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Chapitre 2

Le premier soin des voyageurs, après avoir amarré solidement leur esquif au fond d’une anse obscure, fut d’escalader les plus grands rochers.
Malgré la raideur de la saillie, ils en vinrent facilement à bout ; ils n’étaient pas novices à cet exercice. En s’accrochant, tantôt aux fissures du roc, tantôt aux racines et aux branches des cèdres nains qui tapissent les flancs les moins abrupts, ils parvinrent bientôt à plusieurs cents pieds de hauteur.

Le Bassin des Mines, après la passe étroite que garde le Cap Fendu, s’élargit tout à coup sur un espace d’à peu près vingt milles et se prolonge ensuite en se rétrécissant toujours jusqu’à Cobequid, formant un triangle allongé de cinquante milles de hauteur environ. Le Cap Porc-épic s’élève vers le milieu de la base de ce triangle ; c’est le point le plus élevé de toute la côte et le plus avancé dans la mer. C’est sur sa cime que venaient de s’asseoir les quatre jeunes gens.

Jacques était là, pétrifié dans son silence, non pas à cause de la fatigue causée par sa rude ascension, il n’en sentait plus rien ; non par raison de prudence, il ne songeait plus à la consigne ; mais on aurait dit qu’il venait de fouler le parvis d’un sanctuaire trois fois saint : c’est qu’il contemplait en cet instant toute sa patrie !… et qui a jamais tant aimé la sienne que ces pauvres Acadiens !

Du plateau qu’il occupait, la vue peut embrasser tous les établissements riverains jusqu’à Cobequid, et suivre les contours infiniment variés que tracent sur cette brillante surface les rivages ombragés ou abrupts de la baie ; à des endroits ils s’avancent en lagunes étroites, comme pour se rejoindre à travers le bassin, jetant une frange de grands arbres entre les nappes argentées qu’ils divisent. Vingt rivières viennent se décharger au milieu de toutes ces anses, et l’on aperçoit dans un rayon immense la trace de leurs cours, à travers les forêts sombres et les prairies grasses. On touchait au temps des hautes marées d’automne, qui prennent ici des proportions prodigieuses ; ces rivières, épanchées dans les vallons, formaient autour des hameaux et sous les arbres des flaques d’eau et des îles enchantées où se jouaient les dernières lueurs du soir, avec les images des chaumières blanches et des collines bleues.

La Gaspéreau apparaissait la seconde sur leur droite ; c’est sur ses bords immergés que les regards de Jacques errèrent avec plus d’abandon. Il y retrouvait toute son enfance ; son petit village de Grand-Pré semblait sortir de sous les eaux, tant il lui paraissait blanc et embelli durant son absence. Quoique le soleil fût disparu déjà depuis quelque temps au fond de la baie des Français, il surnageait dans l’air des flots de lumière ambiante qui formaient un jour vague dont la terre resta longtemps éclairée. À la faveur de ce brillant crépuscule, Jacques put parfaitement distinguer l’église, les principaux groupes de maisons, les longues digues qui fermaient les anciennes terres de son père, les vieux arbres, antiques protecteurs du toit aimé ; le point de la rive où il s’était embarqué cinq ans avant, au milieu des larmes de sa famille et des adieux de Marie…

Le lien qui s’établit entre le cœur et tous les témoins de nos pensées, de nos plaisirs et de nos larmes est bien fort ! Les bois, les grèves solitaires, les quatre murs d’une chambrette, le petit coin du ciel que l’on aperçoit du carreau borné d’une mansarde sont souvent les seuls confidents de nos secrets ; et quels trésors de souvenirs ils nous révèlent, quand on les revoit longtemps après !

Jacques resta dans sa silencieuse contemplation jusqu’au moment où les brumes, communes dans cette saison et sur cette plage, commencèrent à étendre leur long voile cendré sur le tableau chéri de la patrie ; ces brumes qui venaient de l’océan passaient comme la nuée du désert, d’abord à la surface de l’eau, puis elles allaient en avant, voilant les premiers plans, puis les seconds, puis tout, jusqu’à ce dernier cordon de lumière rouge resté sur la silhouette du couchant. Alors il ne vit plus autour de lui que les crêtes arides et sombres du Cap Porc-épic, sur lesquelles il semblait suspendu dans le vague infini ; cela lui fit éprouver quelque chose de triste, comme un pressentiment de mort ; et il se hâta de rejoindre ses compagnons qui commençaient à opérer leur descente.

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