Envoi
Si vous voulez des chevaliers français
Nourrir la gloire, exciter les prouesses
Et couronner leurs travaux, leurs hauts-faits,
Écoutez-moi, filles, dames, duchesses :
Ayez amour pour les exploits guerriers,
Ayez vertu sans trop de pruderie,
Aux fronts vainqueurs déposez des lauriers
Et le plus pur de vos chastes baisers ;
Dans vos chansons célébrez la patrie,
Notre roi Jean, notre chevalerie !
Marie ne put pas arriver au bout de sa ballade ; le sentiment qui lui en avait imposé le choix fit sans doute bientôt place à un autre ; car à mesure qu’elle chantait, sa voix limpide et vibrante s’attendrit peu à peu ; au troisième couplet, elle trembla ; au quatrième, quand elle articula ces vers :
« C’est lui, c’est lui, il revient, mon seigneur ;
Il n’est pas mort, j’entends sa voix lointaine ! »
l’air expira dans ses sanglots. Fort heureusement pour M. George ; car s’il eût entendu la fin de la pièce, il en aurait été tout à fait offensé. Il méditait déjà sur le motif probable qui avait si mal inspiré la chanteuse, et il se proposait de lui demander si elle ne savait pas, par hasard, quelques chants semblables composés sur la bataille de Poitiers, autre événement fameux arrivé sous ce bon roi Jean. Mais l’émotion de Marie et le malheureux succès de la ballade calmèrent son dépit. Il avait attaché machinalement son regard sur le feu de joie, il ne le détourna pas même pour juger quelle impression avait pu saisir la jolie maîtresse.
Cet incident finit de tuer la conversation. Ceux qui auraient désiré fournir un sujet assez intéressant pour fixer l’attention générale lançaient quelques phrases détachées, mais elles passèrent sans provoquer de réponses ; elles semblaient tomber dans un abîme sans produire plus de bruit que ces cailloux qu’un enfant s’amuse à jeter dans l’océan. La mère Landry n’était pas plus habile que les autres, mais elle était femme, elle était curieuse, et ne pouvait consentir à voir expirer une conversation dans sa compagnie : elle parla justement de ce qui occupait secrètement tout le monde et de ce dont personne n’osait discourir.
— C’est demain, dit-elle, le jour de la grande assemblée ; c’est bien à 3 heures juste qu’elle a lieu, Monsieur le lieutenant ?…
George n’avait pas encore détourné ses yeux des spirales brillantes de la flamme, quand il s’entendit ainsi brusquement interpeller, sur une matière aussi délicate ; il tressaillit comme un coursier qu’on vient d’éperonner aux deux flancs : il pressentait où cette première question allait le conduire. Les convives subirent la même commotion et tous les regards tombèrent en un même instant sur l’officier. Il répondit, en se remettant tant bien que mal :
— Mais, oui, Madame, je crois que l’assemblée est bien convoquée pour trois heures ; il me semble que l’ordonnance était très explicite là-dessus.
— Je me rappelle, maintenant, reprit la mère Landry, qu’elle était bien précise sur l’heure de la réunion et sur l’obligation de s’y trouver ; mais elle l’était si peu sur son objet que j’ai confondu. D’ailleurs, je vous avouerai que personne n’y comprend rien à cette proclamation. Nous pensons bien que le gouvernement n’a pas de mauvaises intentions à notre égard ; mais s’il nous avait éclairés davantage sur ce que le roi veut bien faire pour nous, elle aurait empêché les gens de mal parler. Je vous assure, Monsieur le lieutenant, que vous nous feriez un grand plaisir si vous pouviez nous expliquer un peu l’écrit de votre colonel.
La question était indiscrète, mais la brave femme l’avait faite avec l’intention sincère de servir également le gouvernement et ses compatriotes ; elle était persuadée qu’un conseil où était entré M. George ne pouvait décréter un acte infâme, et que quelques révélations de la part de leur ami pouvaient ramener la confiance.
Le militaire comprit tout ce qu’il y avait de bonhomie dans la curiosité de Madame Landry, et cela ne le mit pas plus à l’aise. Sa situation ne pouvait être pire ; il sentait son âme livrée à toutes les tortures ; il eût préféré se trouver en face d’une batterie de siège chargée à mitraille. Il était assailli par mille sentiments divers. Un mot inconsidéré, une confidence trop hâtée pouvait briser tout cet édifice de bonheur qu’il était peut-être sur le point de couronner. D’un autre côté, il se croyait obligé de calmer les inquiétudes de Marie et de tous ses bons parents. S’excuser sur l’obligation de garder les secrets d’office… cela devait confirmer les gens dans leurs appréhensions. Déguiser la vérité… elle devait être révélée le lendemain au grand jour, et connue par tous et par Marie… Sa droiture naturelle se révoltait à cette idée. Le regard pensif et brûlant de la jeune fille était d’ailleurs fixé sur lui, comme pour percer dans sa pensée. Le père Landry se tenait en face, avec sa longue chevelure blanche, et sa figure vénérable lui semblait la divinité de l’honnêteté et du vrai. Il se sentit atterré, il eut peur de ses premières paroles ; par malheur pour lui, aucune ne devait passer inaperçue : le silence était complet ; car les enfants eux-mêmes, que le chant de la petite maîtresse avait attirés, étaient restés mornes et tristes. George fit donc la réponse la plus incohérente et la plus embrouillée ; chacun des sentiments qui l’agitaient semblait en dicter une phrase ; de sorte que le document de Winslow n’en parut que plus incompréhensible. Seulement, l’auditoire crut comprendre que le lieutenant leur disait de rester rassurés sur leur sort.
La mère Landry, qui ne se sentait pas plus instruite, allait revenir à la charge pour obtenir quelques commentaires plus lucides. Mais sa fille se hâta de la prévenir : – Ma chère mère, dit-elle, je vous en prie, n’imposez pas à monsieur un interrogatoire, auquel il ne peut être préparé ; ne le mettez pas dans la pénible situation de vous dévoiler ses secrets d’état ou de forcer sa conscience pour vous laisser les charmes d’un faux espoir.
George sentit un trait passer à travers son cœur. Il regarda sa montre, et sans avoir vu l’heure, il dit qu’il était très tard, puis il se leva pour partir : tous les autres en firent autant. .,
On était venu pour se réjouir et personne ne s’était amusé. Chacun se croyait un peu coupable du sentiment pénible qui avait attristé la fête, et se trouvait obligé de témoigner plus d’amitié aux autres pour se faire pardonner sa prétendue morosité. On se souhaita donc plus tendrement le bon soir, on se serra plus cordialement la main, on se promit des veillées plus agréables. George seul ne participa pas à cet épanchement suprême ; il se sentait comme un point isolé dans ce centre d’affection ; il n’osait offrir sa main aux autres ; il trembla en la présentant à Marie, quand il fut seul en face d’elle. La jeune fille ne leva pas même la sienne ; – elle la laissa pendante comme un crêpe attaché à la porte d’un mort.
Heureusement que les feux de joie s’étaient affaissés ; les ombres qui envahissaient déjà la grange cachèrent l’émotion dont le jeune officier fut**saisi à ce témoignage de mépris. – Au revoir, M. George, dit Marie, d’une voix ferme, mais sans aigreur. Je vous dois une réponse, je vous prie de venir la recevoir, après demain… Pardonnez-moi ce retard : mais il me semble que dans des moments aussi difficiles, on ne peut songer à fixer sa vie… Elle appuya sur ces derniers mots.
— Jecroyais, mademoiselle, reprit le lieutenant, que votre chanson de ce soir et cette manière inusitée de me congédier… étaient votre réponse, et je n’en attendais pas d’autre… Dieu veuille que celle que vous me promettez ne vienne pas trop tard !… Jevous pardonne ce nouveau délai ; je vous pardonne aussi le sentiment qui vous a inspiré le choix de votre complainte et le traitement que vous m’infligez maintenant : vous croyez avoir des raisons légitimes pour me faire subir cette double humiliation, je ne vous les conteste pas ; peut-être apprendrez-vous un jour combien je viens de souffrir ! Quoi qu’il en soit, vous trouverez toujours en moi le protecteur le plus dévoué, le plus respectueux, le plus constant. – Il salua.
Sa voix tremblante et brisée révélait assez tout ce qu’il éprouvait. Marie se sentit touchée ; elle lui tendit la main, mais il était déjà disparu dans les ténèbres.
En regagnant leurs demeures, les conviés à la fête rencontrèrent des petites patrouilles qui parurent les épier. George trouva tout le monde debout au corps de garde ; le conseil siégeait au coin du feu, sans lumière. Il entra droit chez lui, et se jeta, tout botté, sur son lit ; il était fiévreux et harassé, et il avait ordre d’être debout avant l’aube. – Quel terrible jour que ce demain ! dit-il, en tombant sur le grabat comme un fardeau trop lourd. Pauvres gens !… j’ai peu d’espoir… Quand elle aura connu les terribles enchaînements de ma situation, quand elle aura compris toute la sincérité de mon cœur et de mon dévouement, elle me rendra son estime, au moins… peut-être davantage… Les événements feront le reste…
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