Chapitre 1
John Maxwell descendait d’une riche et honorable famille d’Édimbourg. On ne savait de lui que ce qu’il en disait lui-même, c’est-à-dire, à peine quelques détails. Dans les universités où il avait tour à tour séjourné jusqu’à l’âge de vingt ans, son esprit, Maxwell tirait parfois vanité de cela, avait incessamment répugné aux études, même à celles qui exigeaient le moins d’application. A part l’équitation, l’escrime, la boxe, la natation, la chasse, les courses, rien ne l’intéressait.
D’une constitution robuste, la tête vide d’ambition, l’âme dans la chair, non-seulement il n’avait échappé au despotisme d’aucun appétit, il ne s’était même jamais senti inquiété par le besoin de lutter contre cet esclavage. Sous l’empire exclusif de cette vocation au plaisir, deux ou trois ans tout au plus après sa majorité, il avait déjà dévoré la moitié d’un patrimoine considérable.
C’était alors que, mis au ban de sa famille, confus lui-même de sa célébrité dans les mauvais lieux de Londres, et poursuivi d’un vague désir de sauver son indépendance en sauvant ce qui lui restait de fortune, il avait résolu de s’établir en France.
Son instinct l’avait bien servi : par le fait seul de cette émigration, il s’était trouvé plus riche encore qu’il ne l’était chez lui au début. En Sologne surtout, pays d’une pauvreté proverbiale, dans un château enfoui au milieu des bois, où les chevaux, les chiens, la chasse, ne pouvaient plus être pour lui une source de ruine, ses revenus suffisaient et au delà à ses goûts, à ses passions, à sa libéralité et, mieux encore, à son incurable insouciance en matière d’intérêt.
Là comme ailleurs le choix de ses liaisons reposait uniquement sur le hasard. Peu lui importait la qualité des gens, pourvu qu’il rencontrât de joyeux et bruyants compères. Son château ne désemplissait pas de parasites qu’il recrutait à la ville et avec lesquels, pour tout dire sommairement, il chassait, se promenait à cheval, faisait des armes, jouait au billard ou aux cartes, et passait ses nuits à boire.
A une femme était échu le privilège de l’arrêter un moment sur cette pente. Bien que le bruit soulevé par son mariage eût été bientôt apaisé, l’aventure n’en avait pas moins servi longtemps à inspirer des commentaires fabuleux. Qu’on juge, néanmoins, combien peu l’histoire était romanesque.
Maxwell se rendait presque journellement à la ville. Remisant toujours à la même auberge, il suivait naturellement, pour y arriver, toujours le même chemin. La perspective d’une nouvelle aventure le décida tout à coup à dévier de sa route habituelle.
Vêtu d’une longue redingote en drap blanchâtre, cravaté d’une écharpe rouge, le chapeau sur l’oreille, il était difficile que, dans les rues étroites et tortueuses qu’il traversait maintenant, il échappât à l’attention, surtout juché comme il l’était au plus haut d’une voiture de chasse, attelée de deux chevaux magnifiques qu’il conduisait lui-même, ayant à ses côtés un groom s’y prélassant. Son affectation à aiguillonner ses chevaux et à les faire piaffer devant l’étal d’un pauvre boucher, dans le comptoir duquel brillaient les charmes d’une grande et fraîche jeune fille, trahit promptement le secret de son nouvel itinéraire.
D’une conversation de table était né chez Maxwell le désir de voir cette jeune fille. L’enthousiasme avec lequel ses amis en avaient parlé lui parut encore de la tiédeur. A peine l’eût-il entrevue qu’il s’enflamma, et cela d’autant plus volontiers que, dans sa pensée, la vertu même la plus farouche, réduite à une si obscure condition, ne tiendrait pas longtemps contre l’appât d’une mine d’or.
Des détails recueillis çà et là le fortifièrent encore dans son illusion. Irma Gilquin était l’aînée des enfants d’un brave homme que les exigences de sa trop nombreuse famille condamnaient au supplice d’une misère perpétuelle. A moins d’un miracle, l’éblouissante beauté de la jeune fille devait s’éteindre dans l’ombre d’un comptoir où l’attachait l’implacable rigidité d’une mère, vouée d’ailleurs elle-même aux pénibles travaux du ménage.
John était donc fondé à croire la séduction facile. Il se trompait pourtant. Sans marquer ni colère ni mépris, Irma éloigna froidement la vieille femme chargée des premières ouvertures. A des tentatives de plus en plus pressantes, appuyées par l’éclat d’un présent considérable, la jeune fille répondit que pour un million elle ne faillirait point à son devoir et qu’elle n’appartiendrait qu’à son mari.
Toute femme, en somme, vaut ce qu’elle s’estime.
Sous l’empire d’un amour décuplé par la résistance, Maxwell conjura la jeune fille de consentir au moins à une rencontre. L’entremetteuse offrait sa maison et la garantie de son honorable assistance. Irma, que son caractère mettait au-dessus de la crainte et de l’opinion, accorda un rendez-vous.
Ce rendez-vous menaçait de n’aboutir à rien. La jeune fille restait insensible aux plus vives protestations d’attachement comme au prestige d’une fortune, et persistait avec intrépidité dans la résolution de n’appartenir qu’à l’homme dont elle serait la femme.
Mais, au dernier moment, Maxwell, dans un élan irrésistible de passion, promit résolûment, sur son honneur, d’épouser la jeune fille de là à une époque très-prochaine. L’unique condition à cela, condition expresse, c’était qu’un enlèvement précéderait le mariage. Irma voulut bien. Estimant sans doute qu’avec un homme loyal une parole vaut un contrat, se fiant peut-être aussi en sa beauté et en son courage, le lendemain même elle déserta la maison paternelle pour suivre John Maxwell en son château des Ormes.
Au préalable, elle avait laissé dans sa chambre ces quelques mots à l’adresse de son père et de sa mère :
Mes chers parents, jusqu’à nouvel ordre gardez le silence sur ma disparition et soyez sans inquiétude à mon sujet. Je pars de mon plein gré avec un homme qui a fait le serment de me donner son nom. Vous me verrez d’ici à trois mois digne de vous, c’est-à-dire mariée à un honnête homme, ou vous ne me reverrez plus. Croyez au respect inaltérable d’une fille qui vous aime tendrement.
IRMA GILQUIN.
Cet enlèvement, toutefois, quoi que la famille en eût, n’avait pas laissé que de faire du bruit. Le retour d’Irma en fit plus encore. Sans autre dot que sa vertu qu’elle exposait un peu à l’aventure sur la foi d’une de ces promesses que les mœurs autorisent en quelque sorte à fausser, elle revenait, contre toute prévision, légitimement unie à un millionnaire, apporter dans sa famille la joie et l’aisance.
Une si étonnante fortune ne pouvait manquer d’éveiller l’envie ou tout au moins de provoquer l’étonnement. Durant quinze jours, en ville, il n’avait pas été question d’autre chose.
Maxwell, cependant, loin de paraître le moins du monde honteux d’en avoir été réduit à ce mariage, comblait ostensiblement sa femme de soins et de prévenances, son amour semblait avoir crû avec la possession ; c’était un véritable ensorcellement. Irma le tenait pour ainsi dire enchaîné à ses genoux, à ce point qu’on put croire un moment qu’elle l’avait fixé. Sous l’influence de cette servitude apparemment fort douce, il avait pendant près de deux années renoncé à ses liaisons de hasard pour mener une vie exemplaire, et avait poussé la complaisance conjugale jusqu’à s’abstenir de s’enivrer, comme il faisait jadis périodiquement.
Mais cette espèce d’héroïsme lui coûtait insensiblement trop d’efforts pour ne pas bientôt toucher à sa fin. Déjà aux prises avec un ennui croissant, il avait eu maintes fois des retours vers ses anciennes et chères habitudes. Irma, tout d’abord, n’avait pu se résoudre à fermer les yeux sur ces écarts. Des luttes pénibles s’en étaient suivies, d’incessantes querelles avaient troublé la paix du ménage, jusqu’au jour où la jeune femme, de guerre lasse, ou devenue enfin clairvoyante, s’était résolue à ne plus disputer son mari et à lui mettre, comme on dit, la bride sur le cou.
A partir de ce moment, John, de proche en proche, avait repris intégralement sa vie de garçon. Aujourd’hui, comme par le passé, quand il allait à la ville, il en ramenait toujours de nouveaux camarades qu’il hébergeait des mois entiers et avec lesquels il dépensait son bien et sa vie.
Homme tout d’instincts et de caprices, une fois, par aventure, dans ses relations, il prouvait quelque constance. Sa mauvaise étoile l’avait mis en conjonction, c’est le mot, avec un peintre en passage dont la médiocrité, sous le nom de Claude Saint-Martin, jouissait d’une sorte de vogue dans la bourgeoisie de la ville. Séduit tout d’abord par la fière stature, les airs de matamore et la verve de commis-voyageur de l’artiste, Maxwell, dès la deuxième entrevue, ne se possédait plus d’enthousiasme et, à la troisième, ne retrouvait le calme des sens qu’après avoir décidé son nouvel ami à venir passer une semaine ou deux au château des Ormes.
Le séjour du peintre s’y était insensiblement prolongé au delà de six mois. Son départ, à vrai dire, prenait décidément un caractère étrange de nécessité ; aucune invitation amicale ne devait plus y mettre obstacle. Loin de là. Après avoir été jusqu’à ce jour l’hôte choyé, fêté, caressé du château, il s’en voyait tout à coup honteusement chassé par la haine implacable d’Irma et l’indifférence injurieuse de Maxwell.
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