Chapitre 15
Les dommages causés à la maison avaient été réparés durant la journée, il ne restait plus que les meubles à raccommoder. George les avait fait transporter dans un bâtiment inoccupé de la ferme, et il avait ordonné aux ouvriers de faire l’ouvrage en secret.
Le lendemain il alla jeter un coup d’œil à la boutique, et comme il fallait passer tout proche de la maison, et que la maîtresse était à la croisée, il voulut s’assurer que tout avait été consciencieusement fait. Il vit que la porte tournait bien sur ses gonds, que les châssis fermaient juste ; il vit aussi que Marie était aussi jolie que la veille.
Après avoir fait un examen beaucoup plus minutieux qu’il n’était nécessaire, ne trouvant plus de prétextes suffisants pour rester à la maison, il se retira, priant la jolie fermière de prendre un peu patience, vu que la vieille chaise et l’antique table de chêne étaient très délabrées, et qu’elles nécessiteraient une restauration générale. Revenu chez lui, il consacra toute son après-midi à l’étude de la nature morte ; il fit un croquis d’une tête superbe de chevreuil qui ornait le chevet de son lit. Il avait réellement du talent, ce premier essai lui en donnait la preuve.
Le jour suivant, il alla demander à Marie de choisir la peinture qu’elle désirait donner aux parties de la maison qui avaient été renouvelées, et il entreprit avec elle une dissertation subtile sur les teintes vives et les nuances indécises ; d’où elle conclut qu’elle aimait beaucoup le rouge, que c’était pour le moment la couleur de ses souvenirs, et elle pria l’officier d’adopter celle-là de préférence. Il en fut charmé, puisque c’était aussi celle de sa nation et de son uniforme ; et il prit ce goût décidé pour un compliment, sans remarquer que les volets et la porte avaient été peints en rouge, autrefois.
Les meubles n’étaient pas encore prêts ; et Marie se demandait ce qu’on pouvait faire de ces humbles vieilleries.
À son retour chez lui, le jeune militaire reprit ses crayons, et passa sans plus de préliminaires à la nature vivante ; il esquissa la figure de sa chienne Squaw.Grands progrès !… Pour juger de la perfection qu’il avait déjà acquise, il exposa son carton sous les regards de la chatte de Butler qui se trouvait à passer ; la commère féline, en apercevant cette image, fit le dos rond, sortit ses griffes, se moucha dans l’air d’une façon terrible et bondit vers la porte voisine : les deux bêtes se détestaient à l’égal de leurs deux maîtres : l’artiste conclut qu’il serait bientôt l’égal de Zeuxis.
Le quatrième jour, George vint encore faire une halte à la ferme pour une raison quelconque ; satisfaire sa soif probablement, à la manière du messager d’Isaac au puits de Laban. Il entreprit une nouvelle dissertation, cette fois, sur les différents genres de constructions rustiques. La mère Trahan, qui n’avait jamais songé à faire une académie de son logis, ne comprenait rien à ce goût pour la discussion ; Marie s’y complaisait parce qu’elle avait l’esprit curieux. Elle n’avait jamais vu d’autres monuments que ceux de Grand-Pré, mais certains livres illustrés de l’oncle Leblanc lui avaient laissé quelques notions d’architecture. Elle aimait bien, comme beaucoup de femmes, le style capricieux et orné des successeurs des Mansard, mais le gothique avait toute sa prédilection ; elle l’admirait surtout dans les habitations rurales.
Monsieur George parut encore plus enchanté de cet autre goût de la petite maîtresse ; c’était absolument le sien. Quant aux vieux meubles, il n’en dit pas un mot, ils n’étaient pas encore prêts…
Après cette nouvelle visite, le lieutenant se remit à ses travaux artistiques. Cette fois, il voulut faire une première tentative sur la figure humaine et il demanda à Butler de poser. Le capitaine aimait mieux les chats que la peinture : cependant, pour jouir de la satisfaction de contempler une reproduction de sa moustache, il consentit à subir l’épreuve.
George procédait systématiquement ; il voulait arriver au portrait de Marie après douze essais, comme on apprend aujourd’hui en douze leçons l’équitation, l’escrime, la calligraphie et même le dessin. Il prit Butler comme type de transition entre la bête et l’homme.
La séance fut longue, le feu sacré entraînait l’artiste, le modèle commençait à jurer sur la sellette et il brûlait de voir l’ébauche de ses nobles traits. Enfin, George lui fit grâce de quelques hachures, et le capitaine, certain d’être émerveillé, vint se placer devant le carton. Mais hélas !…
Toute ébauche est un peu une caricature : imaginez ce que devait être celle du visage de Butler…
George, dans l’ardeur du travail, tout occupé qu’il était à saisir les proportions générales et à jeter les premières lignes avec précision, ne s’était pas arrêté à comparer et à faire l’analyse de cette étrange physionomie ; mais quand il se fut levé et mis à la distance convenable pour bien juger de l’ensemble, il partit d’un éclat de rire inextinguible, qui, pendant dix minutes, résista à tous les efforts qu’il fit pour l’arrêter. Chaque fois que ses yeux tombaient sur le dessin, son hilarité recommençait. Quand il put prononcer quelques paroles, il se hâta de dire :
— Excusez-moi, capitaine ; pardonnez à une main novice ; je m’aperçois qu’à mon insu, l’image de ma chienne s’est déteinte sur la vôtre ; il est resté quelque chose de ma Squawdans mon crayon ; c’est le résultat d’une première étude trop bien faite ; c’est pour cela que votre portrait ressemble au sien ; il est probable que si j’eusse fait le sien après le vôtre, c’est elle qui en aurait souffert.
L’explication ne calma pas la colère que l’éclat de rire du lieutenant avait causée à Butler ; il franchit la porte tout enflammé, ne voulant plus écouter un mot de George qui s’empressait de lui démontrer qu’une seconde séance réparerait tout le mal, et qu’à force de considérer ses traits, il finirait par effacer de sa mémoire le museau de sa trop séduisante Squaw.
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