil, lorsque nous fûmes réveillés par un bacanal épouvantable: on traînait de lourdes chaînes, les meubles étaient en mouvement, une vapeur épaisse et infecte parcourait tout le château, un vent violent circulait dans toutes les chambres, et l'on aurait dit que la foudre allait nous écraser. Mon domestique et moi nous nous regardions, sinon épouvantés, du-moins surpris, lorsque ressemblant tout mon courage; aux armes, lui dis-je, ces morts, ne sont que des vivans qui fuiront à notre approche. A peine avais-je fini ces mots, que la porte s'ouvre, et nos regards se portent sur un fantôme d'une grandeur gigantesque; ses yeux creux étaient enflammés, sa bouche livide laissait voir des dents longues et décharnées, ses joues dépouillées de chair, n'offraient à notre vue qu'un monstre horrible, sa tête chauve ajoutait encore à ce tableau; ses mains étaient armées de griffes crochues, son corps n'était qu'un vrai squelette entouré de reptiles, enfin il était mille fois plus hideux que la mort, telle qu'on nous la représente.

Nous étions encore à considérer ce monstre, lorsqu'un vieillard paraissant avoir 80 ans et tout habillé de rouge entre dans la chambre; sa figure respectable nous rassure. Insensés, nous dit-il, qui a pu vous porter à venir troubler mon repos; persécuté par ma famille, durant toute ma vie, veut-elle me persécuter encore après ma mort. Fuis, malheureux, fuis, ou redoute mon courroux. Mille bombe, s'écrie mon hussard, je n'ai pas fui devant des régimens entiers, et je fuirais devant un esprit; attends, téméraire vieillard, je vais t'apprendre qu'un hussard français ne tremble point, même devant les puissance de l'enfer. En disant ces mots, il saisit son pistolet, ajuste l'esprit, la balle part, frappe sa poitrine et roule à ses pieds. Que peuvent tes armes contre moi, dit le revenant d'un ton froid et ironique. Elles pourront mieux cette fois, dit le hussard, et un second coup n'a pas plus de succès que le premier. Le diable m'emporte si j'y conçois rien, dit mon domestique, jamais je n'ai visé si juste, et avec si peu de succès. Suis-moi, dit une voix sépulcrale. Je te suivrai aux enfers, s'écrie le hussard. Eh bien! marche, répond l'esprit. Nous le suivons: son guide allait devant, nous traversons une foule d'appartemens, les cours, les jardins. Arrivés à l'extrémité de celui-ci, le vieillard nous adresse ces mots: Je suis damné, ma famille en est la cause: repoussé de son sein, je me suis donné aux esprits infernaux, et c'est pour me venger que je répands l'allarme dans ce château; dis à mon petit fils que de dix ans, ni lui, ni personne n'habitera ici. Mais l'heure de mon retour approche, je sens déjà les cruelles atteintes des flammes, je brûle.... S'adressant alors à son compagnon qui s'emparait de lui: Monstre, lui dit-il, auras-tu bientôt fini de me tourmenter, tes ongles me déchirent, tes dents affreuses me dévorent, et ton souffle m'empoisonne. En effet, le vieillard était déjà tout en feu, et son terrible conducteur, le mettait à la torture. Nous étions stupéfaits. Cependant l'esprit infernal frappa la terre de son pied, en poussant un cri effroyable. Aussi-tôt, la terre s'entrouvrit, et engloutit le vieillard et son bourreau.

Notre courage devenant inutile, nous nous retirâmes, et ayant pris nos chevaux, nous nous éloignâmes de toute la vitesse de leurs jambes.

Arrivés chez le Marquis, nous lui fîmes le récit exact de notre aventure, et l'engageâmes très fort à ne plus remettre les pieds dans son château.

LE LIÈVRE.

Un mien ami, honnête agriculteur, était un chasseur déterminé; on le voyait dès la pointe du jour, franchir les fossés, gravir les collines et poursuivre le malheureux gibier jusque dans ses derniers retranchemens.

Un soir, qu'accablé de lassitude, et de fort mauvais humeur, il prenait tristement le chemin de sa demeure, la carnacière vide; un lièvre part à ses pieds, mon ami l'ajuste, et le manque: sa mauvaise humeur redouble; cependant elle cesse lorsqu'il voit le lièvre se tapir à cent pas de lui. Il recharge son fusil, et va dessus, l'ajuste et le manque encore de ses deux coups; il ne savait comment il avait pu être si maladroit, lui, qui ne tirait jamais en vain. Il reprenait son chemin, en grommelant, lorsqu'il revoit son lièvre, assis sur son derrière et se frottant paisiblement la moustache. Cette fois, dit le chasseur, tu ne me braveras plus, alors, le visant d'un coup d'oeil qui ne le trompa jamais, il lâche le coup, et croit avoir abattu sa victime, vain espoir; elle fuit à quelque pas, et semble se moquer de son ennemi. L'intrépide chasseur, outré de colère, jure de le poursuivre jusqu'au bout du monde, il tint parole, et si bien qu'en deux heures il avait usé toute sa munition, et il voyait encore le malin animal le narguer à quelques pas de lui. Mon ami ne se possédant plus de rage, retourne toute sa gibecière, trouve une charge de poudre, mais point de plomb; il ne savait comment faire, lorsque l'idée le prit de tortiller des pièces de six liards et de six sous pour en faire des balles. Il était parvenu à force de peine et de patience à recharger son fusil, et se disposait à tirer, lorsque le lièvre changea tout-à-coup de forme et fut remplacé par un homme qui adressa cette parole au chasseur: Cesse de me poursuivre, malheureux, le ciel a permis que je redevinsse créature humaine pour t'empêcher de commettre un crime. Apprends que je suis ton aïeul: depuis cinquante ans, j'habite cette plaine, sous la figure d'un lièvre, et ma pénitence doit durer cinquante ans encore. Toi, évite mes autes, si tu ne veux éprouver la même peine. Sa phrase finie, il redevint lièvre et laissa son petit-fils stupéfait et tout tremblant de frayeur.

Depuis ce temps, mon pauvre ami n'a jamais osé tirer un lièvre.

LA BICHE DE L'ABBAYE.

CONTE NOIR.

Il existait au milieu du 10e siècle une abbaye située aux confins d'une immense forêt de la Normandie.

La légende a rendu cette forêt fameuse par les apparitions continuelles qui y avaient lieu et bien plus encore par la présence d'une biche blanche, qui depuis un tems immémorial avait répandu la consternation dans toute la contrée. Le grand-père disait à son petit fils: Fuis les murs de l'abbaye aussitôt que la nuit approche; en mourrant, mon aïeul me fit la même recommandation, elle lui avait été faite par le sien.

Nombre de jeunes gens indociles avaient tenté d'approcher l'animal; mais les uns en avaient été victimes, les autres n'avaient pu y parvenir et tous avaient vu des choses épouvantables.

Les religieux avaient en vain promis des récompenses considérables à ceux qui mettraient l'aventure à fin, mais la terreur était si grande que personne n'osait plus la tenter.

Les choses en étaient là lorsque deux chevaliers furent demander l'hospitalité au monastère: leur contenance noble et fière, leur force qui paraissait surnaturelle, les nombreuses cicatrices qui honoraient leur bravoure, tout annonçait que ces étrangers étaient de preux chevaliers.

L'abbé leur fit l'accueil le plus gracieux et les pria avec tant d'instances de passer quelques jours avec lui qu'ils ne purent s'y refuser.

Ce n'est que pour reconnaître les bontés que vous avez pour nous, dit un des chevaliers à l'abbé, que mon frère d'arme et moi acceptons votre offre; car nos chagrins sont si cuisans que notre intention était d'aller finir notre triste existence dans quelques climats lointains. Mon fils, reprit l'abbé, le ciel a de grandes vues sur vous, je vous attendais et je connais vos peines: le souverain qui vous a disgracié reviendra de son erreur, et vous serez encore à la cour ce que vous méritez d'y être; songez toujours que c'est ici le terme de vos infortunes. En finissant ces mots, l'abbé se leva et leur souhaitant une bonne nuit, ils furent se coucher.

Les chevaliers restèrent tout surpris du discours du digne abbé: nous savions bien qu'il était un saint homme, se dirent-ils, mais nous ignorions qu'il fut prophète.

Le lendemain au point du jour, l'abbé entra dans leur cellule, s'assit près de leur lit et leur tint ce discours:

Chevaliers aussi nobles que braves, le ciel seul a guidé vos pas parmi nous, le dieu que nous servons vous a envoyés exprès pour mettre fin à vos chagrins et aux miens.

Apprenez, illustres chevaliers, que depuis plus de cent ans les alentours de cette abbaye sont en proie à des visions plus ou moins terribles: le malin esprit y fait sa demeure, tantôt sous une forme, tantôt sous une autre. Un nombre prodigieux de nos vassaux et de braves chevaliers ont été sa victime, et l'on a cru jusqu'à présent que nulle puissance terrestre ne pouvait triompher de ces esprits infernaux.

En proie à la plus vive douleur, je le croyais aussi, lorsque la nuit qui a précédé votre arrivée, j'ai eu une vision, un ange m'est apparu et m'a dit: abbé le ciel est touché de tes peines, et veut y mettre fin; il t'enverra deux chevaliers bannis injustement de la cour, le chagrin les dévore et ils vont sous un ciel étranger chercher un repos qu'ils ont perdu, engage les à tenter l'aventure de la forêt, dis leur bien que s'ils sont purs, que si leurs mains sont nettes du sang innocent, si leur âme n'est pas souillée, ils sortiront victorieux de cette lutte, mais qu'ils s'examinent bien, que leur salut dépend de la sainteté de leur vie.

A ces mots, j'étais tombé la face contre terre; lorsque je me suis relevé, je n'ai plus vu qu'une vive lumière qui fendait la voûte éthérée. Voilà, mes enfans, comment j'ai su vos aventures, et si je juge bien, je vous crois destinés à de grandes choses.

Le plus ancien des chevaliers prenant la parole, dit: Mon père, le jeune homme que vous voyez là est mon élève, issus tous les deux d'une noble race, l'amitié la plus sainte nous unit presque dans l'enfance, un léger duvet ombrageait à peine mon menton qu'Ernof commençait à marcher; bien jeune encore, il perdit les auteurs de ses jours, mais son père avant de mourir me fit jurer que jamais je n'abandonnerais son fils; après, il m'arma chevalier, me donna diverses instructions et s'endormit du sommeil des justes.

La carrière que je venais d'embrasser m'appelait à la cour... Aux combats... Je m'y rendis. Le roi fut touché de ma jeunesse, me prit en amitié et bientôt me témoigna de l'estime.

Dans diverses batailles où je combattis sous ses yeux, j'eus le bonheur de lui plaire et un jour que près d'être accablé sous le nombre, il était sur le point de perdre la liberté, je ralliai quelques chevaliers, je revins à la charge et je fus assez heureux pour ramener mon roi, et le ramener triomphant de ses ennemis.

Sa reconnaissance égala le service que je venais de lui rendre; il exigea que je fusse attaché spécialement à sa personne, et tous le palais retentit des louanges qu'il me donna.

Cependant cinq années s'étaient écoulées sans que j'eusse vu mon élève, je l'avais confié aux soins d'un écuyer fidèle; mais je sentais que ma présence lui devenait nécessaire; j'en parlai au roi; il me permit d'aller chercher mon ami, mon enfant. Je fis toute la diligence possible, je me jettai dans les bras de mon Ernof; je le trouvai tel que je le désirais, plein d'ardeur, et de noblesse d'âme. Je l'emmenai avec moi, et il eut le bonheur de plaire à la cour. Notre illustre monarque voulut l'armer lui-même chevalier, et la jeune princesse lui donna sa devise, hélas! cet heureux tems n'a pas été de longue durée.

Un vassal donne le signal des combats, le roi près de se mettre à la tête de son armée fait une chute; on est obligé de le transporter dans son lit.

Cependant les Anglais accouraient soutenir le rebelle; il fallait se hâter de combattre, et le roi ne pouvait se tenir debout. Dans cette extrémité, il me fit appeler. Chevalier me dit-il, partez, mettez vous à la tête de mes troupes et qu'à vos coups, mes soldats reconnaissent l'ami de leur monarque. Je mis un genou à terre et je jurai de triompher ou de mourir. Revenez victorieux, me dit le prince, et je vous ferai l'honneur de vous allier à ma famille, vous épouserez ma cousine la princesse de..... Cette promesse redoubla mon ardeur; le monarque s'en apperçut, et ayant fait appeller la princesse, il lui dit de me regarder comme son époux; de me donner sa devise et ses couleurs: il ajouta qu'il ne pouvait mieux nous récompenser l'un et l'autre, qu'en unissant en nous la vertu et la valeur.

A ces mots, la princesse resta toute interdite, dit qu'elle obéirait, me donna pour devise: Protégez le faible et respectez la vertu. Sa couleur favorite était noire, je la pris, et depuis on m'a appelé le Chevalier noir.

Je me mis de suite à la tête de l'armée; elle était belle et pleine d'ardeur, aussi n'eûmes nous pas de peine à vaincre le rebelle, mais les Anglais étant venus à son secours, il fallut recommencer le combat; une bataille décisive allait se donner: j'exhortai mes soldats et je les conduisis à l'ennemi; ils firent des prodiges de valeur, néanmoins ils allaient céder au nombre et à la fortune, lorsque je m'adressai à Ernof: Mon fils, lui dis-je, le salut de l'armée dépend de nous: vois-tu ce gros d'ennemi? lui seul porte le désespoir et la mort, courons et qu'il nous reconnaisse pour les favoris du prince. Ernof me suit, notre présence rétablit le combat, mon jeune ami était comme un lion, et bientôt les Anglais cèdent à sa valeur; mais ce ne fut point sans que notre sang coulât. Ernof entouré d'une troupe de gendarmes venait de tomber, prompt comme l'éclair, j'accours pour le sauver; j'y parviens; mais moi même blessé grièvement, je fus emporté sans connaissance.

En apprenant mes succès et mes blessures, le roi était accouru; il me trouva presque mourant: sa tendre amitié, ses soins, hâtèrent ma guérison, et la paix vint y ajouter un beaume qui ferma toutes mes plaies.

De retour à la cour, le roi voulut tenir sa promesse. Comte, me dit-il, dans huit jours vous serez l'époux de ma cousine. Hélas! tant de bonheur était-il fait pour moi.

La veille de mon himen, jour malheureux, la princesse me fit demander; je me rendis à ses désirs. Quel fut mon désespoir, lorsque fondant en larmes elle me dit: Chevalier, si la vertu et la valeur seules avaient le pouvoir de subjuguer les coeurs, qui mieux que vous mériterait d'être aimé; mais apprenez un fatal secret: j'aime, chevalier, j'aime depuis longtems, et j'aime sans espoir. Le roi ignore cette funeste passion, et je n'aurai jamais la force de la lui avouer. Mon seul espoir est en vous chevalier: si vous voulez me conduite à l'autel, j'obéirai, mais non, vous vous laisserez fléchir; vous ne voudrez pas me désespérer, et vous empêcherez une union qui serait malheureuse pour nous deux.

J'étais stupéfait, la douleur m'ôtait la parole, et je ne pus que m'écrier: Comment faire, eh! que dire au roi? Je prétexterai une maladie, dit la princesse, et pendant ce tems nous aviserons à quelques moyens.

Que vous dirai-je, enfin; je me vis forcé de dire à mon roi, à mon ami, que je ne pouvais accepter son alliance. Le monarque fit tout ce qu'il put pour m'arracher mon secret, j'eus la force de le lui cacher: dans sa colère, il me traita d'ingrat, de perfide, et me bannit de sa présence. Le jeune Ernof ne fut point compris dans cet arrêt, mais sa tendre amitié pour moi, a préféré mon exil aux plaisirs de la cour.

Lorsque le chevalier eût fini, l'abbé lui dit: Mon fils, vos chagrins sont grands et justes; perdre sans l'avoir mérité la faveur de son souverain, le coeur de son ami, voilà de véritables chagrins; mais prenez courage, le moment n'est pas éloigné... Je prévois... Oui, l'avenir se déroule à mes yeux.... le ciel m'inspire.... je vous vois dans les bras de notre monarque adoré.... je vous vois près de la princesse: elle devient sensible, elle reconnaît que l'objet de sa passion est indigne d'elle, et elle vous abandonne son coeur et sa main. Mais avant, il faut détruire l'oeuvre du démon; jusqu'ici vous avez combattu des hommes, maintenant c'est la malin esprit qu'il faut attérer; soyez insensible, que votre coeur soit de roc, que rien ne vous touche, ne vous effraye, voilà vos sauveurs, ce Christ, cette image de la Vierge vous rendront invulnérable. Ce soir, à la troisième heure de la nuit, vous partirez; pendant ce tems, mes religieux et moi serons en oraison pour la réussite de votre périlleuse entreprise. Cependant mettez-vous en prière, et que le plus saint des sacrements fortifie vos âmes comme une nourriture succulente fortifie nos corps.

Il dit et se retira.

Le soir, les chevaliers sortirent armés de toutes pièces. A peine étaient-ils hors de l'abbaye, que la biche vint se présenter à eux, ils la poursuivirent; elle les conduisit au milieu de la forêt; arrivés là, ils virent un palais magnifique; une cour nombreuse était assemblée et le monarque qui la présidait était le roi de France, l'ami du chevalier. A son côté était la princesse; le chevalier resta interdit; il oublia un moment que c'était l'oeuvre du malin, et il allait se jeter aux pieds du roi et de sa cousine, lorsqu'Ernof, qui devina sa pensée, le retint et lui dit: Ces images sont trompeuses, point de faiblesses. C'en fut assez, le chevalier tirant son épée, fondit sur le fantôme; celui-ci lui cria, malheureux veux-tu égorger ton ami, ton bienfaiteur; veux-tu immoler ton épouse; viens plutôt dans leurs bras. Vains discours, le chevalier armé de la foi, tomba sur le fantôme et le mit en fuite ainsi que sa princesse. Alors le château s'écroula de toutes parts, le tonnerre gronda d'une horrible manière, la terre s'entr'ouvrit, et les deux guerriers en mesurèrent toute la profondeur d'un coup d'oeil. Il en sortait une fumée noire et infecte et des nuées de fantômes voltigeaient autour des deux chevaliers; ils frappaient indistinctement sur tout ce qui les entourait, et chaque coup qu'ils portaient, occasionnait un changement: tantôt, c'était une femme en pleurs, qui les priait de l'épargner; tantôt c'était un jeune enfant à la mamelle; une autre fois c'était une bête féroce.

Il y avait plus d'une heure que ce combat durait, lorsqu'un chevalier gigantesque se présenta à eux: sa force semblait égaler sa bravoure, et les coups qu'il porta à nos héros furent horribles; tout autre qu'eux en aurait été épouvantés, mais leurs coeurs d'acier ne redoutèrent rien.

Ils s'apperçurent cependant que leur ennemi était invulnérable; leurs épées ne pouvaient l'entamer, tandis qu'ils voyaient leurs armes en pièces et leur sang couler. Faibles femmes, disait-il, osez-vous, vous mesurer avec moi, tremblez, votre dernier moment approche, et vous irez rejoindre les téméraires qui comme vous ont voulu braver ma puissance. O! Dieu, s'écria le chevalier noir, si jamais j'ai blasphêmé ton saint nom, si jamais j'ai cessé de protéger le faible, l'innocent, fais-moi périr; mais si j'ai toujours été selon ton coeur, si la vertu a toujours été ma passion, fais-moi sortir victorieux de ce combat.

Nos chevaliers voyant que leurs armes ne pouvaient rien contre le démon, saisirent leur crucifix et en frappèrent l'ennemi du genre humain; mais, ô! surprise, aussitôt que le divin signe l'eût touché, le guerrier disparut, et ils ne virent plus à sa place qu'un spectre horrible qui les glaça d'épouvante; ils continuèrent à le harceler, et bientôt après il disparut totalement. Ils parcoururent la vaste enceinte où ils étaient, et ne trouvèrent plus que les arbres de la forêt.

Ils se retiraient lentement, lorsqu'ils entendirent des cris plaintifs. Illustres chevaliers, leur disait-on, venez délivrer des malheureux, aussi braves que vous, mais qui avaient moins de foi et de vertus: nous gémissons depuis nombre d'années dans les entrailles de la terre, venez à notre secours.

Les chevaliers ne demandaient pas mieux que d'aller les délivrer, mais par où passer. Il me vient une idée, dit Ernof, posons notre crucifix à terre et prions: ils exécutent leur projet. O! surprise, la terre s'ouvre et laisse apercevoir un chemin. Nos guerriers s'y précipitent, et bientôt ils arrivent près des malheureux qui les avaient appelés: mais des barrières insurmontables s'opposent à leur délivrance; toute la malice infernale s'est déployée pour défendre ces lieux; des fantômes, des spectres, des lacs de sang, de souffre, rendent ce lieu inexpugnable; une multitude de démons en défendent l'entrée; nos chevaliers frappent d'estoc et de taille, tous leurs efforts n'aboutissent à rien; ils approchent leur divine relique, les grilles disparaissent, les démons sont en fuite, tout cède à leurs efforts: ils emmènent les malheureux prisonniers. Ils retrouvent leur chemin, et arrivent presque mourans au monastère.

Dieu soit loué, s'écria l'abbé, l'oeuvre du démon est donc détruite, et nous pourrons respirer en liberté.

Depuis cette époque, la forêt ne fut plus fréquentée par les esprits, et pour les empêcher d'y retourner, l'abbé y fit planter des croix de distance en distance.

Nos deux preux habitaient le monastère depuis quelques jours, lorsqu'ils reçurent un message du roi qui les envoyait chercher. Ils se rendirent à ses ordres, leur innocence fut reconnue et le chevalier épousa la princesse.

LA MAISON DU LAC.

Me promenant sur le lac de Genève, je vis en passant devant un vieux château abandonné, la terreur peinte sur le visage de mon batelier, qui fit force de rames pour gagner le large. Qu'avez-vous, lui dis-je? ah! Monsieur, laissez-moi fuir au plus vite; voyez ce fantôme qui est à une croisée et qui me menace. Je vis en effet un spectre qui faisait des signes menaçans. Voilà qui est plaisant! raconte-moi donc ce qui se passe d'extraordinaire dans ce château? Monsieur, reprit le batelier, j'étais autrefois pêcheur et très intrépide, mes camarades m'avaient dit cent fois: Honoré, n'approche pas du vieux château; quoique le poisson y soit très abondant, ne te laisse point tenter, tous les revenans de l'autre monde l'habitent. Je méprisai leurs conseils et trouvant mes filets toujours garnis, je revenais tous les jours dans ce fatal endroit; j'avais vu plusieurs fois des apparitions, mais je m'en moquais et de dedans ma nacelle, je narguais les revenans.

Un soir, soir funeste! que je tirais ma seine, je vois un fantôme épouvantable marcher sur le lac, je n'en fus pas effrayé, et je saisis mon aviron pour repousser le spectre, (c'est le même que vous venez de voir) mais ô terreur! le monstre secoue son bras et il me fait voir une flamme qui éclaira tout le lac: dans le même instant il remplit ma barque de reptiles; le feu sortait de sa bouche, de ses narines, de ses yeux, et sa voix était semblable au tonnerre. Cependant d'une main vigoureuse il saisit mon bateau et le fit disparaître en un clin d'oeil: comme toute ma petite fortune sombrait, j'entendis le fantôme qui disait: Téméraire, l'enfer va te recevoir, que cet exemple apprenne aux faibles humains à ne jamais lutter contre les esprits infernaux.

Cependant je nageais de toutes mes forces sans savoir où j'allais, heureusement pour moi je rencontrai un pêcheur qui me recueillit, me fit revenir à la vie, (car j'étais tombé presque mort dans son bateau) et me conduisit chez moi. Hélas! je fus sauvé, mais ma barque, mes fillets, et mon jeune frère, tout périt.

Voilà, monsieur, ce qui m'est arrivé, aussi n'approché-je jamais de ce maudit château sans un ordre exprès des voyageurs.

Depuis ce tems je mène une triste existence, je suis domestique, tandis qu'avant je gagnais bien ma vie, et celle de ma pauvre famille.

Mon ami, je suis fâché de ton malheur; néanmoins je veux aller voir ton spectre. Le ciel vous en garde, monsieur, vous n'en reviendrez pas vivant. Viens-y avec moi?--Non? j'ai eu une trop bonne leçon.--Eh bien! débarque-moi.--Pour Dieu, ne faites pas cette folie.--Marche toujours, débarque-moi.--Soit, je vais vous attendre à quelque distance.

Me voilà au commencement de la nuit au pied du donjon. J'étais armé jusqu'aux dents, non contre les revenans; je n'y croyais point, mais dans la crainte de trouver des habitans de ce monde occupés à toute autre chose qu'à prier Dieu. J'entre, tout est tranquille dans le château, j'allume de la chandelle, je me promène partout, je vois tout en ordre, je m'installe dans une chambre, mes armes sur une table, j'attends l'ennemi de pied ferme.

Je commençais à croire que les diables ou les esprits me respecteraient, lorsque j'entendis tomber quelque chose de la cheminée, je me lève pour voir, c'était une tête de mort, un moment après une jambe suivit, ensuite des bras et enfin le reste du cadavre. Oh! oh! me dis-je, il ne fait pas bon ici; ces esprits font autre chose que peur. Je songeais à me retirer, lorsqu'un bruit de chaînes se fit entendre, j'écoute, et bientôt je vois mon spectre, qui m'adresse ces paroles: Incrédule, ne te suffisait-il pas du terrible châtiment de ton batelier; devais-tu venir dans cette maison?... Téméraire, tremble, tout l'enfer est déchaîné contre toi. Je ne perds point la tête, je fais feu sur le fantôme; il se rit de ma colère, et ayant fait un signe, une multitude de démons accoururent dans l'appartement. Ils faisaient un vacarme horrible. Je fuis de cette maudite chambre, je gagne un escalier, je monte, je me précipite dans une autre, j'y trouve un spectre enveloppé d'un linceul tout dégoûtant de sang; je fuis de nouveau, des milliers de squelettes me retiennent avec leurs mains décharnées; je cours dessus le sabre à la main, mes coups sont de nul effet, un spectre monstrueux veut se jeter sur moi, je l'évite, je me sauve; mais je ne sais bientôt plus où aller, une fumée épaisse et infecte remplit toute la maison: sans cesse harcelé par une armée de fantômes, je me précipite dans une pièce voisine; mais à peine ai-je mis le pied dedans, que le plafond s'abîme et je tombe je ne sais où.

Cependant j'étais sans connaissance et je ne me reconnus que lorsqu'il fit grand jour, alors je me trouvai sur les bords du lac. Mes vêtemens étaient en lambeaux, et j'étais si faible que je ne pouvais me tenir debout. Mon pauvre batelier vint me prendre et il me dit: Que de dessus le lac il avait vu des choses qui l'avaient glacé d'effroi, et qu'il croyait bien fermement que je n'étais plus de ce monde.

Nous reprîmes tristement le chemin de Genève, là, je donnai à mon conducteur une somme assez forte pour le mettre à même de reprendre son premier état.

Quant à moi, je fus plusieurs fois me promener sur le lac, mais je ne fus plus tenté de visiter l'infernal château.

LE REVENANT ET SON FILS.

M. Cayol, riche propriétaire à Marseille régla un compte avec un de ses paysans; celui-ci, lui compta une somme de douze cent francs: le maître se trouvant fort occupé dans ce moment lui dit: tu reviendras demain, je te donnerai ta quittance; sur cela le cultivateur s'en va: tranquille sur la probité de son bourgeois, il ne se presse pas d'aller demander son récépissé; plusieurs jours se passent: durant cet intervalle, M. Cayol meurt d'apoplexie.

Son fils unique prend possession de son héritage. En visitant les papiers de son père, il voit que son paysan, Pierre, lui doit douze cent francs, il les lui demande; celui-ci répond qu'il les a payés. M. Cayol demande le reçu, le malheureux Pierre ne l'a point, il raconte le fait; le propriétaire n'y ajoute point foi, donne congé au paysan, le poursuit, et obtient condamnation. Il allait faire saisir ses meubles, lorsqu'une nuit bien éveillé (à ce qu'il m'a dit lui-même), son père lui apparaît et lui tint ce discours: «Malheureux! que vas-tu faire, Pierre m'a payé, lève-toi, regarde derrière le miroir qui est sur la cheminée de ma chambre, et tu y trouveras mon reçu.

Le fils se lève tout tremblant, obéit, et trouve la quittance de son père.

Il paya tous les frais qu'il avait faits à son paysan et le garda.

Il l'avait encore à mon dernier voyage dans cette ville.

LE TRÉSOR.

Étant dans une grande ville de province, logé chez un ami, il me dit que depuis la mort du propriétaire, personne ne pouvait habiter la maison, parce que toutes les nuits on faisait un sabat épouvantable. Nous entendrons ce sabat, dis-je, et nous dénicherons peut-être le revenant. Il n'est pas difficile à dénicher, répondit-il, puisque tous les soirs nous voyons son ombre. Ah! ah! tant mieux.

Me voilà donc aux aguets dès la brune: j'avais pris la précaution de m'armer. Vers les onze heures, comme nous étions à souper, il entre un grand fantôme couvert d'un linceul, chacun tremble; moi seul je me mets à rire. Le spectre me fait signe de le suivre, je lui réponds: _Allons marche_.

Nous descendons; il m'emmène dans la cave, là il me montre une pioche et me dit: fouille. Je me mets en devoir d'obéir, à peine avois-je donné cinquante coups de bêche, que je trouve une marmite de fer bien hermétiquement fermée. Prends cette marmitte, me dit le fantôme, et vois ce qu'elle contient. Quelle fut ma surprise en la voyant pleine d'or. Elle contient mille louis, reprend mon interlocuteur, porte les à mon fils et dis lui bien qu'il ne m'imite pas; dévoré du démon de l'avarice, ma seule passion a été d'entasser or sur or; maintenant j'en porte la peine, je suis condamné à cent ans de souffrances. Dis de plus à mon fils qu'il me fasse dire cinquante messes par an, cela abrégera ma pénitence. Adieu, en finissant cela, il disparut. Je remis fidèlement à son fils le dépôt que j'avais trouvé, et depuis ce tems, la paix fut rétablie dans la maison de mon ami.

FACÉTIES SUR LES VAMPIRES.

--Tandis que les vampires faisaient bonne chère en Autriche, en Lorraine, en Moravie, en Pologne, on n'entendait point parler de vampires à Londres, ni même à Paris. J'avoue, dit Voltaire, que, dans les deux villes, il y eut des agioteurs, des traitans, des gens d'affaires, qui sucèrent en plein jour le sang du peuple; mais ils n'étaient point morts, quoique corrompus. Ces suceurs véritables ne demeuraient pas dans des cimetières, mais dans des palais fort agréables.

--C'est une chose véritablement curieuse que les procès-verbaux qui concernent les vampires. Calmet rapporte qu'en Hongrie, deux officiers délégués par l'empereur Charles VI, assistés du bailli du lieu et du bourreau, allèrent faire enquête d'un vampire mort depuis six semaines, qui suçait tout le voisinage. On le trouva dans sa bière frais, gaillard, les yeux ouverts, et demandant à manger. Le bailli rendit sa sentence. Le bourreau arracha le coeur au vampire et le brûla; après quoi le vampire ne mangea plus. Qu'on ose douter après cela des morts ressuscités dont nos anciennes légendes sont remplies! (_Dictionnaire phylosophique._)

--Dans le vaudeville des Variétés, _les trois Vampires_ se font connaître de cette sorte:

_Le vampire Ledoux_. «Un instant!... Je suis connu, je me nomme Ledoux, fils de M. Grippart Ledoux, huissier de Pantin..... Messieurs.»

_Le vampire Larose._ «Moi je m'appelle Larose, fils de Pierre Taxant Larose, percepteur des contributions de Sceaux..... Messieurs; et honnête homme, si j'ose m'exprimer ainsi.»

_Le vampire Lasonde._ «Et moi, je suis Lasonde, commis à la barrière des Bons-Hommes..... Messieurs.»

_M. Gobetout._ «Puisque votre père est huissier, que le vôtre est percepteur des contributions, et que monsieur est commis à la barrière...., je ne m'étais pas tout-à-fait trompé en vous prenant pour des vampires. Vous nous sucez bien un peu....

--Quand les vents glacés du dernier hyver eurent perdu les oliviers de la Provence, un mauvais plaisant dit:»Les vents de l'année passée étaient bien mauvais, mais ceux de cette année sont encore des vents pires....»

--Le fameux marquis d'Argens témoigna, dans ses Lettres juives, quelque crédulité pour les histoires de vampires. Il faut voir, dit Voltaire, comme les Jésuites de Trévoux en triomphèrent: «Voilà donc, disaient-ils, ce fameux incrédule qui a osé jetter des doutes sur l'apparition de l'ange à la Sainte-Vierge, sur l'étoile qui conduisit les mages, sur la guérison des possédés, sur la submersion de deux mille cochons dans un lac, sur une éclypse de soleil en plaine lune, sur la résurrection des morts qui se promenèrent dans Jérusalem: son coeur s'est amolli, son esprit s'est éclairé; il croit aux vampires.....

--Il était reconnu que les vampires buvaient et mangeaient. La difficulté était de savoir si c'était l'âme ou le corps du mort qui mangeait. Il fut décidé que c'était l'une et l'autre. Les mets délicats et peu substantiels, comme les meringues, la crème fouettée et les fruits fondans, étaient pour l'âme; les rost-bif étaient pour le corps. (_Dictionnaire philosophique_).

--Le résultat de ceci est qu'une grande partie de l'Europe a été infestée de vampires, pendant cinq ou six ans, et qu'il n'y en a plus; que nous avons eu des convulsionnaires en France, pendant plus de vingt ans, et qu'il n'y en a plus; que nous avons eu des possédés pendant dix sept cents ans, et qu'il n'y en a plus; qu'on a toujours ressuscité des morts depuis Hyppolite, et qu'on n'en ressuscite plus. (_Même ouvrage._)

CONCLUSION.--Parce qu'on a vu dans ce volume quelques histoires qui portent en apparence une certain caractère de vérité, il ne faut pas pour cela les croire. On n'a lu généralement que des contes, ou des aventures qui ne sont nullement authentiques. Doit-on croire une personne qui a vu seule des choses surnaturelles? Et dans toutes apparitions, il n'y a jamais de témoins imposans.

Il est vrai qu'on a déterré des morts dont le corps était encore frais. Cet accident était causé par la nature du terrain où ils étaient inhumés ou bien par des maladies; la peur et l'imagination troublée en ont fait des vampires.

Mais comme il est reconnu et démontré que les morts ne peuvent revenir, et qu'il n'y a jamais eu de revenants, à plus forte raison, doit-on être assuré qu'il n'y a ni vampires, ni spectres, qui aient le pouvoir de nuire.

Remarquons en finissant que les personnes d'un esprit un peu solide n'ont jamais rien vu de cette sorte, que les apparitions n'ont effrayé que des villageois ignorants, des esprits faibles et superstitieux.--Pourquoi Dieu, qui est clément et juste prendrait-il plaisir à nous épouvanter, pour nous rendre plus misérables?...

FIN.

TABLE.

AVERTISSEMENT La Nonne sanglante. Nouvelle Le Vampire Arnold-Paul Jeune Fille flamande étranglée par le Diable. Conte noir Vampire de Hongrie Histoire d'un mari assassiné qui revient après sa mort demander vengeance Aventures de la Tante Mélanchton Le Spectre d'Olivier. Petit roman Spectres qui excitent la tempête L'Esprit du Château d'Egmont. Anecdote Le Vampire Harppe Histoire d'une apparition de Démons et de Spectres, en 1609 Spectres qui vont en pélerinage Histoire d'une Damnée qui revient après sa mort Le Trésor du Diable. Conte noir Histoire de l'Esprit qui apparut à Dourdans Les Aventures de Thibaud de la Jacquière. Petit roman Spectre qui demande vengeance. Conte noir Caroline. Nouvelle Flaxbinder corrigé par un Spectre L'Apparition singulière. Anecdote Le Diable comme il s'en trouve. Anecdote Fête nocturne, ou Assemblée de Sorciers Histoire d'un broucolaque La Petite Chienne blanche. Conte noir Le Voyage Le Cheval sans fin. Conte noir La Maison enchantée. Conte plaisant Le Pacte infernal. Petit roman Le Revenant rouge. Conte noir Le Lièvre La Biche de l'Abbaye. Conte noir La Maison Du Lac Le Trésor Facéties sur les Vampires.

FIN DE LA TABLE.