‹ Jacques et MarieChapitre 30 sur 67 · Chapitre 3

Chapitre 3

A peine étaient-ils en bas que l’aîné des Landry s’écria en se laissant choir sur le sol : – Ah ! ça, mes amis, je crois qu’il est bien temps de déjeuner, si nous voulons ne pas laisser un vide dans la liste de nos repas.

— Ma liste, reprit Jacques, est pleine de ces vides-là.

— Cela se voit sur ta figure, fit André ; je n’ai pas encore osé te le dire, voulant laisser à ton prochain miroir ce désagrément-là. Y a-t-il longtemps que tu t’es miré ?

— Pas depuis cinq ans ! En déménageant nous avions cassé notre miroir, et les événements ne nous ont pas permis de remplacer ce meuble utile. Je me rappelle seulement qu’un jour, ayant été blessé à la tête, je m’étais lavé la figure dans une fontaine, et comme je réfléchissais que le coup aurait bien pu m’envoyer dans l’autre monde, il me vint une pensée pour Marie ; alors je me penchai de nouveau au-dessus de l’eau, pour m’assurer si j’avais encore ma figure de dix-huit ans… La fontaine n’était pas limpide, mon sang l’avait troublée, mais je pus voir assez de mon visage pour juger que la vie des bois ne l’avait pas fait fleurir.

— En effet, et si Marie s’attend à cueillir un bouquet là-dessus, elle va le trouver petit, et si tu t’aventures, à l’arrivée, à lui offrir ta joue pour y mettre ses lèvres roses, elle va trouver le présent médiocre.

— Pauvre Marie ! et quand je songe que je n’ai rien autre chose à lui offrir !…

— Et ton cœur, mon Jacques !

— Oui, mon cœur, où s’est concentrée toute ma jeunesse, toute mon énergie, et qui, si Dieu le permet encore, saura bien faire sortir de mon dénuement, le bonheur et l’aisance de notre petit ménage futur…

— Avec d’autant plus de facilité que nous t’avons, mon père et mes frères, préparé un peu cette jolie tâche ; et Marie a bien aussi utilisé pour cela ses mains et surtout sa petite langue, que tu connais aussi bien que ses frères. La sœur ne désespérait pas de te revoir, elle ; elle avait bien décidé, dans les cachettes de son cœur, et elle nous assurait toujours que tu reviendrais (bien entendu, quand il n’y aurait plus d’Anglais dans le monde ; au moins en Acadie…) ; elle allait même jusqu’à penser que tu n’attendrais peut-être pas cette grande époque. Tu vois qu’elle ne jugeait pas trop mal… de toi et des événements. Tiens, mon Jacques, il faut bien nous l’avouer : il y en aura toujours des Anglais, dans ce monde, maintenant… ils y sont trop diablement engeancés !

— Plus qu’il ne faut, je le crains, pour notre bonheur à tous…

— Bah ! tu t’exagères le mal, je parie que les Anglais ont leur bon côté ; tu sais bien que tout ce qui a été créé est utile à quelque chose ; c’est ainsi que monsieur le curé nous justifiait l’existence d’une multitude d’insectes malfaisants… des maringouins, par exemple… il faut tout simplement apprendre à les souffrir, s’endurcir la peau… Toi qui vis depuis quatre ans au milieu des bois, tu dois avoir appris à supporter tous ces suceurs de sang.

— Les maringouins, les brûlots et les moustiques, je les tue, quand ils me piquent ; et les Anglais !… les Anglais !… Je les tue aussi ! Mais pourquoi me parles-tu de ces gens-là ? Ça m’enrage !

Et Jacques, une main crispée dans les plis de son habit à l’endroit du cœur, allait se lever, quand son ami reprit : – Eh bien ! donc, Marie (j’espère que ça te fait un tout autre effet), après six mois, un an, deux ans, t’attendait toujours et elle nous babillait sans cesse dans les oreilles : « Quand Jacques sera de retour, nous ferons ceci, puis cela, tout un régiment de choses… n’est-ce pas, mon petit papa, mes bons petits frères ? » Et elle nous embrassait tant, tant, qu’à la fin nous avons fini par faire tout de suite une grande partie des choses qu’elle nous demandait pour l’époque de ton retour.

Te rappelles-tu ce joli vallon, si bien cultivé autrefois, en amont des aboiteaux des Comaux, où se trouvait un bosquet d’ormes ?..

— Comment ! si je me souviens de la terre de ma famille ?…

— Eh bien ! à peine étiez-vous partis que mon père désirait déjà l’acheter ; il lui était pénible de la voir abandonnée ; il ne tarda pas en effet à faire cette acquisition, seulement il se contenta du tiers de la ferme, c’est-à-dire de la partie que baigne la rivière et où se trouvent la butte et le bosquet d’ormes. La propriété avait été confisquée, comme tu dois l’imaginer ; mais pour bon argent comptant le commandant de Grand-Pré se rendit facilement à nos désirs : « Allons, dit mon père, en remettant le contrat de vente à notre sœur pour le serrer : voilà une bonne affaire, cette terre ne changera pas de main, il est légitime qu’elle retourne aux petits Hébert : je te charge de la leur remettre, ma fille. »

Votre vieille maison était tombée en ruines ; nous avons acheté ses débris pour peu de chose ; après avoir rogné les pièces pourries, nous avons pu la reconstruire très solidement mais plus en petit, sous le bosquet d’ormes. Je t’assure qu’elle se trouve bien du changement, elle est toute rajeunie. La porte, les fenêtres et une partie des cloisons sont les mêmes : la chambre de ton père s’y trouve tout entière. « Il me semble, disait Marie, que Jacques dormira bien dans celle-là, et qu’elle lui portera bonheur ; il y a reçu pendant dix-huit ans la bénédiction paternelle. »

Tu te souviens que nous avions acheté une partie de votre ménage, à votre départ : eh bien ! la petite sœur a tout fait transporter dans la chambre du futur père Jacques ; le miroir y est… tu croyais qu’il avait été cassé ; c’est elle qui l’avait acquis à la vente, sans doute, pour se mirer par-dessus ton image envolée.

Et le banc rouge ! le vieux banc rouge, qui était devant votre porte, sur lequel les anciens allaient s’asseoir quand nous dansions à la fête du grand-papa Hébert ; il a bien fallu l’installer sous le feuillage, entre la maison et la rivière. P’tit Toine a parié que tu avais dû t’asseoir là-dessus avec elle, un jour que les anciens n’y étaient pas…

Après la maison, nous avons encore songé aux dépendances de la ferme. Une laiterie, par conséquent une étable, puis une grange, « rien qu’une petite grange, disait Marie ; il faudra bien mettre les grains et le foin quelque part, car il y aura des vaches, des moutons, des poules et une jument : n’est-ce pas, mon papa, qu’il y aura une vieille jument, noire comme notre pauvre Dragone que j’aime tant, et qui n’est plus bonne qu’à nourrir des petits poulains ? »

Il y a maintenant près de deux ans que la ferme est au complet ; nous y avons tous mis la main. Et comme, depuis quelques années, il nous est défendu de vendre nos animaux et nos produits hors de chez nous, il nous a été facile d’en faire une bonne part à notre chère fermière, car il nous en reste toujours plus qu’il n’est nécessaire ; ensuite, nous avons pensé que tout ça amuserait peut-être la pauvre sœur, qui, je dois l’avouer, commençait depuis quelque temps à réfléchir un peu trop et à changer aussi.

Je crois qu’elle fait avec ça de jolies recettes dont elle te réserve encore la découverte ; car elle est la seule à Grand-Pré qui vende bien tous ses produits. M. George notre lieutenant n’achète ailleurs que quand il a tout pris ce qu’elle peut lui livrer, et il la paie toujours en beaux louis d’or ; quant à nous, c’est à peine si l’on nous donne des bons payables à la fin du monde. Mais qu’importe nous, pourvu que la petite ait bien fait ses affaires, pourvu surtout que tout ça l’ait, non pas rendue heureuse, mais entretenue dans l’idée qu’elle le serait bientôt.

Mais il est temps que tu arrives : nous étions parvenus au bout de nos ressources pour distraire la pauvre enfant ; elle commençait à perdre l’espérance, et je crois vraiment qu’elle allait songer à te remplacer… Tu avoueras qu’il faut une grosse dose de patience pour attendre toujours un galant qui s’amuse à courir les bois avec les sauvages sans donner vent ni nouvelle.

Jacques entendit, mais il ne put répondre : il pleurait comme un enfant battu. Après une vie affreuse, privée de toutes les joies, de tous les bonheurs faits pour le cœur de l’homme, la révélation de tant de choses embaumées, l’apparition d’une figure si aimante, l’assurance d’une vie prochaine entourée de tant d’éléments de bonheur, tout cela avait ébranlé cet héroïque caractère. Depuis cinq ans, son âme n’avait pu se reposer un seul instant dans un de ces sentiments simples, délicats, qui abondaient dans l’existence aimante des enfants de l’Acadie ; puis, voir subitement tout son avenir, débarrassé de ses sombres images, se présenter souriant et paré de charmes qu’il n’aurait pas même rêvés, c’était là une révolution trop forte. Il était tombé dans les bras d’André qu’il tenait étroitement embrassé, et il répétait dans ses sanglots : – Mes bons frères !… Marie, ma chère Marie !… est-il vrai que vous avez pu tant m’aimer dans mon absence ? – Puis, après un moment de silence où il sembla subir mille émotions soudaines et contraires, il ajouta : – Eh ! faut-il que tant de soins délicats, qu’un bonheur si généreusement préparé, si longtemps attendu, soit encore une vaine illusion qu’il faudra voir disparaître demain !…

— Comment cela, Jacques ?…

— Mais comprends-tu, mon pauvre André, que je puisse habiter Grand-Pré aujourd’hui ?… Les Anglais le permettront-ils, puis-je l’espérer, après m’être autant compromis ?…

— Bah ! tu n’avais que dix-huit ans quand tu es parti ; quel Anglais te connaît ici ?.. M. George peut-être… il nous a fait quelquefois parler de toi, mais il est si bon pour nous et pour Marie, celui-là ! D’ailleurs, tu n’étais pas libre de ne pas partir avec ton père ; on te pardonnera facilement une faute que tu n’as pas commise volontairement, et dans ton propre intérêt.

— Mais il faudra toujours demander grâce, et redevenir Anglais ; et je ne me sens de dispositions ni pour l’un ni pour l’autre : je me suis trop habitué à être Français depuis quelque temps.

— D’abord, mon Jacques, je dois te dire que nous n’avons jamais joui plus librement de nos droits de neutresque depuis le commencement de la guerre ; ainsi, il est probable que si la France perd toutes ses colonies d’Amérique, notre sort ne sera pas encore trop mauvais ; et tu n’auras qu’a ne pas montrer trop souvent à notre gouvernement ce grand couteau que tu portes là à ta ceinture, pour jouir à peu près de toutes tes prérogatives nationales.

— Mon cher André, tu as la partie belle, dans ce moment, et tu sais en profiter : ce que tu m’as dit tout à l’heure a trop disposé mon cœur à la confiance pour que je ne m’abandonne pas un peu à la tienne. Mais, en restant à Grand-Pré, je ferai des sacrifices que votre dévouement et l’amour de Marie peuvent seuls m’arracher. Au reste, tu jugeras toi-même, tout à l’heure, quand je t’aurai raconté l’histoire de mes années passées, ce qu’il m’en coûtera pour aller habiter la jolie maison de ta sœur, sous le bosquet d’ormes, au bord de la Gaspéreau… Ah ! j’avais d’autres projets, oui… des projets qui ne devaient pas, sans doute, briser mon union avec Marie, mais peut-être l’éloigner et changer les conditions de notre bonheur…

— C’est bien, c’est bien, tu raconteras tout ça à la petite maîtresse, elle sera ta complice ; je crains seulement qu’elle ne change quelques-unes des dispositions de tes plans.

— Ce que tu viens de me dire a déjà eu un peu cet effet…

q

Page 1