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Chapitre 9

Maxwell, en quittant sa femme, était animé d’une surexcitation prodigieuse. Fier de cette femme, enivré par ses éloges, se flattant de la faire renoncer à ses projets, quels qu’ils fussent, il brûlait de la servir comme elle le voulait, c’est-à-dire en esclave. L’inflexible volonté d’Irma de voir le peintre n’alarmait John que modérément ; il trouvait assez naturel qu’elle fût résolue de reprocher à Claude son odieux procédé. Quant à ce qu’elle se proposait de faire ensuite, John avait l’esprit trop superficiel pour prévoir à quoi d’implacables ressentiments pouvaient entraîner une femme telle que la sienne. A son compte, Irma devait simplement s’être arrêtée à la résolution de ne plus vivre avec lui. Dans ce cas, pourrait-elle ne pas se rendre aux témoignages de son dévouement, à ses élans de passion et de fanatisme ? Ses inquiétudes à ce sujet furent donc bientôt calmées. Exclusivement préoccupé de mettre la main sur Claude, il escalada quatre à quatre les marches de l’escalier qui menait à la chambre de son ancien ami.

Cette chambre était déserte.

Le peintre l’avait en outre débarrassée de tout ce qui lui appartenait.

John parcourut vainement la maison du haut en bas. Il courut alors aux écuries et questionna les domestiques. Pierre Maréchal l’édifia tout de suite sur ce qu’il désirait savoir. A ces nouvelles, John donna l’ordre de seller un cheval : aux prises avec l’ardeur fébrile du chasseur à la poursuite d’un gibier, il aida lui-même à la besogne.

Quelques instants plus tard, sous l’action de l’éperon et de la cravache, le cheval volait comme une flèche entre les peupliers de l’avenue.

La colère tout à fait imprévue de Maxwell avait en partie, au milieu même de l’ivresse, dessillé les yeux du miniaturiste ; de graves appréhensions l’avaient poursuivi jusque dans le sommeil, et avaient partagé ce sommeil entre toutes sortes de mauvais rêves. Les fumées du vin cessèrent à peine d’appesantir ses sens qu’il s’éveilla. A la vue de John qui ronflait par terre à ses côtés, à la vue des verres et des bouteilles brisés, du désordre de la chambre, il eut peu d’efforts de mémoire à faire pour se rappeler jusque dans les détails la scène de la veille. Un grand trouble s’empara de lui. Éclairé rapidement sur la portée de son incroyable trahison, il se mit sur son séant, puis tout à coup se dressa, comme frappé d’une sorte de panique. Sa longue habitude de Maxwell lui épargnait sans doute la honte de le craindre. Maxwell néanmoins n’était pas homme à garder pour lui le secret de son infortune ; on pouvait gager à coup sûr qu’au réveil son premier souci serait d’aller chez sa femme et d’éclater en injures contre elle. Or, si mauvais juge qu’il fût d’autrui, Claude ne pouvait pas cependant entièrement méconnaître Irma ; elle lui avait prouvé sa sauvage énergie, son esprit vindicatif, son impuissance à pardonner un outrage. Quoiqu’il en eût, cette femme lui avait toujours imposé, toujours fait peur. Sans entrevoir comment elle se vengerait, le misérable, plein du sentiment de son tort, devait redouter au moins des reproches mérités, des menaces, une scène violente. Le scandale peut-être remplirait le château sans compenser aucun dommage. Mieux valait fuir. Cette mesure, aux yeux du coupable, éclatait en sagesse. A l’accusation de son mari, le premier mouvement d’Irma serait, sans nul doute, de nier avec énergie, et le second, d’invoquer le témoignage de Claude lui-même. On chercherait celui-ci ; sa disparition, en armant John du prétexte de croire à une imposture aurait probablement pour résultat de l’apaiser. Tant bien que mal rassuré par ce plan, le peintre, sur qui d’ailleurs pesait comme du plomb l’atmosphère du château, s’esquiva de la pièce avec précaution, monta à sa chambre, boucla hâtivement sa valise, et descendit à pas comptés en retenant son souffle. C’était alors qu’il s’était rencontré avec le garde et qu’il avait échangé avec lui la conversation rapportée par Justine.

Réduit à patauger dans le sable humide, Claude ne marcha pas vite ; il mit au moins une heure à longer l’avenue. L’oppression qui lui serrait le cœur ne diminua un peu, le courage de se reposer et d’allumer sa pipe ne lui vint qu’à la grille du château. Il était pourtant loin encore d’avoir l’âme tranquille ; ses préoccupations étaient même si vives que deux fois il laissa sa pipe s’éteindre, faute d’y songer. Sa sécurité ne pourrait évidemment renaître que sur les banquettes de la voiture qui l’entraînerait vers la ville. En attendant, le tronc d’arbre sur lequel il était assis ne lui paraissait déjà plus assez éloigné du lieu d’où il sortait. En dépit de ses profondes hypothèses, s’il prenait fantaisie à l’un ou à l’autre de ses hôtes de le poursuivre ! Sollicité par de noirs pressentiments à ne pas s’arrêter davantage, la pensée le tenta d’aller jusqu’au bourg voisin attendre dans un cabaret le passage de la voiture ; mais la distance mesurait huit kilomètres au moins, et, sans compter qu’il n’avait que de mauvaises jambes et qu’il était chargé d’une valise assez lourde, il se sentait déjà harassé de fatigue. Toutefois, à mesure que les minutes se succédaient, la place lui semblait de moins en moins sûre. La crainte de voir apparaître au détour de l’allée le mari ou la femme ne lui laissait pas un instant de repos. Il se résolut enfin à s’éloigner de la grille et à s’asseoir du moins dans un endroit où il n’aurait plus à redouter les apparitions. A environ cinq cents pas de l’avenue, au pied d’un grand arbre, une place tapissée de gazon, où il parvint clopin clopant, lui parut un observatoire précieux. Non-seulement de cette hauteur le regard planait au loin sur la route, mais encore derrière l’arbre croissait un bois touffu tout à fait favorable au cas où une prompte retraite deviendrait nécessaire.

Par malheur, il compta, dans sa prudence, sans le sommeil invincible qui ne tarda pas à fermer ses yeux. Le bruit du galop d’un cheval sur le pavé l’arracha brusquement à sa léthargie. Il souleva ses paupières avec peine, puis les écarquilla outre mesure et tressaillit à la vue de Maxwell qui avançait comme un ouragan dans sa direction. D’un bond, Claude fut sur ses jambes ; l’instinct tout d’abord le pressa de fuir ; c’était trop tard. John, à l’œil perçant duquel il n’avait pas échappé, ralentissait déjà l’allure de son cheval. Le peintre possédait un gros jonc sans lequel il ne marchait jamais ; il serra instinctivement cette canne dans sa main, et attendit son adversaire d’un pied ferme, d’un air résolu.

Maxwell, cependant, arrêtait son cheval couvert d’écume, mettait pied à terre et allait tranquillement au fuyard.

« Pourquoi, lui demanda-t-il d’un air ironique, vous mettre ainsi sur la défensive ? Vous imaginez-vous que je vienne vous attaquer ? »

Saint-Martin laissa paraître quelque honte.

« Votre empressement à me poursuivre, dit-il, ressemble si bien à une menace !

– Vous êtes dans l’erreur, répliqua John avec une nuance d’ironie plus marquée. Je souhaitais, avant tout, vous faire part de la haute idée que votre fuite me donne de votre courage.

– Bah ! fit Claude d’un ton dégagé, où était l’urgence d’attendre votre réveil ? Hier, alors que nous nagions en pleine ivresse, vous m’avez entraîné à une confidence absurde. Nous ne pouvions plus désormais nous voir en face. Une lutte entre nous, ou tout au moins une querelle pénible, était inévitable. J’ai voulu nous en épargner le regret. Dans votre intérêt, plus encore que dans le mien, il m’a paru sage de disparaître. Laissez-moi vous dire que vous avez eu tort de vous refuser à comprendre et de ne pas rester chez vous. Ce que vous avez de mieux à faire, en effet, c’est d’oublier ce que j’ai dit. Ne vous donnez pas le ridicule d’ébruiter l’aventure. Vous pouvez encore supposer que j’ai calomnié votre femme ; je ne m’y oppose pas. Ça se pourrait bien, après tout. Il me reste à vous exprimer mon repentir ; croyez-y, et quittons-nous, sinon animés mutuellement de l’amitié d’autrefois, du moins sans colère et sans rancune. »

Maxwell jouissait avec une sorte de volupté de l’humiliante confusion du peintre, et l’enveloppait d’un regard d’où ruisselait le mépris. Après s’être amplement satisfait sur ce point, il se composa un air glacial.

« Je ne vous en veux pas, dit-il laconiquement ; je puis même affirmer, en ce qui me concerne, que l’idée ne me fût jamais venue de gêner votre retraite. Mais, reprit-il après une pause, ma femme prétend vous voir, elle m’a prié instamment de vous conduire vers elle, et je me suis hâté d’entrer en campagne pour lui complaire.

– Que me veut-elle ? demanda Saint-Martin.

– Je l’ignore.

– M’accabler sans doute sous les reproches, continua-t-il ; me contraindre à un démenti. A quoi bon, puisque je vous autorise à lui certifier que j’avoue mes torts, que je me repens ? Ne serait-il pas absurde, après cela, que j’allasse au-devant d’une scène inutile, aussi désagréable pour elle que pour moi ?… Je n’irai pas.

– Plaît-il ? fit John.

– Je n’irai pas, répéta le peintre.

– C’est ce que nous verrons, dit Maxwell.

– Vous ne me forcerez apparemment pas, ajouta Claude, d’aller où je ne veux pas aller !

– Pardon, fit John, dont l’attitude froide et ferme avait réellement quelque chose de redoutable, pardon. Vous ne me connaissez pas du tout. Jusqu’à présent il vous a plu de me regarder comme un lâche et de me traiter comme tel. Vous ne vous êtes pas aperçu que ma prétendue faiblesse n’était que de la condescendance pour votre personne. De là est résultée en vous l’erreur grave de vous croire la vertu de me faire trembler. Il pourrait vous en coûter gros de persévérer plus longtemps dans cette illusion. J’ai juré à ma femme de vous amener devant elle, mort ou vif, et je vous avertis que je le ferai comme j’en ai fait le serment. Vous consentirez donc à me suivre gentiment, à moins, toutefois, que vous ne préfériez vous battre, séance tenante, avec toutes les armes qui nous tomberont sous la main. »

Ébranlé autant que surpris par une énergie dont il ne soupçonnait pas même l’existence, Claude jugea à propos de baisser le ton.

« Ah çà ! dit-il, vous ne sentez pas sans doute ce que vos menaces ont d’insultant pour moi ? Je veux bien les oublier ; mais, en revanche, soyez sage, retournez sur vos pas, et, ma foi ! dites que vous n’avez pu me rejoindre.

– Allons donc ! fit Maxwell en haussant les épaules. Je n’ai qu’une parole ; à mes yeux tout serment est sacré. Prenez votre sac et suivez-moi.

– Je n’en ferai certainement rien.

– En vérité, rien ! dit John. Ah ! cher monsieur, décidément, je commence à douter de votre bravoure. Quoi ! vous, le brave des braves, le vainqueur des vainqueurs, vous ne reculez pas devant l’apparence d’avoir peur d’une faible femme ? »

Le peintre perdait patience ; aussi quand John ajouta :

« Ne seriez-vous, vraiment, comme je l’ai supposé, qu’un fanfaron et un lâche ?

– Pas un mot de plus ! s’écria-t-il avec colère.

– Eh bien ! moi, repartit Maxwell dont la voix montait au diapason de la violence, je vous déclare que, si vous ne me suivez pas sur-le-champ, sans plus de réflexions, je vous tiens pour le plus méprisable et le plus vil des coquins, et je vous assomme ici même du manche de cette cravache. »

La mesure était comble ; Claude n’en pouvait endurer davantage. Bondissant en quelque sorte sous la blessure, il lança brusquement sa valise sur ses épaules et dit résolûment :

« Allons, marchons. »

John se remit en selle et le suivit.

Durant le trajet, relativement fort long, qu’ils firent côte à côte, ni l’un ni l’autre ne songèrent à rompre le silence. Tous deux semblaient en proie aux plus graves préoccupations.

A voir Saint-Martin qui, le front incliné et soucieux, s’avançait en boitant sous l’escorte de Maxwel à cheval, on eût dit vraiment un malfaiteur conduit dans une maison de force par la maréchaussée. Ils arrivèrent ainsi jusqu’au pied du château. Maxwell descendit de cheval et dit au peintre à voix basse et d’un air tout à fait significatif :

« Montez au premier, et rendez-vous dans la chambre de ma femme, qui vous attend. Après quoi vous serez libre.

– Ça sera bientôt fait ! » repartit Claude, qui entra de l’air empressé d’un homme jaloux d’en finir promptement.

En attendant, John confia son cheval aux mains d’un domestique, et se mit à faire patiemment sentinelle devant la porte du rez-de-chaussée.

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