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Chapitre 1

En 1710, Port-Royal fut pris par les Anglais, qui le nommèrent Annapolis. C’était le centre de l’établissement le plus considérable des Français en Amérique, l’un des appuis importants de leur puissance et le point qui avait toujours le plus menacé les colonies britanniques.

En 1711, toute la presqu’île acadienne subit le sort de Port-Royal : la France l’abandonna par le traité d’Utrecht.

Ce traité laissait une latitude de deux ans aux anciens habitants pour disposer de leurs biens et rentrer dans les domaines de leur patrie ; il ne spécifiait rien pour ceux qui voudraient rester sous le sceptre des nouveaux maîtres.

En 1714, Nicholson, gouverneur d’Annapolis, invita les Acadiens à prêter le serment d’allégeance ou à quitter le pays dans l’espace d’un an. Beaucoup de ces pauvres gens croyaient que ce serment était d’une nature indissoluble, et qu’il y avait crime de le prêter à un souverain après l’avoir formulé pour un autre ; ils étaient unanimes, d’ailleurs, à ne faire cet acte solennel qu’après avoir reçu l’assurance que leurs services ne seraient jamais requis contre la France. Ils demandèrent donc la permission de s’embarquer sur des vaisseaux de leur nation. Mais on leur répondit que, aux termes du traité, les vaisseaux français n’avaient pas le droit de mouiller dans leurs eaux. Ils se résignèrent à attendre les chances de l’avenir ; pour le moment, ils n’osèrent pas confier leur sort à des navires anglais : un vague pressentiment leur faisait déjà redouter quelque perfidie.

En 1719, pendant une absence du colonel Philips, qui avait succédé à Nicholson, son lieutenant trouva le moyen, soit par violence, soit par ruse, de faire prêter le serment à un assez grand nombre des habitants de la ville et du voisinage. Le gouverneur étant de retour, ils allèrent se plaindre amèrement à lui de l’acte de son subalterne. Philips les calma et leur assura que s’ils prêtaient le serment, on ne les obligerait jamais à porter les armes contre la France. Sur cette promesse, 880 hommes, qui devaient former la portion la plus influente de la population de la péninsule, jurèrent fidélité au George 1er.

Depuis lors jusqu’en 1744, les Acadiens, retirés dans leurs foyers, s’occupèrent sans inquiétude de la culture de leurs terres, s’habituant à un état de neutralité que tous, Anglais et Français, semblaient leur confirmer. On les nommait neutrals(les neutres).

En 1744, la politique européenne ayant entraîné de nouveau l’Angleterre et la France sur les champs de batailles, l’Acadie****devint un des principaux théâtres de la guerre en Amérique. Les flottes des deux nations vinrent se heurter sur ses côtes. Le siège de Louisbourg par les Anglais, celui d’Annapolis par les Français, occasionnèrent, au milieu des populations acadiennes, des rencontres fréquentes de corps armés qui ne manquèrent pas d’y jeter la perturbation. Un des plus brillants faits d’armes de cette guerre de quatre ans eut lieu à Grand-Pré même, sur le Bassin des Mines, le bourg le plus considérable et le plus tranquille des neutres.

C’était une singulière situation pour ces habitants que celle de voir, du seuil de leurs chaumières, des Français et des Anglais répandre leur sang dans ces combats acharnés. Pendant le désordre de la mêlée, quand ils entendaient la voix de leurs anciens compatriotes les appeler dans l’agonie ou les narguer dans le triomphe, quelle lutte terrible devaient se livrer en eux le sentiment de la nature et celui de la foi jurée !

Comme ils étaient les seuls dans cette partie du continent qui eussent des greniers bien remplis et des troupeaux abondants, les vainqueurs et les vaincus, les concitoyens de jadis et les nouveaux maîtres, vinrent s’approvisionner chez eux. L’escadre du duc d’Anville, jetée par des contretemps dans la rade de Chebouctou, était ravagée par la peste : des commissaires vinrent demander des aliments frais pour les équipages décimés, aux Mines, à Cobequid et à Chignectou. On leur en donna ; c’était pour des Français expirants qu’on leur tendait la main, et rien dans leurs nouveaux liens politiques ne leur défendait cet acte d’humanité.

Pendant ces événements, il est naturel de croire que les sollicitations de la part des soldats et des agents de la France, pour persuader aux Acadiens de se soustraire à l’autorité des conquérants, furent fréquentes et vives. Mais aucun fait sérieux n’a prouvé qu’elles aient réussi à faire commettre un acte de trahison à ces âmes loyales, pour qui la parole d’honneur valait un serment. Au contraire, les propos malveillants que les Canadiens leur jetaient en toute occasion, les provisions que leur arrachait de force le corps expéditionnaire de M. de Villiers et la captivité de plusieurs habitants de Grand-Pré, entre autres du vieux notaire Leblanc, qui fut retenu pendant quatre ans à Louisbourg, comme citoyen anglais, prouve leur fidélité à la Grande-Bretagne. D’un autre côté, il est évident que les Anglais leur reconnaissaient bien le caractère de neutres ou du moins leur en laissaient les privilèges, puisqu’ils ne leur demandèrent aucun service militaire durant toute cette guerre.

En 1748 fut signée la paix d’Aix-la-Chapelle. En Amérique, les belligérants rentrèrent dans leurs anciennes possessions ; mais comme ces possessions avaient des limites fort incertaines, une des stipulations du traité de paix laissait à une commission le soin de les définir : nouveau nœud gordien resté entre les deux peuples, pour amuser, pendant quelque temps, la fine diplomatie, mais qu’il fallut bien trancher avec l’épée.

Le peu de connaissance que l’on avait de ces contrées, lors des traités antérieurs, avait laissé tant de vague dans les termes de ces pièces publiques, que chaque nation prétendait bien, en fin de compte, posséder la moitié de ce que l’autre réclamait. Le Conseil des arbitres n’était pas encore nommé que déjà les gouverneurs s’empressaient d’occuper tout ce qui paraissait leur convenir, et de fonder des établissements solides là où ils n’avaient fait que passer.

En Acadie, aussitôt la paix signée, un des premiers soins de Mascaren fut de forcer les habitants voisins du golfe (du) Saint-Laurent à jurer foi et hommage à son souverain, dans les termes communs à tous les sujets anglais. Puis il chassa le curé de Grand-Pré, qu’il accusait d’exciter le peuple à la désertion et à la révolte.

Dans le même temps, les gouverneurs du Canada renouvelèrent leurs sollicitations auprès des Acadiens pour les décider à venir se fixer sur les côtes septentrionales de la Baie de Fundy, qu’ils prétendaient posséder, ainsi que toute la rive sud du golfe (du) Saint-Laurent, jusqu’à l’île du Cap-Breton. On offrait de mettre à leur disposition les subsides nécessaires à ce déplacement, d’autres terres, des provisions et la protection du drapeau de la France. Plusieurs familles se laissèrent, dès lors, entraîner par l’attrait de ces propositions ; devant la nouvelle attitude du gouvernement britannique, on conçoit que de pareilles offres devaient être bien puissantes sur des cœurs restés aussi sincèrement français, malgré leurs nouveaux liens politiques. Il était évident, aux yeux du plus grand nombre, que les Anglais n’entendaient plus leur laisser leurs droits et privilèges de neutres en face de la France menaçante et armée. Cet état anormal devenait de jour en jour plus insupportable pour les Anglais comme pour les Acadiens, surtout pour les habitants voisins du Canada et du Cap-Breton.

Le parlement de la métropole venait de voter des sommes considérables pour favoriser la colonisation du pays par des émigrants de la Grande-Bretagne, et, en 1749, Cornwallis débarqua dans le havre de Chebouctou, à la tête de 3760 hommes, à peu près tous mauvais sujets de Sa Majesté. Car pour hâter cette colonisation, le gouvernement ne tint guère à y implanter que des germes de vertu et d’honneur. On y déversa le trop-plein des prisons. C’était un charmant voisinage à procurer aux honnêtes Acadiens que ces troupes de bandits ! Ils ne leur firent pas, pourtant, mauvais accueil. À peine avaient-ils appris leur arrivée, qu’ils s’empressèrent auprès d’eux, leur offrant des provisions de toutes espèces, l’aide de leur travail et de leur expérience.

Quelque temps après, ce même Cornwallis lança une proclamation qui enjoignait à tous les habitants indistinctement de venir faire acte de soumission au roi dans la formule ordinaire. On accordait une période de trois mois pour remplir cette obligation. À tous ceux qui obéiraient à l’ordonnance, on assurait la paisible possession de leurs terres et le libre exercice de leur religion et de leurs droits de citoyens anglais ; les autres étaient menacés de confiscation et d’exil.

La même protestation unanime s’éleva contre cette nouvelle injonction. Les habitants rappelèrent la promesse de Philips, la réserve qu’on leur avait toujours accordée dans les termes de leur serment, leur fidélité constante ; la cruauté qu’il y aurait de les jeter, main armée, contre des poitrines et des cœurs français, etc. On leur répondit que Philips avait été censuré par le roi pour ses promesses indiscrètes. Ils n’avaient jamais entendu dire un mot de cette censure jusque-là : pendant plus de trente ans, confiants dans la parole du représentant de leur souverain, et fidèles à celle qu’ils lui avaient donnée, en retour, ils avaient cultivé en paix leurs champs, défriché des terres considérables, accompli des travaux publics gigantesques, accru les ressources du pays. Mais la raison politique fait découvrir bien des choses !

À l’époque des garanties de Philips, le gouvernement colonial était peu de chose ; il n’aurait pas pu imposer des serments cruels à une population déjà nombreuse, placée à quelques pas de ses anciens drapeaux ; il n’aurait pu empêcher ces populations de se soustraire à son autorité et d’aller grossir sensiblement les rangs de ses ennemis ; on fut bon et généreux. Mais au temps des Cornwallis, Philips et son roi étaient morts depuis longtemps, leurs promesses devaient être mortes aussi… D’ailleurs, Annapolis était plus forte, appuyée par les établissements de la Nouvelle-Angleterre ; Halifax venait d’être fondée ; on avait mis des garnisons à Passiequid et à Grand-Pré, et une guerre terrible, une guerre de géants, un combat suprême allait s’engager entre deux puissances rivales en Europe, rivales en Asie, rivales en Amérique, rivales partout. Il fallait bien soumettre, à tout prix, ces quelques milliers de cœurs français que l’on avait laissés battre au sein d’un pays anglais.

Il y avait eu duplicité politique à les garder là malgré eux, et ce premier crime, comme tous ceux de ce genre, ne devait avoir pour conséquences qu’une plus grande duplicité et qu’un crime national plus hideux !

Les Acadiens demandèrent si, dans le cas où ils voudraient laisser le pays, on leur permettait de disposer de leurs propriétés.

On leur répondit que le traité d’Utrecht leur avait accordé deux années pour faire ces dispositions, et que ces deux années étaient depuis longtemps écoulées ; qu’ils ne pouvaient, par conséquent, ni vendre leurs biens, ni partir.

Ils retournèrent alors dans leurs foyers, les uns disposés à confier leur sort au désespoir, les autres à attendre. Pas un n’alla mettre la main sur la Bible pour jurer à l’Angleterre qu’ils lèveraient cette main armée contre la France !

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