Chapitre 3
Le lendemain, vers midi, près de deux mille personnes étaient réunies dans le bourg de Grand-Pré. Beaucoup étaient venus d’une assez grande distance, avec toute leur famille. Tous étaient groupés le long de la rue principale, devant les maisons, autour de l’église ; la plupart s’occupaient à expédier un léger repas qu’ils tenaient sous le pouce. Il n’y avait pas de tumulte ; au contraire, une sorte de stupeur régnait sur toute cette foule. On s’entretenait à demi-voix, comme autour d’une guillotine, à l’heure de l’exécution, comme sur la porte d’une tombe où l’on va déposer un ami du bien public.
Quand les vieilles horloges qui avaient marqué tant de moments heureux, dans ces chaumières ignorées, commencèrent à sonner trois heures, tous sentirent leur cœur se serrer ; les groupes se mirent à s’ébranler. Au même instant, un roulement de tambour se fit entendre du côté du presbytère : c’était le signal annonçant l’ouverture de l’assemblée. Aussitôt la population tout entière se mit en marche. La plupart des membres d’une famille se tenaient réunis. On voyait çà et là quelques têtes blanchies, et autour, se pressaient les représentants de plusieurs générations, échelonnés selon leur âge : on aurait dit les patriarches s’acheminant dans les plaines de la terre promise. Quelques femmes, quelques filles, avides de connaître plus tôt le résultat de cette grande et mystérieuse affaire, s’étaient aussi mêlées à la masse des hommes.
Marie voulut suivre son vieux père ; elle l’accompagna jusqu’au perron de l’église. La grande porte était ouverte à deux battants, et la population l’encombrait en s’y précipitant, comme aux plus beaux jours de fête, lorsque Grand-Pré jouissait de son prêtre et de son culte.
La compagnie de M. George était distribuée de chaque côté du porche ; lui-même se tenait tout près de l’entrée, veillant à ce qu’il n’y eût pas de désordre. Sa vue rassurait les braves gens, et tous s’empressaient de le saluer, en passant, comme d’habitude. Mais lui, en rendant la civilité, n’avait plus ce sourire naturel et bienveillant qui naît sur le visage de tout homme bien né, devant ceux qui le respectent et qui l’estiment : chacun de ces saluts lui faisait monter le rouge à la figure, et il semblait désirer se soustraire à ce témoignage de confiance et d’amitié. Mais quand il vit Marie, il pâlit ; car la jeune fille avait attaché sur lui un regard terrible comme celui de la justice. Le sien ne put y résister, il tomba vers la terre. Elle était à deux pas de lui.
Au moment de se séparer de son père (car les femmes n’avaient pas la permission d’entrer), elle le retint un instant lui demandant à l’embrasser ; et comme il se penchait tendrement vers elle, elle lui dit en lui montrant le sanctuaire, et assez fort pour que le lieutenant pût l’entendre : – Voilà notre autel, notre saint autel ! Si c’est un sacrifice qu’on va faire, Dieu saura protéger les victimes contre les faux prêtres…
Pour se retirer et sortir du courant de la foule, Marie dut passer si près du jeune officier que ses habits frôlèrent les siens ; dans ce moment, elle l’entendit qui disait : – Miséricorde pour moi, Marie, et courage pour vous… pauvre enfant !
Elle se détourna fièrement, puis elle alla se mêler au groupe des autres femmes qui s’étaient assises sur les bancs et sur la pelouse de la place, à une petite distance de l’église.
Quand le dernier de cette longue procession d’hommes fut entré et que le petit temple fut plein de tous ceux qu’il avait vus jadis prier et chanter, on vit s’avancer Winslow, Butler et Murray, entourés d’une garde qui portait l’épée nue ; tous franchirent le seuil de l’église, et après avoir ouvert un sillon au sein de l’assemblée, ils allèrent s’arrêter sur les degrés de l’autel. La porte se referma derrière eux et un double rang de soldats fit le tour de l’église, l’enfermant dans une double ceinture de baïonnettes aiguisées.
Un silence effrayant s’établit partout, au dehors comme au dedans. Winslow, quoique homme de résolution, en paraissait accablé ; il hésita quelque temps à le rompre ; il semblait faire des efforts pour ramener sa voix dans son gosier devenu tout à coup aride et tendu ; sa main tournait et retournait le fatal parchemin, sans pouvoir le déployer ; elle était agitée de spasmes nerveux comme celle d’un assassin novice. Murray et Butler se sentaient déjà de la pitié pour tant de faiblesse, quand le colonel, prenant énergiquement sur lui, put enfin formuler ces quelques phrases :
Messieurs, j’ai reçu de son excellence le Gouverneur Lawrence la dépêche du roi que voici. Vous avez été réunis pour connaître la dernière résolution de Sa Majesté concernant les habitants français de la Nouvelle-Écosse, province qui a reçu plus de bienfaits, depuis un demi-siècle, qu’aucune autre partie de l’empire...
Vous ignorez moins que personne comment vous avez su le reconnaître...
Le devoir qui me reste à remplir maintenant est pour moi une dure nécessité ; il répugne à mon caractère, et il va vous paraître bien cruel... vous avez, comme moi, le pouvoir de sentir.
Mais je n’ai pas à censurer, je dois obéir aux ordres que je reçois. Ainsi donc, sans plus hésiter, je vous annonce la volonté de Sa Majesté, à savoir : que toutes vos terres, vos meubles et immeubles, vos animaux de toute espèce, tout ce que vous possédez, enfin, sauf votre linge et votre argent, soit déclaré, par les présentes, biens de la couronne : et que vous-mêmes soyez expulsés de cette province.
Vous le voyez, c’est la volonté définitive de Sa Majesté que toute la population française de ces districts soit chassée.
Je suis chargé, par la bienveillance de notre souverain, de vous laisser prendre votre argent et autant d’effets de ménage que vous pourrez en emporter, sans encombrer trop les navires qui doivent vous recevoir. Je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour vous assurer la possession de ces choses et empêcher que personne ne soit molesté en les transportant.
Je veillerai à ce que les familles soient embarquées sur les mêmes vaisseaux, et à ce que ce déplacement s’opère avec autant d’ordre que le permettra le service de Sa Majesté.
J’espère que, dans quelque partie du monde que vous soyez jetés, vous serez des sujets fidèles, paisibles et heureux.
Je dois maintenant vous informer que c’est le plaisir de Sa Majesté que vous restiez en sûreté, sous la garde et la direction des troupes que j’ai l’honneur de commander. En conséquence, je vous déclare tous prisonniers du Roi1.
Ces derniers mots produisirent une commotion générale, comme le premier effort d’un volcan qui entre soudainement en éruption ; il s’échappa de toutes ces poitrines une exclamation déchirante pleine d’angoisse et de sanglots ; c’était le cri de mille cœurs broyés, de mille victimes atteintes du même coup. Tous ces malheureux, subitement frappés, se sentirent instinctivement portés vers celui d’où partait le coup, comme ces naufragés sous les pieds desquels vient de s’ouvrir l’abîme, s’élancent avec l’instinct de la vie vers le rocher qui les a perdus. Tous les bras s’élevèrent simultanément vers Winslow, implorant… implorant sans paroles, avec des cris étouffés, avec un désespoir déchirant… Mais la sentence était portée, le sacrifice était accompli ; Winslow, Murray, Butler descendirent les marches de l’autel ; les épées de leur garde éloignèrent les bras implorants, les poitrines haletantes, et les trois bourreaux passèrent, mornes, froids ; ils semblaient s’efforcer de paraître impassibles, comme s’ils eussent voulu, après avoir commis cette mauvaise action, mieux cacher la honte qui devait les poursuivre devant tant de consciences honnêtes si cruellement mystifiées. Les portes s’ouvrirent pour les laisser passer ; mais elles se refermèrent derrière eux…
Cet instant fut le plus terrible ; tout espoir de clémence était évanoui, la poignante clameur des infortunés n’avait pas pu briser l’arrêt qui venait de les foudroyer, n’avait pas pu faire entrer la pitié dans les entrailles d’airain de leurs maîtres… Alors il se produisit un revirement violent dans cette tempête de douleur ; le désespoir aveugle prit un moment le dessus, revêtit toutes ses formes hideuses, s’abandonna à toutes ses inspirations frénétiques, surtout parmi les jeunes gens. Il est si dur d’être saisi tout à coup dans la force et l’ardeur de la vie, au centre de ses affections, au seuil de l’édifice de bonheur qu’on s’était créé, devant tous les enchantements de l’avenir, pour être lié par une main inhumaine à laquelle on ne peut résister, pour être encore arraché du sein de l’amitié et de la famille, chassé, livré à tous les supplices de la proscription !… Les uns se précipitèrent vers les ouvertures, s’attaquant aux gonds et aux serrures, essayant de broyer sous leurs poings les vieux panneaux de chêne. Le bois craquait sous ces violents efforts, mais rien ne cédait ; les assaillants se retournaient de rage, laissant le sang de leurs mains déchirées sur les rivets de fer dont on avait hérissé les portes. D’autres, ceux qui avaient prévu ces malheurs, qui en avaient averti les incrédules, criaient, vociféraient en passant devant les Landry et les Leblanc : – Ah ! nous vous l’avions bien dit ! – Autour du vieux notaire ils se pressaient comme une avalanche, dirigeant vers sa tête leurs mains dont les doigts tendus semblaient devenus des griffes de lion ; et tous lui jetaient une accusation, un sarcasme : – Voilà ce que vous avez fait ! Nous étions des fous… nous avions des terreurs imaginaires, des soupçons déraisonnables ;… eh bien ! les connaissez-vous maintenant vos Anglais ? Vous pensiez être épargné, peut-être, parce que vous les aviez si bien servis :… allez maintenant, traître, lâche !
Au milieu de cet orage, le vieillard s’est tenu au bas de l’autel, agenouillé sur le premier degré ; il avait les mains jointes et il regardait vers le ciel dans une attitude de douleur inspirée qui aurait dû en imposer à ses accusateurs, s’ils n’eussent pas été aveuglés par la passion. En entendant tomber sur ses cheveux blancs les mots insultants de traître et de lâche, il se leva comme une ombre de saint ; et se tournant du côté de la foule, il articula ces quelques paroles d’une voix brisée :
— Mes amis, venez, arrachez ces cheveux blancs, écrasez-moi au pied de cet autel, vous le pouvez impunément ; il n’y a de justice à craindre ou à espérer pour personne ici. Tuez-moi… allez, vous n’ajouterez pas à mes maux, et j’ai fini maintenant de vous être utile ; mais vous, mes compatriotes, mes enfants, que j’ai aimés pendant quatre-vingts ans, ne m’insultez pas au milieu de tant de douleur !… À mon âge, l’insulte est plus dure que la mort ; et je croyais avoir vécu pour n’en pas mériter une aussi dure !… Je me suis confié à la générosité d’une nation, j’ai cru à la parole d’un roi… si c’est un crime, il m’a perdu, et maintenant, mon Dieu ! je baise ton autel, j’appuie dessus ces deux mains épuisées ; si j’ai voulu tromper quelqu’un, que le ciel confonde mon imposture ; dites si je suis un lâche… ou un renégat !
— Non, non, crièrent quelques voix : pardonnez-nous ! priez pour nous ! priez avec nous !…
Ces voix dominèrent et entraînèrent toutes les autres.
Le notaire était resté prosterné devant le tabernacle vide, le mouvement saccadé de ses épaules laissait voir que ses sanglots l’étouffaient. Il y a quelque chose de tout-puissant dans les pleurs d’un vieillard, quelque chose de saint qui dompte les hommes et qui touche le ciel. Celles du père Leblanc produisirent une réaction subite dans toutes ces âmes bouleversées : le sentiment du malheur commun, de la douleur partagée, rétablit chez tous celui de la justice. On ne songea plus à s’accuser entre frères, entre victimes ; l’injustice qui pesait sur tous était à elle seule assez lourde à porter, on avait trop besoin de miséricorde et de consolation. Peu à peu, un calme contenu s’établit au milieu de tout ce monde ; le silence religieux de la résignation envahit cette enceinte ; on n’entendit plus que les cris étouffés des enfants dans les bras de leurs pères, et ce balbutiement uniforme d’une foule en prières. La vieille église semblait avoir repris son caractère pieux d’autrefois pour faire descendre sur ses enfants les consolations célestes, un peu des béatitudes du Dieu des infortunés.
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