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Chapitre 10

De lourds nuages d’une nuance uniforme masquaient toujours le ciel ; le jour continuait d’être sombre, l’air froid. Aux environs, les arbres, qui, avec leurs teintes d’automne aussi vives que variées, eussent, sous le soleil, dessiné aux yeux des tableaux éblouissants, n’associaient plus leurs feuillages désolés et ternes qu’à des perspectives d’une mélancolie navrante. C’est chose notoire que, dans les drames effectifs qui épouvantent notre planète, la nature extérieure presque toujours semble curieuse d’être en harmonie avec l’action. Le domestique assez nombreux du château, dont le va-et-vient et le bavardage animaient d’ordinaire les alentours, semblait s’être donné le mot pour rester coi et garder le silence. Hormis Maxwell, en faction devant la porte, pas un être ne donnait signe de vie. On eût pu croire la maison déserte. Irma était seule au premier. Le silence qui enveloppait le château lui permit d’entendre distinctement chacun des pas de l’homme qu’elle attendait. Son sang-froid, au début de la scène, prouve jusqu’à quel point elle craignait d’alarmer son ennemi et de le mettre en fuite. Elle se tenait au milieu de la chambre, assise dans un fauteuil, l’œil fixé sur la porte. Saint-Martin approchait actuellement d’un pas irrésolu. L’empressement qu’il avait marqué sur le seuil du rez-de-chaussée paraissait déjà de beaucoup refroidi.

Il se décida pourtant à pousser la porte entrebâillée et à faire un pas dans la chambre. Son audace habituelle disparaissait sous la plus incontestable confusion.

« Entrez donc, lui dit Irma d’une voix presque caressante, sans quitter le fauteuil ; j’ai à vous parler. »

Claude hésita encore.

Avec son calme affecté et son air câlin, Irma l’effrayait.

Il eût de beaucoup préféré la voir furieuse et l’entendre éclater en reprochés.

« Auriez-vous peur de moi ? ajouta-t-elle avec un léger accent de raillerie. A quel propos ? Vous avez fait une bévue ; il s’agit de la réparer. J’ai besoin, pour cela, de m’entendre avec vous…. Voyons, reprit-elle, impatientée de ce que le peintre ne bougeait pas, fermez cette porte, tournez la clef dans la serrure, tirez les verrous et venez vous asseoir là, dans ce fauteuil. »

Disant cela, Irma s’était levée et avait roulé le fauteuil vers le bureau, à trois pas de la corbeille.

Jamais elle n’avait montré un visage plus affable, ni des manières plus engageantes.

Claude tomba dans le piège infernal qu’elle lui tendait ; sa vanité lui fit croire sur-le-champ à la sincérité de ces paroles conciliantes ; il s’imagina qu’Irma regrettait de l’avoir offensé, qu’elle avait peur de lui et qu’elle demandait grâce. Ce qui le fortifia encore dans cette imagination, c’est que, portant des regards soupçonneux autour de lui, il n’aperçut dans la chambre que ce qu’il y avait toujours vu.

Aussi prompt à se rassurer qu’il l’avait été à s’alarmer, il ferma la porte à double tour, tira les verrous, et se tourna vers Irma avec une sorte d’empressement amoureux.

Pendant que, cessant tout à coup de sourire, muette, oppressée sans doute de sentir l’ennemi en son pouvoir, Irma lui indiquait le fauteuil de la main, et qu’il approchait, elle marchait à reculons vers le bureau et gagnait la corbeille.

Saint-Martin, quoique surpris de la voir changer à vue d’œil, n’augura rien de suspect de cette manœuvre ; il posa sa valise et son chapeau sur le guéridon et s’assit.

Irma, à trois pas de lui, se tenait debout, le dos tourné à la glace et les mains appuyées sur le bureau.

Comme par désœuvrement, elle glissa sa main droite derrière elle, jusqu’à la corbeille, et l’y plongea insensiblement.

Claude la regardait sans défiance.

Ils restèrent quelques instants, dans cette attitude respective, à s’observer.

Irma, la main droite noyée dans la laine de la corbeille, qu’elle masquait de son corps, semblait de marbre.

Peu à peu, à force d’envisager son ennemi, le sang se retira de ses joues, toute sa figure se contracta horriblement, un incendie s’alluma dans ses yeux.

Le peintre ne savait plus que penser.

Elle fit tout à coup explosion comme une mine.

« Misérable ! s’écria-t-elle entre ses dents, d’un accent d’indignation et de haine, qu’avez-vous fait ? »

Saint-Martin tressaillit et considéra Irma avec stupeur.

« Ah bien ! fit-il à la suite d’une pause, si c’est pour cela que vous m’avez fait venir !…

– Pourquoi donc vous aurais-je fait venir, répliqua Irma avec véhémence, sinon pour vous marquer ma haine et vous écraser de mon mépris ? »

Claude devint tout blême. Néanmoins, ne comprenant pas ce qu’il avait à craindre d’une femme seule, il se rassura promptement et embrassa le parti de tenir tête audacieusement à l’orage.

« Votre haine et votre mépris, dit-il avec cynisme, ne sont que des mots qui glissent sur moi comme l’eau fait sur les canards. Si vous m’en croyez, vous me ferez grâce des reproches et laisserez les grands mots de côté. Mieux vaut nous occuper, sans délai de ce pauvre John.

– Qu’osez-vous dire ? interrompit Irma d’un air foudroyant. Ne comprenez-vous pas que mon supplice est de lui avoir préféré, par surprise, la durée d’un éclair, un monstre d’imbécillité, un ignoble fanfaron de vices ?

– Ah çà ! ah çà !… fit Saint-Martin qui se tournait impatiemment à droite et à gauche, et perdait toute son assurance devant le fol emportement de cette femme.

– Si seulement j’avais vos privilèges ! continua-t-elle avec une sorte de furie ; je vous souffletterais, je vous cracherais au visage, je vous réduirais à une lutte implacable. Vous m’avez mortellement offensée, vous m’avez rendu la vie impossible ; je ne veux pas que vous ayez l’impunité !… »

Le peintre, décidément épouvanté, eut la tentation de fuir.

Irma, de ses regards étincelants, le frappa d’une sorte de paralysie.

En même temps, par un geste aussi rapide que la pensée, elle lança en avant sa main droite armée d’un pistolet.

Un coup retentit, qui ébranla toute la maison.

Saint-Martin, atteint en plein visage, s’affaissa sur le dossier du fauteuil.

Quatre ou cinq secondes après, un second coup éclata avec non moins de tapage, et Irma tomba par terre la poitrine traversée d’une balle.

Aux deux coups de feu qui frappèrent ses oreilles presque simultanément, Maxwell, que l’impatience et l’inquiétude commençaient à gagner, frémit d’épouvante. Éperdu, il se précipita dans la maison, et escalada le premier en criant :

« Au secours ! Mes amis ! à moi ! Irma ! Irma ! »

De la cuisine et des écuries, les domestiques accoururent et le suivirent de près. Ils se trouvèrent bientôt, pour la plupart, groupés autour de John, qui, épuisant ses forces à enfoncer la porte de sa femme, ne cessait de s’écrier avec un accent de terreur indicible :

« Irma ! Irma ! »

Il fit enfin un appel aux plus robustes de ceux qui l’entouraient :

« Mes amis, leur dit-il du ton de la prière, aidez-moi à enfoncer cette porte…. Irma !… Qu’est-il arrivé ?… Vous avez entendu…. »

La porte résista aux efforts réunis de tous les domestiques.

Pierre alors descendit en courant, et revint presque aussitôt armé d’un levier.

Peu après, à travers les débris de la porte, Maxwell et les domestiques se précipitèrent dans la chambre.

Un tableau épouvantable les glaça jusqu’à la moelle des os.

Non loin de Claude, qui, affaissé dans le fauteuil, penchait sur l’épaule sa tête toute sanglante, gisait Irma au milieu d’une mare de sang. Elle était livide ; sa figure contractée exprimait encore une énergie sauvage ; malgré l’effrayante fixité de ses regards, les flammes qui naguère brillaient dans ses yeux n’étaient pas entièrement éteintes. Sa main, sous l’action violente et irrésistible des muscles, avait lancé au loin l’arme dont elle s’était frappée. La balle, comme on le constata plus tard, avait traversé le cœur ; Irma avait dû mourir sur le coup.

Aux prises avec un désespoir inexprimable, John se précipita sur elle et lui prit la tête dans ses mains.

« Irma ! ma pauvre Irma ! » s’écria-t-il en fondant en larmes et en la couvrant de baisers.

Hormis Justine qui, folle de terreur, s’était échappée de la chambre en poussant des cris déchirants, et Pierre Maréchal qui, mieux avisé, descendait aux écuries, attelait et courait chercher un médecin, les autres domestiques assistaient à cette scène bouche béante.

John néanmoins, animé d’une tendresse passionnée, transporta sa femme sur le lit. Seulement alors il se détourna, et, du mépris et de la haine plein les yeux, s’occupa de Saint-Martin. Celui-ci avait reçu la balle en plein visage, au-dessous du sourcil droit ; elle avait pénétré dans la cavité de l’œil et en avait chassé le globe, qui pendait sur la joue. On jugea que lui aussi avait cessé de vivre. Le chirurgien, qu’on amena bientôt, ne fut point de cet avis. Si la pauvre Irma n’était réellement plus qu’un cadavre, Claude respirait encore. La sonde aida à découvrir que la balle, après avoir chassé l’œil de l’orbite, était allée se loger dans la mâchoire. Le peindre avait en outre une blessure à la main droite. On supposa qu’au moment d’être frappé, il avait instinctivement levé cette main et l’avait placée entre l’arme et la tête. Il fut provisoirement transporté dans une chambre du château, où un chirurgien, secondé d’un médecin, vint le visiter chaque jour.

L’événement eut un retentissement énorme aux environs, dans une circonférence dont, le rayon ne cessait de grandir. Une enquête fut ouverte par la justice. Il n’en faut parler que pour mémoire : elle n’aboutit qu’à la constatation d’un double meurtre dont l’auteur n’existait plus.

Irma fut enterrée avec une pompe extraordinaire. Seulement alors des traits innombrables éclatèrent à sa louange. Vingt bouches s’ouvrirent pour proclamer que sa bonté était inépuisable, que jamais personne ne l’avait implorée en vain, et qu’il fallait renoncer à compter combien de fois elle était venue en aide aux discrètes infortunes. Il se trouva enfin que tous ceux dont elle était connue l’estimaient et l’aimaient. Une affluence considérable, au milieu de laquelle se remarquaient des femmes en pleurs, et notamment Justine, dont les sanglots redoublaient à chaque pas, suivit son convoi jusqu’au cimetière du village, où Maxwell lui fit élever, à grands frais, un tombeau plus somptueux qu’élégant.

La vérité sur sa mort circulait déjà parmi les personnes qui l’accompagnaient à sa dernière demeure. Un campagnard prononça naïvement sur elle cette oraison funèbre :

« Ce qu’il y a de plus beau dans la vie de cette femme-là, c’est sa mort. »

Saint-Martin survécut à la catastrophe. On serait tenté de voir, dans ce salut providentiel, la preuve que le talion entre les mains de l’homme n’est qu’un droit spécieux. Claude, toutefois, avait l’un de ses yeux vide, et le visage défiguré par une horrible blessure qui le marquait au front comme d’un stigmate.

Quant à John Maxwell, aux yeux de qui le temps embellissait Irma de plus en plus, il devait toujours en agir avec la famille de sa femme de manière à témoigner qu’il professait au moins la religion du serment.

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Une édition

Achevé d'imprimer en France le 5 Novembre 2016.

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