Chapitre 2
Le château des Ormes n’est qu’une vaste et vieille maison en pierres grises, à deux étages, couverte en tuiles, avec des écuries, un chenil et un beau jardin potager. Elle est sise à deux ou trois heures de marche du bourg de La Ferté, en Sologne. Au rez-de-chaussée, une porte vitrée, ouverte à égale distance des deux angles de la façade, donne accès dans un vestibule qui traverse la maison de part en part et laisse voir la verdure des arbres au delà. Du pied de la façade, l’œil embrasse une cour sablée, semi-circulaire, que dessine une épaisse clôture d’arbustes et qu’ombrage un hêtre magnifique, plus que centenaire, qui s’élève au centre. Un banc de pierre embrasse le tronc de cet arbre dans l’axe duquel se développe une longue avenue de peupliers fermée, à son point de jonction avec la route départementale, par une lourde grille en fer.
Cette cour sablée, les arbustes qui l’encadrent, les quelques corbeilles de géraniums et de verveines qui s’y épanouissent çà et là, les caisses d’orangers, de lauriers-roses, de grenadiers, rangées à droite et à gauche de la porte d’entrée, font croire d’abord à une propriété bien entretenue. Il suffit d’une promenade autour de la maison pour avoir une idée toute contraire. De l’autre côté, l’herbe croit jusqu’au pied des murs. Sur le terrain, qui par degré s’abaisse et forme une vallée étendue et profonde que domine la maison, des bois touffus et en désordre ont insensiblement dérangé l’économie d’un beau parc qui prospérait là jadis. Toute trace de main d’homme disparaît. Les mauvaises herbes envahissent les sentiers et les chemins défoncés par la pluie sont pour la plupart impraticables. Aux alentours, dans un rayon d’une lieue, on ne trouverait pas un toit quelconque : c’est la solitude.
Il avait plu toute la journée ; aux approches du soir, bien que la pluie eût cessé, une brume épaisse voilait toujours le ciel et précipitait la nuit. On touchait à l’automne. Le vent soufflait d’ouest et, avec un bruit comparable à celui d’une averse sur le sable, secouait l’eau dont la feuille des arbres était chargée. Un domestique en casaque rouge avait fermé les volets, les persiennes, les portes de la maison. A l’intérieur, tout reposait, honnis pourtant dans une chambre du premier où se passait une scène en apparence assez peu digne de fixer l’attention, et qui néanmoins allait décider d’une catastrophe émouvante, terrible.
Deux hommes, l’un de trente ans au plus, l’autre d’au moins trente-cinq, étaient là, assis non loin d’un feu de sarments.
Maxwell, le plus jeune, blond, imberbe, avec des traits en quelque sorte pointus et des yeux bleus qu’allumait l’ivresse, faisait face à son ami Saint-Martin, homme puissant, dont les longs cheveux et la grande barbe faisaient souvenir du type de certains vétérans d’atelier.
Une table desservie, sur laquelle étaient épars encore des verres, des bouteilles, une cave à liqueurs, les séparait.
C’était le banquet des adieux.
Maxwell, le lendemain, reconduisait le peintre à la ville. Une dernière débauche précédait l’heure de la séparation.
Tous deux parlaient à la fois. La métaphysique, l’art, la morale, servaient de thèmes à leurs vives controverses.
On connaît cette notable vertu du vin d’inciter aux discussions graves les gens qui, à jeun, s’abstiennent le plus volontiers de ces mêmes discussions.
Ils s’oubliaient au point qu’une servante, qui entra sans précautions, dut s’avancer tout près de la table pour se faire remarquer d’eux.
« Monsieur John, » s’écria-t-elle !
Maxwell tourna vivement la tête.
« Madame m’envoie vous prier, continua la jeune paysanne, de ne pas partir demain avant de l’avoir vue. Elle a des commissions à vous donner pour sa mère. »
John, dont le front s’était éclairci comme par enchantement, répondit oui de la voix et du geste.
« Hé ! Justine, ajouta-t-il aussitôt, tu sembles bien pressée. »
La jeune fille, en effet, avait hâte de sortir.
« Madame m’attend, » répliqua-t-elle.
D’un bond, Maxwell s’élança sournoisement vers la porte, et, de sa longue taille, ferma le passage.
« Je n’ai, fit-il, que deux mots à te dire. »
Justine recula sans se préoccuper aucunement du peintre. Elle était d’une fraîcheur et d’une gentillesse séduisantes ; ses yeux noirs, ses joues, ses lèvres, son menton, tout souriait dans sa physionomie. Maxwell la dévisageait d’un œil ardent ; il semblait possédé du démon de la luxure.
« Tu es charmante ! s’écria-t-il tout à coup.
– En vérité, repartit Justine, vous n’en avez pas l’étrenne.
– Je suis fou de toi !
– Vous l’êtes de toutes les femmes, excepté de la vôtre. »
Pleine d’enjouement et bien tranquille en apparence, la jeune fille n’en maintenait pas moins toujours la même distance entre elle et son maître. Il tenta de s’approcher d’elle, et tout de suite elle s’éloigna d’autant.
« Écoute, lui dit-il alors ; sois raisonnable, et, pas plus tard que demain, je t’apporterai de la ville une belle paire de boucles d’oreilles.
– Comme vous y allez ! fit Justine en riant. Un autre, du moins, se gênerait devant le monde. »
L’allusion concernait évidemment Saint-Martin qui, enfoncé dans son fauteuil, fumait sa pipe sans mot dire, et affectait le plus profond dédain pour ce qui se passait autour de lui.
« Tu veux plaisanter, dit John. Quel intérêt aurait Saint-Martin à commettre une indiscrétion ? »
Le peintre haussa dédaigneusement les épaules et marqua par son air combien cette scène lui semblait longue.
« Aux boucles d’oreilles, ajouta Maxwell, je joindrai une chaîne d’or pour te mettre au cou. »
Justine devint sérieuse.
« Pour votre pesant d’or, répondit-elle, je ne consentirais pas à être méprisée. Et votre femme, d’ailleurs, si bonne pour moi ! je n’oserais plus la regarder en face : elle me tuerait d’un regard. Laissez-moi donc vous dire une fois pour toutes que vos prétentions n’aboutissent qu’à me tracasser inutilement. »
John ne tint pas compte de l’avertissement ; il poursuivit la jeune fille et essaya de la saisir.
« Je vais crier ! » dit résolûment Justine qui, d’un bond, mit la table entre elle et lui.
Le jeune homme s’arrêta.
« Soit ! fit-il en se retirant du passage. Mais j’espère que tu changeras d’avis.
– Vous auriez bien tort d’y compter. »
Disant cela, Justine prit son élan et s’esquiva en tirant la porte derrière elle.
Au foyer, tout à l’heure en flammes, il ne restait plus qu’une rouge braise. La lumière se trouvait réduite aux pâles rayons d’un flambeau à deux bougies égaré sur la table parmi les bouteilles et les verres. Hormis l’espace mesuré par la table et ceux qui y étaient attablés, la chambre était plongée dans une obscurité voisine des ténèbres. C’était, au reste, de quoi se préoccupaient peu les deux amis, qui déjà recommençaient de boire et de discuter. Justine n’avait interrompu une querelle sur les astres que pour en allumer une sur les femmes. Sa vertu ou son opiniâtreté souffla à l’artiste une observation qui engagea doucement la lutte.
« Décidément, mon pauvre John, dit-il entre deux jets de fumée, avec les femmes tu ne seras jamais qu’un enfant.
– Pourquoi ?
– Tu as cinquante ou soixante mille francs à manger par an, répondit Claude ; tu es jeune, grand, bien fait, robuste, et tu te résignes, avec de tels avantages, aux refus d’une servante, et tu te laisses berner par elle !
– Le moyen de faire autrement, dit John d’un ton bourru.
– C’est d’abord, continua l’artiste, de ne pas offrir à une fille sans conséquence un prix qui lui donne une idée exagérée de sa valeur. Il n’est pas d’usage d’exalter les choses que l’on marchande. Tu agis en digne fils d’Albion, royalement, mais sans réfléchir que ces folles enchères gâtent la petite et la rendent intraitable. »
S’il était évident que ce rôle de pédagogue plaisait au peintre, il ne l’était pas moins que Maxwell, en ce moment, paraissait peu enclin à celui d’écolier.
« Ensuite ? fit-il sèchement.
– Ensuite, repartit Claude du même air magistral, c’est toujours une grande faute d’avoir l’air de mettre en doute la reddition de la forteresse qu’on assiège.
– Enfin pour parler net, dit John d’une voix où perçait l’ironie, avec Justine, si tu étais à ma place ?…
– Peuh ! fit Saint-Martin dont le visage s’épanouit de suffisance, je ne te dis que ça, si j’avais seulement daigné vouloir….
– Ah ! laisse-moi donc ! s’écria brutalement Maxwell, tu n’es qu’un vantard et un fanfaron ! »
Au milieu même des écarts de la colère, John n’avait jamais rien dit de plus vif. Dans sa bouche, cette sortie violente avait tous les caractères de la plus révoltante injure. Quelques détails sur l’artiste et sur l’intimité des relations de Maxwell avec lui le feront comprendre.
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