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Chapitre 14

L’après-midi se passa comme la matinée, avec cette différence considérable pour George, que Marie s’en retourna chez son père à bonne heure, ce qui diminua beaucoup l’intérêt que le jeune militaire avait pris tout à coup à surveiller ses employés ; il prolongea donc peu son séjour près de la veuve Trahan. Après avoir échangé quelques paroles d’intelligence avec les deux garçons de la ferme, il se retira le cœur inondé par un océan de bonheur. En partant il eut envie d’embrasser la barrière, ou, au moins, le petit chien du logis, que la maîtresse gâtait de ses caresses, quoique la fidèle bête le poursuivît longtemps de ses aboiements ; depuis la scène de la veille, elle avait en horreur les habits rouges indistinctement. Mais ce que George embrassa réellement et à plusieurs reprises, ce fut un bouquet que Janot lui avait présenté au moment de son départ et qu’il avait fait faire par Marie pour témoigner, disait-il, de sa reconnaissance pour les bontés du monsieur en faveur de sa mère. George avait vu la jeune fille cueillir les fleurs et il était convaincu qu’elle était non seulement l’auteur du bouquet, mais encore qu’elle en avait dirigé l’offrande. Il n’avait pas été frappé d’abord de cette idée, mais à mesure qu’il s’éloignait de la maison, il se disait : – C’est peut-être elle qui me l’a donné… c’est probablement elle… c’est évidemment elle… oh ! oui ! c’est sûrement elle qui me l’a donné !… puis il finit par se mettre à composer une stance qui commençait ainsi :

Ô toi, bouquet trop parfumé

Du jardin de Marie,

Je sens bien quand je t’ai humé

Que tu viens de ma mie !...

Il y avait dans ce bouquet une douzaine de marguerites, deux ou trois pavots, un œillet d’Inde, quelques herbages jaunes et deux humbles pensées : ce qui prouve que si Monsieur George connaissait peu la loi des hiatus, il possédait un sentiment poétique exubérant, dans ce moment surtout, puisqu’il pouvait trouver tant de parfum dans cette botte de plantes insipides.

Quand il fut entré chez lui, comme il manquait de rimes pour terminer sa pièce et qu’il éprouvait encore un violent besoin d’épancher son cœur trop plein, il remit la composition des dernières strophes au lendemain pour écrire une épître à son frère, en prose cette fois, mais toujours en français ; il se servait aussi facilement de cette langue que de la sienne, et dans ce moment elle lui paraissait plus douce que l’anglais. Voici cette lettre :

Mon cher frère, je suis peiné de n’avoir pas encore pu répondre à ta douzaine de lettres, et tu dois être bien fâché, toi le meilleur des frères. J’ai eu tant d’occupations ! ! ! ! Le croiras-tu ? jusqu’à ce soir, mon cœur m’était resté tout entier ; malgré tous mes efforts, je n’avais trouvé ni à le donner, ni à l’échanger, ni à le perdre. J’ai le malheur de l’emporter toujours avec moi de sorte qu’il me cause sans cesse de l’embarras. Mais il ne m’en avait jamais fait tant éprouver. Il était là cloué dans ma poitrine, comme Angélique sur son rocher, et j’attendais qu’un monstre vînt le dévorer. Mais c’est un ange qui est venu, soudainement, comme arrivent d’ordinaire les apparitions.

Ah ! cette fois : je crois que c’est la dernière créature terrestre qui ravit mon âme ! Je sens quelque chose d’inaccoutumé et j’affirme qu’on n’aime jamais bien qu’à sa onzième flamme ! ! !

On n’a jamais imaginé une fée pareille à celle-ci. Je l’ai vue pour la première fois, hier, et aujourd’hui elle m’a prié de dîner avec elle, ce soir elle m’a fait présenter un bouquet délicieux, cependant elle n’a rien de ces allures provocantes, de ces insinuations invitantes, de ces empressements si commodes qui facilitent et abrègent les petits romans de salon et permettent d’en multiplier les éditions. Je ne puis définir ce charme particulier qu’elle a ; c’est peut-être celui qui conduit au mariage... Ah ! le mariage... ce n’est pourtant pas ce que je rêve... Tout ce que je réalise bien c’est que je l’adore et que je me sens bientôt adoré ; et j’entrevois dans l’avenir la révélation des mystères les plus délicieux. Je vais emboucher les pipeaux et chanter des couplets de bergerie ; crois-moi, mon cher frère, il n’y a que du temps de Tityre qu’on savait aimer ; en conséquence, je me fais pasteur. Et cette fois tu vas m’approuver, puisque cet innocent caprice ne va diminuer en rien la part de mes héritiers.

Adieu, cher frère, le courrier te dira de bouche ce que je ne puis pas t’écrire ; je suis encore excessivement occupé.

Ton frère,

Coridon, berger d’Acadie.

Après cet effort de plume, le jeune lieutenant retira le bouquet du gobelet où il l’avait planté provisoirement, puis en extrayant les deux chétives pensées, il les étendit encroix, entre deux pages desœuvres de l’abbé Chaulieu, qui composaient toute**sa bibliothèque : c’étaient les pages consacrées aux bouquets.Une des pièces commençait ainsi :

Ce bouquet est des jardins de Cythère.

Il est cueilli par la main de l’amour,etc.,

et c’est sur cette poésie-là que les timides pensées furent collées indéfiniment ; quelle destinée !…

Après cette opération, il ferma le livre et le mit en presse sous sa caisse d’armes, et reprenant le reste des fleurs, il les lia avec un cordon couleur rose-tendre, faute de cheveux, et il le suspendit à l’un des clous inoccupés de la cloison. – En effet, dit-il, je n’y avais pas songé !… Quand même il serait dans l’ordre des choses possibles que j’eusse le portrait de Marie, qui pourrait le peindre dans ce pays, où les Giotto indigènes en sont encore à figurer sur leurs A.B.C. les chevaux et les moutons favoris de la place ? J’ai bien des dispositions pour l’art… j’ai déjà crayonné quelque peu… si j’essayais de me faire peintre !… N’est-ce pas un forgeron hollandais que son amour pour la fille d’un monsieur quelconque a transformé en artiste célèbre ? L’illustre Boucher m’a souvent dit que je pourrais réussir. Quel grand maître que ce Boucher ! Quel génie facile et gracieux ! c’est comme cela que je voudrais peindre, sans études et sans retouches, tout d’un jet, tout d’une inspiration. Boucher a des goûts pastoraux, je m’en sens aussi de violents ; il a représenté toutes les dames de la cour en habit de bergère, et il n’a jamais fait un portrait de femme sans lui mettre un de ces petits nez paysans retroussés, mutins que j’adore. Si bien que les voilà de mode. Quel talent endiablé il y a dans toutes les poses de ces pastourelles poudrées. Pas une qui ne réussisse à montrer un ou deux genoux. Ce n’est pas tout à fait modeste mais ainsi le veut la vertu de notre temps… et celle de ces dames aussi. Il est très probable qu’il me suffira de faire des études de tête. Marie me dispensera de déployer mon talent sur ses genoux. Allons, à demain le premier exercice de dessin.

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