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Chapitre 2

Deux familles de Grand-Pré se séparèrent durant ces temps agités ; l’une partit, emportant sa haine pour les persécuteurs ; l’autre resta en leur gardant toujours fidélité, attendant encore des jours de clémence et de justice, des jours de bonheur et de tranquillité !

Ces séparations étaient devenues fréquentes depuis quelque temps ; mais aucune peut-être n’avait été plus pénible que celle-ci. Les deux familles étaient nombreuses, voisines, également à l’aise, et liées depuis longtemps, non seulement par le nœud de la plus douce amitié, mais par des alliances à divers degrés ; il s’en préparait même une nouvelle, qui aurait encore ajouté son charme à cette heureuse union. Le départ la fit remettre à d’autres temps.

Ce fut vers l’automne de 1749 que le père Hébert dit adieu à son vieux voisin et quitta Grand-Pré pour aller s’établir sur les bords de la Missagouache, au fond de la Baie de Beau-Bassin. Après le sacrifice de ses biens-fonds et l’abandon de ses amis, ce qui l’affectait le plus, c’était de partir la nuit, presque à la sourdine, comme un malfaiteur. Mais il fallait bien subir cette pénible nécessité. Si les autorités avaient connu son départ, on l’aurait fait arrêter comme un traître. Ses propriétés se trouvaient déjà confisquées par le seul fait de sa fuite. Il n’avait même pas cherché des acquéreurs, il les aurait exposés à l’expropriation et à d’autres châtiments. Il n’avait pu disposer que de ses meubles, des produits de sa récolte et de ses animaux, qui étaient nombreux et beaux. Comme il avait fait ses ventes de gré à gré, en secret, et comme les acheteurs étaient tous ses amis, il avait réalisé une somme bien suffisante pour commencer un nouvel établissement. D’ailleurs, il avait quatorze enfants, dont les huit aînés étaient des garçons, forts et laborieux ; et puis les Acadiens ne craignaient pas les travaux héroïques.

Quatre de ses garçons étaient déjà fixés, avec leurs petites familles, sur la Baie de Beau-Bassin : leurs sollicitations continuelles, activées sans doute par la présence de M. de La Corne, qui venait d’arriver dans les environs avec un corps nombreux de Canadiens ; le plaisir de rassembler sous un même toit tous les membres d’une famille aimante et unie ; les entraves croissantes que le gouvernement jetait entre eux, pour gêner leurs relations ; l’espérance de se retrouver encore Français : tous ces motifs, surtout le dernier, parurent suffisants au père Hébert pour le décider à s’expatrier, malgré son âge déjà avancé et toutes ces habitudes de vieille date que l’aisance et des relations toujours bienveillantes lui avaient rendues plus douces. Il partit donc.

Il pouvait être dix heures du soir quand le vieillard, se levant de dessus la dernière chaise restée dans la maison, jeta un regard autour de lui, sur les murs vides, sur l’âtre éteint, sur quelques groupes de femmes qui pleuraient avec ses filles, et dit d’une voix encore sonore :

— Mes enfants, c’est l’heure, il faut partir ; nous devons aller coucher plus loin ce soir…

Alors, il s’ouvrit une voie devant lui, au milieu des enfants, des intimes et des petits-enfants, et il sortit le premier, tenant son vieil ami par le bras. La conversation avait été peu animée dans la maison, les voix étaient altérées, les phrases entrecoupées ; elle cessa tout à fait sur le seuil de la porte.

À la suite du chef se rangèrent les fils et les brus, la mère, les filles et les nombreux représentants, d’une troisième génération. Tous portaient quelques fardeaux, objets d’utilité journalière. Cette procession se dirigea ainsi silencieuse au milieu des ténèbres, vers l’embouchure de la Gaspéreau, où l’attendaient les embarcations nécessaires au voyage.

Peu de personnes accompagnaient les pauvres émigrants ; ils s’en allaient comme ces cercueils ignorés qu’accompagnent les seuls parents en pleurs. On avait craint d’éveiller l’attention de l’autorité, qui commençait à tenir l’oreille ouverte, même à Grand-Pré. Arrivés sur la grève, il se fit un peu plus de bruit ; l’installation de tout ce monde et de tout le menu ménage, au milieu des ténèbres et de l’aveuglement que donnent les larmes, entraîna quelque désordre ; on s’appelait à demi-voix, on préparait la manœuvre, on dégageait les amarres, Mais bientôt le bruit cessa peu à peu, on entendit encore quelques voix qui se disaient adieu sur divers tons de la gamme des douleurs ; on entendit aussi des cris d’enfants troublés dans leur sommeil.

Pauvres petits !… Une brise froide et humide passait sur leur visage ; ils sentaient bien que ce n’était pas là le souffle caressant de leur mère : un vigoureux ballottement commençait à se faire sentir sous l’effort des rameurs ; ce n’était plus pour eux le doux balancement du berceau ! Ils pleuraient ; et leur voix, errant au caprice des vents, fut la dernière chose que l’oreille put saisir dans les solitudes de la mer.

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