‹ Jacques et MarieChapitre 19 sur 67 · Chapitre 18

Chapitre 18

Les relations ne cessèrent pas. Plusieurs mois s’écoulèrent après la chute du coq tournant de Pierriche, et George ne trouva pas l’occasion ou la force de s’effacer insensiblement : au contraire, il espérait maintenant ne s’effacer jamais.

La solitude, l’habitude forcée de se parler à lui-même, le spectacle continuel de la vie simple et honnête de cette petite population, le sentiment délicat que lui inspirait de plus en plus Marie ; tout cela avait entraîné sa pensée dans une série de réflexions justes. Son âme s’épurait à la chaste flamme qui s’était allumée en lui ; il eut du repentir d’avoir dissipé vainement les forces de son âme et les trésors de son cœur. En outre, un malheur sensible venait de lui arriver ; dans de pareilles circonstances, il ne pouvait être plus cruellement frappé. Son frère avait été tué dans un engagement isolé avec les indigènes ; les barbares avaient levé sa chevelure et son corps avait été brûlé.

Cette mort horrible le plongea dans une grande tristesse, son caractère en resta profondément altéré ; il n’était plus le même ; quoiqu’il n’eût pas vu son frère depuis son arrivée en Amérique, et que, par légèreté ou par négligence, il ne lui écrivît pas souvent, ni longuement, c’était pourtant l’être qu’il affectionnait le plus au monde : il le sentait près de lui, sur la même terre ; il savait que sa pensée accompagnait la sienne avec sollicitude ; il espérait bientôt le revoir. Sa mort lui fit éprouver la sensation d’une solitude affreuse, insupportable, et un besoin plus grand encore d’affection. Désormais une puissance irrésistible l’entraînait vers la fille des Landry.

Il résolut d’en finir avec les incertitudes et les ennuis de sa situation. L’inconstance est souvent la marque d’une grande puissance de passions ; les circonstances ont manqué de fixer sur un but l’activité de ces natures d’élite ; elles courent à vingt fantômes à la fois : mais si un accident de leur vie vient à rallier à temps les forces et les désirs de leur âme pour les pousser vers un objet de leur choix, ils s’y précipitent alors, avec l’ardeur et l’aveuglement de la fatalité et du désespoir.

George avait mis la mère Trahan dans ses intérêts, et la vieille fermière et ses enfants ne tarissaient pas sur son compte. Quand leur jeune maîtresse arrivait à la ferme, ils trouvaient moyen de mêler le nom du lieutenant à l’histoire de tous les légumes et de toutes les bêtes à cornes du champ. Marie les laissait dire, souriant également aux éloges donnés au bétail et au jeune officier.

George avait aussi conquis les bonnes grâces de madame Landry. Depuis quelque temps l’excellente femme pensait que sa fille était une créature extraordinaire, née, comme disait Pierriche, pour habiter les châteaux ; elle ne voyait plus de partis convenables pour elle, parmi les habitants de Grand-Pré ; une ambition imperceptible s’était glissée dans cette âme simple. Elle ne croyait plus d’ailleurs au retour de Jacques, et souvent il lui arrivait d’exprimer son admiration pour monsieur le lieutenant : – Quel charmant homme ! disait-elle ; si peu fier ! comme il nous témoigne de l’amitié ! comme il est bon pour les Acadiens ! comme il respecte notre religion ! quel bonheur ce serait pour les habitants et quelle fortune pour une fille du pays, s’il allait se marier à Grand-Pré !… D’autres fois, la mère s’adressait plus directement à Marie : – Ma chère enfant, je ne veux pas te désespérer ni te causer du chagrin ; mais je crois qu’il est inutile d’attendre davantage ce pauvre Jacques… Nous voilà vieux ; il y a bien des dangers qui nous menacent ; tu auras besoin de protection… La providence nous envoie quelquefois des occasions… des chances… dans les mauvais moments… il ne faut pas les mépriser.

Marie écoutait toutes ces choses, sans répondre, puis elle embrassait tendrement sa mère et s’en allait dans le secret de sa chambre prier Dieu et sa patronne.

Elle comprenait parfaitement le sens et le but de semblables discours ; mais comme sa mère restait dans les termes vagues, n’osait consulter ses dispositions ni lui proposer ouvertement des projets, elle ne se crut pas obligée de dévoiler ses sentiments et ses inclinations. Elle s’était bien aperçue de ce qu’il y avait de culte tendre dans les assiduités du jeune officier, et elle n’avait pas pu lui demander de les interrompre, quoiqu’elle subît quelques reproches à ce propos, de la part de plusieurs de ses amies. Elle éprouvait beaucoup d’estime pour monsieur George ; sa conduite envers sa pauvre fermière, dans les circonstances où il se trouvait placé au milieu de la garnison ; ses procédés bienveillants, ses relations continuelles, avouées devant tous les siens, lui annonçaient une âme généreuse, un cœur sensible, un esprit sans préjugés, une conscience droite et indépendante ; il avait acquis des droits à sa reconnaissance, cela avait suffi pour lui faire repousser les méchantes histoires venues de la garnison, et détruire en elle l’impression défavorable qu’il avait d’abord produite sur son esprit. D’ailleurs, il s’était toujours montré parfaitement délicat et réservé dans tous ses rapports avec sa famille, et elle, de son côté, ne lui avait jamais témoigné que l’amitié la plus simple et la plus sincère, ne lui cachant en rien l’attachement qu’elle gardait pour son fiancé.

Elle ne crut donc pas devoir rompre la première, sans que sa famille ou le militaire lui en donnent l’occasion, des relations qui s’étaient établies sur des motifs que légitimait sa conscience, qui plaisaient à ses parents et leur assuraient une puissante protection.

Quant au père Landry, il ne variait pas ostensiblement de langage et d’habitudes depuis l’entrée de son jeune hôte dans sa maison : il était toujours affable, également jovial avec lui ; mais quand l’occasion s’en présentait, dans l’absence de l’officier, il ne manquait pas de réciter les deux phrases suivantes qu’il tenait comme des axiomes de ses pères : « Qu’une Française n’a pas le droit d’aliéner le sang de sa race ; et, qu’une fille des champs qui songe à s’élever au-dessus de sa condition est presque une fille perdue. »

Un jour de la fin d’août 1755, George était rentré dans ses appartements très agité. Il avait assisté à une séance extraordinaire du conseil militaire, tenue au presbytère. Il marchait à grands pas, puis s’arrêtait tout à coup, passant fortement ses deux mains sur son front, comme pour enlever une tache hideuse qu’on y aurait imprimée. Il frappait du pied, et on l’entendait articuler avec rage des mots incohérents : – Lâcheté… fourberie… mensonge… infamie. – Il se détournait violemment vers la porte, comme pour s’y élancer, et il restait fixé sur le seuil, répétant comme un énergumène : – Mon devoir ! mon devoir ! me voilà cloué dessus comme sur une croix… ils vont prendre un infernal plaisir à me le faire remplir jusqu’au bout… – Et il détacha son épée pour la jeter avec mépris dans un coin.

Tout à coup, son visage bouleversé se transforma sous l’effort d’un sentiment plus doux, ses yeux enflammés se noyèrent dans ses larmes, et il vint s’affaisser sur son secrétaire, se cachant le visage dans ses deux mains. Il cherchait à se recueillir pour prendre une résolution.

Il resta longtemps ainsi ; après quoi, prenant une feuille de papier, il écrivit fermement trois pages, les ploya et mit dessus l’adresse de Marie ; puis il sortit, apportant avec lui la lettre.

q

Page 1