Chapitre 1
Enfin, les grands événements étaient près de s’accomplir. Pendant cette lutte secrète de deux cœurs, dans le petit bourg de Grand-Pré, il s’en était préparé une qui devait agiter durant huit ans l’univers entier : pendant que ce jeune Anglais essayait de conquérir l’affection de cette fille de la France, les deux nations s’étaient armées pour le combat suprême.
Comme on n’avait pas compté sur la Commission des frontières pour régler les difficultés entre les deux peuples, on n’avait pas attendu son jugement pour commencer les hostilités.
On sait ce qui eut lieu dans la première partie de l’année 1755. L’amiral Dubois de Lamothe avait laissé Brest dès le mois d’avril pour venir porter des secours à la colonie ; l’amiral Boscowen quitta Plymouth à peu près dans le même temps pour lui fermer l’entrée du Saint-Laurent ; mais il ne put réussir dans son dessein : deux vaisseaux seulement de la flotte française tombèrent entre ses mains. On se vengea de cette déception sur les navires marchands ; il en fut pris trois cents qui voguaient, confiants dans les lois de la paix qui n’étaient pas encore régulièrement suspendues.
Peu après, le colonel Winslow débarqua en Acadie ; il avait ordre de déloger les Français de toutes les positions qu’ils tenaient sur l’isthme de Beau-Bassin et dans les environs. Sa mission fut couronnée de succès ; tous les forts furent emportés ou détruits.
Au Canada, De Beaujeu défit Braddock près de la Monongahéla, et cet échec des Anglais exaspéra toutes leurs colonies.
Après la prise des forts Beauséjour et Gaspéreau, la campagne se trouva terminée en Acadie, et les pacifiques habitants de Grand-Pré durent se féliciter de voir les furies de la guerre s’éloigner de leurs foyers ; car ils ne gardaient qu’un bien faible espoir de rentrer sous l’empire de la France. Cependant ils ne demeurèrent pas sans inquiétude sur leur avenir. On n’avait pas requis leurs services dans ces premiers engagements, mais il restait bien des batailles à livrer… D’ailleurs, on avait appris que trois cents Acadiens avaient été pris les armes à la main sous le commandement de M. de Vergor. Il est vrai que ces malheureux avaient été forcés de s’enrôler dans le corps de ce misérable commandant, et qu’ils avaient été graciés après la capitulation ; mais le défenseur du fort Beauséjour avait exigé cette grâce, en rendant la place, et l’on devait penser que des maîtres qui menaçaient de mort pour les moindres infractions à leurs ordonnances reviendraient plus tard sur ce pardon intéressé.
On vit bientôt arriver des renforts de troupes dans tous les petits villages du Bassin-des-Mines ; des vaisseaux de guerre vinrent jeter l’ancre en face de ces demeures agrestes qui n’abritaient que la paix et la bienveillance. Le colonel Winslow, le vainqueur de Beauséjour, vint établir sa résidence au presbytère de Grand-Pré. On remarqua un mouvement inaccoutumé de courriers entre Halifax et tous les centres de population, et l’on se demanda ce que signifiaient tous ces soldats, toutes ces patrouilles, tous ces préparatifs, toutes ces dépêches à propos de gens désarmés et qui se trouvaient, plus que jamais, privés de tous secours de leur ancienne patrie. Les natures confiantes, ceux qui avaient quelques rapports avec le gouvernement, les nouvellistes bien renseignés répondirent que les troupes venaient tout simplement prendre leurs quartiers d’hiver là où elles savaient trouver plus facilement à vivre. La chose était vraisemblable ; on ignorait les coutumes de la guerre ; on avait l’âme encore ingénue ; on crut facilement et l’on resta tranquille.
Mais voilà que, le 2 septembre, des pelotons militaires se mettent à parcourir les champs et les villages, au son du tambour ; ils distribuaient dans toutes les maisons une proclamation du colonel Winslow. Voici quelle en était la teneur :
Aux habitants du district de Grand-Pré, des Mines, de la Rivière-aux-Canards, etc., tant vieillards que jeunes gens et adolescents.
Son Excellence le gouverneur nous ayant fait connaître sa dernière résolution concernant les intérêts des habitants, et nous ayant ordonné de la leur communiquer en personne ; Son Excellence étant désireuse que chacun d’eux soit parfaitement instruit des intentions de Sa Majesté, elle nous enjoint aussi de (les) leur exposer telles qu’elles lui ont été confiées : en conséquence, nous ordonnons et enjoignons strictement, par ces présentes, à tous les habitants tant du district sus-nommé que de tous les autres districts, aux vieillards comme aux jeunes gens, de même qu’aux enfants au-dessus de dix ans, de se rendre dans l’église de Grand-Pré, vendredi le 5 du courant, à 3 heures de l’après-midi, afin que nous puissions leur faire part de ce que nous avons été chargés de leur communiquer ; déclarant qu’aucune excuse ne sera reçue, sous aucun prétexte quelconque, et que toute désobéissance encourt la confiscation des biens, et de tous les meubles à défaut d’immeubles.
Donné à Grand-Pré, le 2 septembre 1755, la 29e année du règne de Sa Majesté1.
John Winslow
Ce document étrange, les secrets importants qu’il semblait receler, son laconisme, sa forme entortillée, impérative, et la manière extraordinaire que l’on avait adoptée pour le faire parvenir à la connaissance des Acadiens, tout cela fit grande sensation. Le soir même de sa publication, un grand nombre de ceux qui ne savaient pas lire se rendirent chez le notaire Leblanc, pour le prier de le leur déchiffrer ; et comme le vieillard était le père d’une nombreuse famille et l’oracle ordinaire de Grand-Pré, beaucoup d’autres vinrent lui demander des explications et des conseils. Les Landry se trouvèrent à cette réunion.
On parla fort et dru, pendant que le notaire relisait et méditait la pièce tout bas. Plusieurs affirmaient que c’était une perfidie voilée ; qu’on ne pouvait rien attendre de bon des Anglais, dans de pareilles circonstances. Pourquoi, disaient d’autres, sur un ton sinistre, pourquoi tant de mystères et de hâte ? Pourquoi rassembler nos enfants pour leur parler d’affaires si importantes ?… Et puis, cette réunion convoquée le vendredi… à trois heures du soir… le jour des grands malheurs, du sacrifice du calvaire… à l’heure de la mort du Christ ! Ah ! il y a là quelque chose de diabolique ! Il faut s’armer, résister, ou il faut fuir !…
L’agitation était indescriptible ; quand le chef octogénaire se leva, le silence se fit dans toute la salle. Tout en lui commandait le respect. Il avait vingt enfants dans l’assemblée, et cent cinquante de ses petits-enfants reposaient sous la sauvegarde de l’honnêteté et de l’honneur du gouvernement : il n’avait pas intérêt à se faire illusion, ni à donner de vaines espérances aux autres. Il avait toujours été, par le choix même des habitants, leur juge suprême et unique dans tous leurs petits différends ; et, depuis l’expulsion du curé, c’est autour de lui qu’on venait se ranger, le dimanche et les jours de fête, pour faire quelques prières, chanter des hymnes, entendre quelques enseignements de la sagesse chrétienne. Il avait l’extérieur et le caractère d’un patriarche, il était vénéré à l’égal d’un pasteur.
— Mes enfants, dit-il ; – et sa voix, et sa main qui tenait la proclamation, tremblèrent –, mes enfants, je sais que vous avez toujours mis votre confiance en moi, et que vous avez toujours suivi mes conseils ; je n’ai jamais hésité à vous les donner ; les connaissances que j’avais acquises dans ma profession me faisaient une obligation de vous être utile ; je remercie le ciel, si ma longue vie vous a servi.
Mais aujourd’hui, je sens que les circonstances sont bien graves, et qu’il faut plus que la sagesse des livres pour diriger nos actions. Je n’ose pas vous donner d’avis, et je laisse à Dieu de vous inspirer ce qu’il est bon que vous fassiez. Je vous dirai seulement ce que je pense du décret du commandant et ce que ma conscience me suggère pour ma propre conduite dans ce moment critique. D’abord, je ne devine pas plus que vous les nouvelles destinées que semble nous annoncer ce parchemin. Je n’y vois qu’une chose : c’est que l’autorité a voulu nous en faire un mystère, maintenant, pour avoir l’avantage, sans doute, de nous le révéler et nous l’expliquer plus minutieusement quand nous serons tous réunis. Vous savez que beaucoup d’entre nous manquent de l’instruction nécessaire pour bien comprendre les lois nouvellement promulguées. Le gouvernement a peut-être eu l’intention de nous épargner beaucoup d’embarras.
Il y en a qui soupçonnent des desseins perfides, qui parlent de fuir ou de résister… Je crois que rien de tout cela n’est raisonnable. D’abord, l’Angleterre est une noble nation ; elle est incapable d’un guet-apens infâme, d’une lâcheté superflue, pour tromper des hommes confiants et honnêtes, pour enchaîner des vaincus désarmés, qui, depuis cinquante ans, lui gardent fidélité sur leur honneur et sur leur serment ; pour trahir et rejeter des sujets qui ont plus d’une fois souffert pour elle. Quelques subalternes ont pu, souvent, nous imposer leurs volontés injustes ; mais aujourd’hui, c’est au nom du roi qu’on nous commande : si l’on abusait de ce nom, nous pourrions toujours en appeler au tribunal de notre souverain ; tout citoyen anglais a le droit de se faire entendre de lui.
Quant à ceux qui veulent résister, quels moyens ont-ils de le faire ? Nous n’avons pas une arme, et personne ne peut nous en fournir ; nous sommes environnés de soldats et de forteresses, nul ne peut nous secourir, les Français ont été repoussés de nos frontières… « Mais nous pouvons fuir, au moins, disent d’autres… »
Fuir ?… comment… où… Le pays est partout occupé par des corps armés ; nous ne possédons pas une embarcation ; la flotte anglaise garde toutes nos côtes, la mer nous est fermée. Et, mes chers enfants, je vous l’ai souvent dit, malgré tous les efforts que pourra faire la France, sa puissance n’en sera pas moins perdue en Amérique… Nous ne la retrouverons nulle part, sur ce continent ! Pourquoi irions-nous errer dans les bois, avec nos femmes et nos enfants, à la veille de l’hiver, pour chercher une autre patrie qui sera toujours l’Angleterre ?…
Non, je crois qu’il ne nous reste qu’une voie à suivre, celle du devoir ; qu’une chose à faire, obéir à l’ordonnance. Nous ne sommes pas libres de changer notre sort, nous pouvons peut-être l’améliorer en montrant notre soumission et notre confiance à l’autorité. Il y a toujours de la grandeur et du courage dans la confiance que l’on donne à ceux qui nous la demandent, et cela ne peut inspirer que l’estime et la clémence. Remarquez que, depuis quelque temps, notre gouvernement nous a traités avec plus d’équité que par le passé : c’est peut-être le commencement d’un règne de justice ; et dans ce cas, le moment serait mal choisi de nous soulever contre le pouvoir qui nous régit. Puisque nous ne connaissons pas les intentions de l’Angleterre, nous ne pouvons pas les juger et nous serions criminels de nous insurger d’avance contre elles.
Je vous le répète, mes enfants, le devoir est notre unique ressource ; c’est la seule garantie de tranquillité que nous ayons ; tous sont soumis à cette grande loi de la vie sociale, ceux qui commandent comme ceux qui obéissent. S’il nous arrive du mal, nous n’en serons que les victimes, nous n’en serons pas coupables ; Dieu prend pitié de ceux qui souffrent, il ne punit que ceux qui font souffrir ; il sera pour nous ! »
Ces paroles firent un grand effet ; elles étaient pleines de bon sens. Le silence religieux avec lequel on les avait écoutées se continua ; chacun se dirigea vers la porte, le regard abaissé, s’arrêtant, en passant, pour serrer la main du vieillard ; on était à peu près convaincu, mais on méditait encore ; personne ne répliqua ; seulement, quand on fut dehors, on entendit la voix d’un jeune homme qui disait à son voisin : – Le vieux notaire ! il est toujours coiffé de ses Anglais.
— Dame, dit l’autre, tous les Leblanc et les Landry le sont ; depuis que M. George fréquente leur petite Marie, ils se feraient tous couper le cou pour plaire à ces bourreaux de chrétiens. C’est vrai qu’il est bien poli celui-là, mais après tout, il a tout au plus l’intention de s’amuser. Puisque la petite Landry voulait oublier Jacques, ça ne valait pas la peine de nous faire la dédaigneuse, pour ce beau mécréant qui rit d’elle sans doute en dessous…
— Et la vieille Trahan, qui dit tout haut qu’il veut la demander en mariage !
— Et la mère Landry, qui se gourme déjà à l’idée d’avoir un officier pour gendre… un Anglais… un protestant !…
— Non, non pas, car Pierriche dit qu’il se ferait catholique !… rien moins que ça… les bêtas, à quoi ça songe-t-il ?…
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