‹ Jacques et MarieChapitre 32 sur 67 · Chapitre 5

Chapitre 5

Quand les trois amis eurent satisfait aux premières exigences de la faim, André attisa le brasier qui commençait à pâlir en jetant un monceau d’arbres résineux, d’écorces de merisier et de bouleau dont les essences embaumèrent bientôt tous les alentours. Une gerbe d’étincelles s’élevait dans le ciel et retombait loin dans la mer comme une pluie d’étoiles. Chacun s’était accommodé à sa guise près du brasier. Après avoir bourré généreusement son calumet, Jacques fut prié de commencer l’histoire de ses cinq années d’absence. Il l’avait promis en retour des indiscrétions d’André sur le compte de Marie. Il ne se fit donc pas attendre :

« – Notre voyage fut triste, mais sans avaries ; le plaisir que nous témoignèrent les parents qui nous avaient précédés sur la baie de Beau-Bassin donna quelque charme à notre arrivée dans ces lieux étrangers. Les occupations que nécessitait notre nouvel établissement chassèrent les premiers chagrins, et remplirent les heures que j’aurais été tenté de donner à l’ennui. Mes frères nous avaient choisi un joli vallon près de l’eau, qui ressemblait assez à celui que nous avions laissé sur les bords de la Gaspéreau ; seulement, il était submergé à chaque marée ; il fallait des aboiteaux considérables pour le protéger contre la mer.

« Après avoir fait bénir la terre par le Père de Laloutre qui dirigeait alors cette mission, nous commençâmes les premières jetées ; le bon prêtre venait travailler avec nous, nous donnait ses conseils et soutenait notre courage. Je faisais double tâche dans l’espoir de gagner plus tôt ma feuille de route.

« Les digues montèrent rapidement, et quand arrivèrent les grands froids et les fortes marées d’automne, nous avions déjà volé un beau domaine à l’océan.

« Nous songeâmes aussitôt à la construction des maisons : ce fut l’occupation de tout l’hiver ; cette saison, qui s’annonça cette année-là très à bonne heure, promettait d’être longue.

« Lorsque je vis toutes les rivières glacées et les champs couverts de neige, vers le temps de Noël et de l’Épiphanie, il me vint souvent à l’idée, en songeant aux anciens jours de fête, de m’échapper sur mes raquettes, sous prétexte de courir le chevreuil ou l’orignal, et d’arriver jusqu’à Grand-Pré, en suivant les rivages et surtout mon cœur. Je ne pouvais me faire à la pensée d’être séparé de vous, durant ces moments heureux où il semble que tous ceux qui se sont aimés devraient être réunis. Mais j’étais lié par un saint devoir, il fallait laisser à mes vieux parents un toit pour les années que je ne devais plus passer avec eux, et je ne pouvais pas manquer la dernière bénédiction de mon père.

« La veille au soir de cette nouvelle année, la table nous parut plus étroite, la famille s’embrassa plus tendrement. Il nous semblait que nous avions de l’amour de trop… Nous pensions que c’était à cause des absents, mais Dieu voulait peut-être aussi nous rendre ces heures de réunion plus douces, puisqu’il devait encore nous séparer.

« Et le lendemain matin !… je n’oublierai jamais le moment qui nous vit tous, à genoux, autour du lit de mon pauvre père, pour lui demander de nous bénir. Je n’avais jamais aperçu en lui le signe d’une faiblesse ; il ne nous laissait voir d’habitude que le côté énergique de son caractère, que sa prudence calme, toujours attentive à notre conduite et à nos besoins ; mais, dans cet instant, il ne pouvait maîtriser son émotion, la voix lui manquait, et j’ai vu briller des larmes dans ses yeux pour la première fois de ma vie. Quand il leva la main sur moi, il me dit : « Toi, mon Jacques, tu es le plus jeune, et tu vas retourner seul à Grand-Pré ; tu ne seras plus des nôtres ;… peut-être ne nous reverrons-nous plus jamais ; je suis vieux, et les temps vont au pire… Va, je te bénis pour toute ta vie !… Sois toujours un honnête homme, sois fidèle à ta parole. Tu vas rester avec les Anglais ; eh bien ! ne les trahis pas ; si tu ne peux supporter leurs injustices, reviens avec nous : un homme, après tout, est bien maître de sa personne, et libre de choisir son ciel ; mais n’oublie pas que tu es un enfant de la France ; le sang et la langue que Dieu donne, vois-tu, Jacques, ça ne se livre pas à la conquête, ça ne se sacrifie devant rien, ça tient au cœur ; c’est un dépôt que le Créateur veut qu’on garde dans quelque situation désespérée où l’on se trouve, pour accomplir ses desseins. S’en débarrasser au premier obstacle, c’est insulter la Providence et douter de son pouvoir. Et puis, le sang que tu as reçu est assez plein de gloire pour que tu sois orgueilleux de le garder pur, partout !… » Pauvre père, il avait le pressentiment de ce qui est arrivé ! Quoique je n’aie pu revenir à Grand-Pré, au printemps, comme il avait été convenu, cette bénédiction a été la dernière.

« Le reste de l’hiver se passa dans un travail sans relâche, mais sans nouvelles inquiétudes. Cette activité excessive m’était douce, chaque entreprise accomplie était un pas de fait vers mon bonheur. Au mois d’avril, plusieurs maisons étaient terminées et nous pûmes installer nos vieux parents dans la plus spacieuse et la plus commode.

« Je commençais à rêver au retour et à m’y préparer insensiblement, quand on vint nous annoncer que les Anglais s’avançaient du côté de la Missagouache pour déloger M. de La Corne, qui occupait la rive opposée à celle où nous venions de nous fixer. Le major Lawrence avait aussi pour mission de nous faire jurer de gré ou de force notre allégeance à l’Angleterre. Cette nouvelle nous fut apportée, le dimanche, à l’heure des vêpres : les troupes anglaises n’avaient plus que six heures de marche pour joindre nos établissements. Tout le monde se sentit frappé comme par une punition du ciel. Nous nous rendîmes en tumulte à l’église pour prier et pour demander les avis de notre missionnaire.

« Le Père de Laloutre nous attendait sur le seuil de l’église. Après que nous fûmes tous réunis autour de lui, il nous tint à peu près ce discours : Mes enfants, le moment est venu où Dieu et la France veulent de grands sacrifices : serez-vous assez généreux pour les accomplir ?

« – Oui, oui ! répondirent comme un seul homme tous les anciens.

« – Eh bien ! voici les Anglais, nos éternels ennemis, nos persécuteurs acharnés ; ils viennent encore réclamer cette terre sur laquelle nous avions cru retrouver l’autorité et la protection de la France, où nous pensions établir en paix nos demeures et nos familles. Ils disent qu’elle est leur conquête, qu’elle leur appartient par les traités ; que nous devons à leur roi notre fidélité et nos hommages, quoique le traité d’Utrecht ne leur ait jamais livré que Port-Royal et son territoire. Ils viennent encore exiger de nous des serments pour un gouvernement qui fait jurer à son souverain et à ses représentants de proscrire, par tous les moyens, le catholicisme, de favoriser et de défendre la religion protestante. Pourrions-nous jamais commettre un pareil acte de lâcheté ; accepter l’opprobre des transfuges et des renégats ; renoncer au titre de Français, appeler la proscription de notre culte, faire de nos enfants des ennemis de la France ?…

« Non, non ! jamais ! s’écrièrent à la fois les hommes, les femmes et les enfants, en élevant leurs mains vers l’église comme pour affirmer leur promesse devant Dieu.

« Alors, continua le prêtre, il ne nous reste qu’une alternative. Voyez-vous de l’autre côté de la rivière, sur les bases naissantes de ces fortifications, flotter le drapeau que nous aimons ? Les soldats qui l’ont planté là ont voulu nous dire que ce sol est celui de notre véritable patrie, et qu’ils sont prêts à le protéger. Ici, nous ne pouvons pas nous défendre ; nos demeures seront envahies, notre église sera profanée, nos toits serviront d’habitation à nos tyranniques ennemis, ils se nourriront de notre pain et de nos troupeaux, ils nous forceront à les servir comme des esclaves. Il n’y a de salut pour nous que dans la fuite ; je sais qu’il est dur pour un Français de fuir sans combattre, mais les circonstances nous en font un devoir d’honneur, nous combattrons plus tard. Pour le moment, fuyons, emportons ce que nous pourrons de nos biens, brûlons et détruisons le reste, nos maisons, notre église, nos greniers, nos étables, tout, tout, jusqu’aux forêts, jusqu’à l’herbe de nos prés, s’il est possible ; qu’ils n’aient aucun abri, aucun aliment, rien à ravir, rien à souiller, et soyons encore Français !…

« – Oui, oui ! cria la foule, brûlons tout ! Vive la France ! Vive notre drapeau !

« Alors le prêtre entra dans l’église ; nous nous y précipitâmes derrière lui ; il monta à l’autel ; après s’être revêtu de ses habits de chœur, il tira du tabernacle toutes les saintes espèces ; la foule entonna tout d’une voix un chant sacré, après lequel elle se prosterna pour adorer son Dieu une dernière fois sur cette terre de l’Acadie. Après la bénédiction, le prêtre abandonna l’autel emportant avec lui la sainte Eucharistie et les vases sacrés, laissant le tabernacle et l’église vides. Aussitôt le feu fut allumé dans le sanctuaire, dans la nef, au portail, à la sacristie, et en un instant tout ce qui avait servi au culte ne fut plus qu’un brasier.

« Pendant que le Père de Laloutre s’avançait en silence vers le rivage, au milieu d’un petit groupe d’enfants de chœur, les habitants coururent à leurs maisons pour rassembler ce qu’ils purent de leurs bestiaux et prendre les objets qu’ils désiraient emporter. Lorsque tout fut prêt pour le départ, l’incendie général commença.

« Tout ce qui pouvait servir d’habitation à un être vivant fut atteint par les flammes. Il régnait dans la population un enthousiasme singulier. Les femmes et les enfants pleuraient, et cependant tous couraient à l’envi porter la destruction dans leurs demeures ; personne ne voulut s’éloigner avant d’avoir la certitude que rien ne resterait debout.

« Mon père porta le premier la torche à sa maison ; il n’y avait pas plus d’un mois qu’il y était logé.

« J’arrivais de l’église avec un brandon pétillant lorsque je le trouvai occupé à sa pénible besogne. Ma mère sortait en cet instant avec les quelques derniers objets qu’elle tenait à conserver : c’étaient des souvenirs de Grand-Pré qui prenaient le chemin d’un second exil. En quittant la porte, la pauvre mère regarda, sans rien articuler, cet intérieur déjà si blanc, si rangé, déjà si chéri, et elle se contenta de dire à mon père :

« Allons, allons, faites brûler, vite !… En m’apercevant, le vieillard impatienté me cria : – Mais, arrive donc, avec ton tisonnier, ça ne prend pas, le bois est trop vert. Voilà ce que c’est que des maisons trop neuves !…

« Je me mis de la partie, et la flamme commença bientôt à courir dans les cloisons et sur les planchers. Mon père, qui s’était arrêté pour regarder mes succès, me dit, quand le temps de nous enfuir fut venu :

« C’est bien, mon Jacques, je vois que tu as la main sûre : viens servir ton pays. Brûler aussi vaillamment la maison de son père et ses plus douces espérances par amour pour la France, c’est bien commencer. Allons, va maintenant soutenir ta mère.

« Trois heures avaient suffi pour accomplir cette ruine complète de notre village et du reste de notre fortune, et le soir était venu quand nous commençâmes à traverser la Missagouache. Les lueurs de l’incendie éclairaient au loin les deux rives et favorisaient, avec les dernières lueurs du jour, l’opération de notre fuite : c’était le dernier service que nous rendaient toutes ces choses qui nous avaient coûté tant de travail.

« Le passage de la rivière se fit sans trop de désordre. Les femmes et les provisions furent transportées sur les quelques embarcations qui nous restaient, les hommes et les bêtes traversèrent à gué ou à la nage.

« À peine avions-nous touché l’autre rive, que nous vîmes apparaître au milieu des ruines fumantes que nous venions de quitter, les premières vedettes du corps de Lawrence. Un sentiment universel de reconnaissance s’empara de nous. Notre premier mouvement fut de tomber à genoux pour remercier le ciel. Notre missionnaire éleva sur nos têtes prosternées le corps de notre sauveur et nous pleurâmes de joie. Les troupes de M. de La Corne, averties de notre arrivée, accoururent dans le même temps pour nous accueillir, pour nous serrer dans leurs bras. Car, en les voyant, il semblait que nous avions retrouvé des frères et nous nous précipitions au-devant d’eux pour les embrasser. Oh ! mes amis, ce moment a été la plus douce récompense de notre sacrifice ; nous oubliions que nous n’avions plus de toit, plus d’aisance, qu’il nous restait à peine de la nourriture pour les jours suivants ; un seul sentiment dominait nos cœurs en les comblant de jouissance, c’était l’amour de notre patrie ; nous venions de renaître dans son sein, de revivre de la vie de la France !…

« Quelle rage dut s’emparer de nos ennemis quand ils ne trouvèrent plus que des cendres à la place de nos demeures, que des victimes absentes ; quand ils entendirent le cri de « Vive la France ! » que nous leur adressâmes de notre rive ! Ils se mirent à déployer leurs lignes, à courir sur le rivage, à faire entendre des commandements rapides mêlés de fusillades. M. de La Corne, craignant une attaque immédiate, nous achemina vers ses retranchements situés à une petite distance ; il rangea ses troupes en ligne de bataille et fit faire quelques décharges pour annoncer aux Anglais qu’il était prêt à combattre. Ceux-ci le comprirent bien vite, car ils se hâtèrent de se mettre eux-mêmes en défense. De deux côtés on passa la nuit sous les armes. Quant à nous, retirés sous les tentes que les soldats avaient laissées à notre disposition, nous cherchâmes le repos dans le sommeil.

« Ce premier soir passé sous le drapeau de la France ne fut pourtant pas le plus heureux pour moi. Pendant tout le temps que durèrent les scènes du départ, nous étions restés sous l’empire d’une exaltation aveugle ; les cris d’excitation, l’entraînement du dévouement et du sacrifice, les horreurs de la destruction, les lueurs et les mugissements de l’incendie nous donnaient de l’ivresse ; et moi, j’entendais toujours au-dessus de tous ces bruits les derniers mots du curé : « Soyons encore Français ! » et ces mots avaient grisé ma raison… Mais quand tout cela fut passé, quand le calme de la nuit fut descendu sur cet attroupement de familles et de parents sans abri, il me vint en tête tout autre chose que du sommeil et des songes riants. Mes yeux errèrent sur cette frontière franchie, je ne vis plus que ce village disparu dans les flammes, que ces bataillons anglais gardant l’autre rive, et je sentis, comme l’avait dit mon père, « que j’avais brûlé mes espérances… » En effet, ce second départ ne me promettait plus de retour ; ma vie était désormais vouée aux chances des événements ; je songeais que je ne pourrais jamais arriver jusqu’à Marie qu’en combattant.

« Le lendemain fut pour tout le monde un jour de réflexion et de projets divers : un jour bien triste, car il fallut songer à nous séparer de nouveau et à travailler à une existence que personne n’avait prévue. Nous étions entourés de forêts, sur un sol ingrat, et trop près des Anglais pour songer à nous y fixer ; puis, ce que nous possédions d’aliments ne pouvait suffire pendant longtemps à notre nourriture. D’ailleurs, les Anglais n’étaient pas venus jusque-là pour nous laisser en paix ; dès le jour même, ils enjoignirent à M. de La Corne de quitter une terre qui, disaient-ils, appartenait à l’Angleterre. Celui-ci leur fit répondre qu’il était bien dans le domaine de la France, et qu’il ne reculerait qu’à l’ordre de son souverain ou devant une force supérieure ; les négociations en restèrent là. On s’attendait à tout instant à voir l’ennemi franchir la rivière.

« Dans ces circonstances, notre commandant dut nous prévenir qu’il pourrait difficilement garder près de lui tant de monde sans compromettre les intérêts de la France, notre propre salut et celui de ses soldats. Il nous offrit de nous diriger du côté de Shédiac et de Miramichi, le long du golfe (du) Saint-Laurent ; il nous assurait que nous trouverions là tout probablement des vaisseaux du gouvernement qu’il ferait mettre à notre disposition. Nous partîmes le soir même. M. de La Corne, pour plus grande sûreté, fit armer ce qu’il y avait de jeunes gens parmi nous, et nous donna pour guide Wagontaga, l’ami que voici. C’est de ce moment que date notre intimité.

« Rendus à Shédiac, nous apprîmes qu’une petite flotte de transports venait de partir, faisant voile pour Québec ; on n’en attendait pas d’autres avant plusieurs mois. Quelques familles résolurent de s’embarquer sur de méchants bateaux pêcheurs qui couraient les côtes, et de se rendre à l’île Saint-Jean (Île du Prince-Édouard), où un grand nombre de nos compatriotes s’étaient déjà fixés. Mais nous étions plus dénués que la plupart des émigrés, puisque nous n’avions pu faire aucun approvisionnement considérable dans notre dernier établissement ; nous restâmes donc à la merci de M. de Boishébert, qui commandait dans ces lieux. Notre situation ne fit qu’empirer. Les secours que nous faisait espérer sans cesse le gouvernement n’arrivaient pas, les troupes étaient elles-mêmes mal nourries, il fallut nous mettre à la ration, à la ration de poisson… Les Anglais, apprenant que des convois étaient partis de Louisbourg pour venir nous apporter quelques aliments, mirent des croiseurs sur toutes les passes entre la côte et l’île Saint-Jean, pour intercepter ces envois. Nous n’en reçûmes rien. L’hiver approchait et nous étions menacés de famine ; nous couchions sur la terre, sous des cabanes d’écorce, à la manière des sauvages ; il nous restait à peine de quoi nous couvrir la nuit et nous vêtir le jour. Nous étions sur une grève aride, sans aucun espoir de délivrance, ne comptant pour vivre que sur la charité du commandant. Cette situation était pour nous insupportable, et mon père ne pouvait s’y résigner. La faim le faisait moins dépérir que l’humiliation de se voir ainsi réduit jusqu’à la mendicité. Il ne s’arrêtait pas à la pensée que la France, qui avait inspiré notre sacrifice, était tenue de pourvoir, durant quelque temps au moins, à notre existence ; il ne voyait que cet état misérable de dépendance. Il parla d’aller se fixer sur la rivière Coudiac, dans l’intérieur du pays, à quelques lieues de la Baie-des-Français ; plusieurs familles acadiennes étaient établies sur ces bords depuis quelques années. « Là, disait le pauvre père, nous trouverons peut-être quelqu’un dans l’aisance, et si nous ne pouvons pas tirer de suite notre pain de la terre, ils nous le feront gagner : un salaire, c’est honorable, au moins ; mais ici, la nourriture que je prends me répugne ; et puis, là-bas, j’irai regarder quelquefois la côte acadienne ! Qui sait ?… si la France venait à reprendre le pays !… j’aurais moins loin à marcher pour y retourner. » À cette époque de l’année, et dans l’état où se trouvaient les affaires politiques, ce projet était plein de dangers. Pour le faire manquer, ou au moins en retarder la réalisation, j’allai offrir mes services à M. de Boishébert, qui les accepta volontiers. C’était me mettre sous le coup de la peine capitale, dans le cas où je serais pris par les Anglais, et rendre mon pardon impossible ; et puis je me liais pour cinq ans ; mais il n’y avait pas à balancer. Plusieurs jeunes gens, pour assurer à leurs parents une protection plus obligée, firent comme moi, et nous formâmes un corps à part, exempt pour le moment du service régulier, destiné autant à la chasse qu’à la guerre. Wagontaga se joignit à nous avec quelques sauvages de sa tribu. Il fut pour nous d’une grande utilité, connaissant les lieux fréquentés par le gibier et habitué qu’il était à le traquer. Nous avions ordre de ne poursuivre les bêtes fauves que sur le territoire français, en deçà de l’isthme acadien, et de ne commettre aucun acte agressif contre les Anglais. Mais si nous les rencontrions en deçà de ces limites, il ne nous était pas défendu de les traiter comme gibier de bon aloi.

« Nous passâmes ainsi l’hiver à poursuivre le chevreuil et l’orignal, le castor et la martre, faisant des amas de pelleteries pour notre commandant et des provisions de viandes fumées pour nourrir nos familles. Les Anglais seuls ne se présentèrent pas à l’affût, au grand regret de Wagontaga, qui a pour la chair anglaise un goût exclusif. Mais s’il en manqua durant toute cette saison, il n’en a pas été privé depuis. »

En entendant ces derniers mots, Toinon s’éloigna de plusieurs pas du terrible sauvage, et poussa timidement de son côté quelques restes de pain et sa carcasse de canard où il restait pourtant assez peu à manger.

Jacques reprit en riant son récit : « Jusque-là cette vie ne manquait pas d’avoir son charme ; la chasse était assez abondante, nous apportions quelque soulagement aux privations de nos parents et nous nous préparions à des aventures plus importantes. Il s’établissait un lien d’affection entre nous et nos armes qui nous servaient de gagne-pain, et nous éprouvions quelquefois le désir de nous en servir sur un autre champ. Un Français, placé comme nous l’étions, si près de ses ennemis, ne se familiarise pas avec le fusil sans qu’il lui vienne l’envie de le diriger du côté de la frontière, et nous avions, nous particulièrement, bien des raisons de le désirer.

« Cependant, le printemps ne changea rien à la situation des émigrés acadiens. Mon père, fatigué de son inaction et de recevoir toujours l’aumône du gouvernement au prix du sacrifice de ses enfants, partit, comme il l’avait projeté, pour se rendre sur le Coudiac ; il ne voyait plus de dangers à craindre, les Français ayant élevé des forts à Beau-Bassin, sur la Baie-Verte et à l’entrée du fleuve Saint-Jean ; il était persuadé que la France finirait par reprendre des provinces dont les habitants lui avaient montré tant de dévouement, et il croyait à son départ ne faire qu’une seule étape avant d’arriver à Grand-Pré.

« Il fallut donc faire encore des adieux, et cette fois, j’allais être séparé de tout ce qui me restait de cher. Car je ne pouvais pas m’éloigner avec eux ; j’aurais rougi d’offrir un remplaçant à l’approche de la guerre, au moment du danger. D’ailleurs, comme il était évident que je ne pourrais jamais arriver à Grand-Pré qu’avec les armes de la France, je n’avais plus d’autre ambition, d’autre désir que de rester sous mon drapeau. Après le départ de mes parents, ce drapeau fut tout ce qui put me captiver ; je lui confiais toutes mes espérances, il portait dans ses plis toutes mes amours ; sa vue seule m’a fait supporter pendant trois ans la monotonie de ma solitude, l’absence de toutes mes affections, l’inquiétude que m’avait laissée l’éloignement de tous les miens. Ah ! que de rêves il faisait encore naître dans mon esprit fiévreux ! Il m’arrivait quelquefois de m’arrêter à le contempler ; quand nous campions dans quelque lieu où se réveillaient mes souvenirs, alors je lui parlais dans mon cœur, je lui souriais dans mes illusions ; je lui disais : « Signe de la France, non tu n’es pas trompeur, tu n’es pas infidèle à notre gloire, tu passeras encore sur cette terre d’où tu as été chassé ; je te suivrai pas à pas, versant mon sang, frappant de toutes mes forces ; je te suivrai jusqu’à ce que tu t’arrêtes sur ma chère Acadie, sur mon Grand-Pré, et qu’il n’y ait plus autour de toi d’ennemis assez puissants pour te menacer encore ! » Et je me voyais arrivant ainsi dans mon village délivré, chargé de drapeaux ennemis, fier de notre triomphe, ramenant vers leurs champs mes parents exilés, demandant à Marie, restée fidèle à mon souvenir et à celui de notre vieille patrie, de me récompenser… Et je hâtais les événements de tous mes désirs, j’appelais la guerre !…

« Et Dieu a voulu que tout cela fût de la folie ! Aujourd’hui, j’ai bien peu l’air d’un triomphateur, n’est-ce pas ?…

« Le départ de M. de Boishébert pour la rivière Saint-Jean fut encore pour moi un événement pénible, car il nous laissa sous le commandement d’un homme détestable, M. de Vergor, un commis de tripot plutôt qu’un soldat, un filou, un valet intrigant, un lâche ; et nous étions à la veille de combattre.

« Le colonel Winslow venait de débarquer avec deux mille hommes à quelque distance de Beau-Bassin. Il fallait résister à une pareille force, et nous n’étions en tout que quatre cents, dont trois cents recrues, à peine armées et levées à la hâte. Bien dirigée, cette petite troupe aurait pu causer quelque mal aux Anglais, et les arrêter pendant longtemps devant le fort Beauséjour ; nous étions habitués à combattre un contre quatre. Mais notre chef était inhabile et personne n’avait de confiance en lui. Je fus chargé avec mes gens de courir en éclaireurs et de faire l’escarmouche autour des palissades. Cette besogne me convenait assez. Je connaissais bien le pays ; les bois et le cours des rivières m’étaient familiers.

« Pleins d’ardeur, Wagontaga et moi nous courûmes au-devant de l’ennemi. Mais il venait de culbuter un corps des nôtres, retranché derrière quelques redoutes construites à la hâte. Nous dûmes nous retirer dans le fourré, nous contentant d’observer la marche de nos adversaires et de leur envoyer quelques décharges bien dirigées. La nuit, nous tombions dans leur camp avec un bruit d’armes et des cris sauvages capables de faire fuir les morts. Cette tactique eut d’abord son effet : elle déguisait notre nombre, ralentissait la marche des Anglais, en leur faisant craindre quelque coup de main, et elle donnait le temps à la garnison du fort de se préparer à la résistance ou à la retraite. Mais elle ne pouvait se prolonger, l’ennemi était déjà prévenu de notre faiblesse. Il réussit bientôt à former ses lignes de siège. M. de Vergor s’y laissa enfermer, quoiqu’il dût savoir qu’il ne pouvait pas défendre la place ; le feu des batteries fut ouvert, et quelques jours après je vis glisser le pavillon français : notre commandant avait capitulé. J’étais resté avec mes troupes en dehors de l’enceinte fortifiée pour battre la campagne et inquiéter les derrières des assiégeants : aussitôt que je vis tomber notre drapeau et le feu se ralentir, je compris notre malheur et je m’éloignai sans attendre d’ordres supérieurs, sans savoir les conditions de notre honte ; je sentais mon cœur plein de dégoût et de rage. J’avais résolu d’aller prévenir ma famille de cet échec et de pousser ensuite jusqu’au fort de la rivière Saint-Jean où commandait M. de Boishébert. Mais quelques-uns de mes hommes avaient été blessés, il fallait les porter à travers les bois, tantôt dans des routes escarpées et jamais bien tracées, tantôt dans des savanes boueuses ; puis nous avions les rivières à franchir, et nous manquions d’aliments sains. Toutes ces entraves apportèrent bien du retard dans notre marche, et les Anglais eurent le temps de pénétrer dans le Coudiac avant nous.

« Nous étions arrivés à quelque distance de cette rivière quand nous rencontrâmes plusieurs familles de nos compatriotes ; elles étaient dans un état déplorable, presque sans habillements, manquant à peu près de nourriture ; elles se traînaient à peine et elles essayaient de fuir. Leur épouvante était si grande que lorsqu’elles nous aperçurent elles ne voulurent pas nous reconnaître, et crurent que nous venions pour les massacrer. C’étaient des anciens colons de ce lieu ; je n’en connaissais aucun. Pauvres gens ! ils semblaient croire qu’il n’existait plus d’Acadiens dans le monde… Lorsqu’ils virent qui nous étions, ils s’écrièrent avec désespoir :

« – Ah !… vous venez trop tard !… les Anglais sont passés chez nous !…

« Nous comprîmes que le feu avait dû y passer aussi. C’est en effet ce que nous apprîmes par le récit de ces malheureux.

« Aussitôt après la reddition de Beauséjour, Winslow avait détaché quelques troupes et il les avait envoyées par eau dans le Coudiac pour détruire tous les établissements qu’elles rencontreraient sur leur passage. Ces hommes s’y rendirent de nuit, entrèrent dans les maisons, saisirent les habitants au milieu de leur sommeil, les poussèrent dehors et mirent ensuite le feu à leurs demeures. Dans la terreur qui s’empara d’eux, ils se précipitèrent au hasard dans les bois environnants.

« Vous comprenez mon angoisse et mon désespoir en entendant raconter ces détails. – Et les Hébert ! m’écriai-je, que sont-ils devenus ?… les connaissiez-vous ? – Les Hébert ! répondit un de la bande, si nous les avons connus ?… Ah ! oui, capitaine ; les braves gens ! c’étaient nos voisins, ils habitaient parmi nous depuis trois ans seulement, et déjà ils étaient à la veille de jouir de leur travail. Quel courage !… si vous aviez vu les vieux à l’ouvrage !… c’était à faire rougir ceux de notre temps. Ils possédaient déjà une maison et plus de défrichement qu’il ne leur en fallait pour vivre. Et il leur a bien fallu partir comme nous autres. Mais ça coûtait aux enfants ; ils voulurent résister, et ils en ont tué deux !

« – Qui en a tué deux ? m’écriai-je.

« – Les Anglais… Ils ont fait feu, et deux des aînés sont tombés ; nous ne savons pas leur nom. Les autres de la famille se sauvèrent de notre côté. Ils allèrent bien quelques jours ; mais la pauvre mère était trop âgée pour tant marcher, pour tant souffrir ; et elle est morte !…

« – Ma pauvre mère est morte !… m’écriai-je en étouffant de douleur, morte dans ces bois !…

« – Quoi ! c’était votre mère, reprit le conteur. Ah ! pauvre monsieur, allez, n’ayez pas tant de chagrin, elle est mieux que nous tous à présent, c’est une sainte martyre qui se repose au ciel. Si vous aviez vu ses derniers moments !… comme c’était beau ! Elle a dit à ses enfants de se réunir autour d’elle ; elle était couchée sur un lit de sapin au pied d’un gros arbre près de cette petite rivière qui passe non loin d’ici. Il y avait encore dans le ciel un peu de la lueur du soleil couchant et ça éclairait sa figure comme les regards du bon Dieu. Quand toute sa famille fut agenouillée autour de son grabat, elle demanda à son mari et à ses enfants de lui pardonner le mal, les chagrins et les scandales qu’elle avait pu leur causer dans sa vie ; puis elle a prié Dieu de ne pas punir les Anglais à cause de leurs cruautés, et elle lui a demandé de réunir un jour ses enfants autour de leur père dans un pays français ; et pendant que nous étions tous à réciter le chapelet avec elle, elle a rendu l’âme. Ses yeux étaient tournés vers le ciel ; nous pensions qu’elle priait encore… et elle avait quitté la terre… Durant la nuit, nous creusâmes une fosse et nous déposâmes le corps dedans. C’était bien triste de ne pas avoir là de prêtre pour bénir la terre ; mais tant de larmes de malheureux sont tombées dessus que Dieu a dû la trouver assez sainte… Après ça, votre pauvre père a fait deux grandes entailles en forme de croix sur l’arbre près duquel reposent les restes de sa défunte femme, et ils ont continué leur chemin…

« Je restai un instant torturé par l’excès de ma douleur, puis je demandai à ces gens pourquoi ils n’avaient pas suivi mes parents.

« Ah ! reprit celui qui m’avait parlé, c’est que c’était impossible ; pendant que vos frères résistaient aux Anglais, les autres avaient pu saisir quelques aliments, de quoi se couvrir et un canot d’écorce. Arrivés sur les bords de cette rivière, comme ils ont jugé qu’elle devait se diriger du côté de Shédiac, ils résolurent de suivre son cours par eau. Nous ne pouvions pas tous entrer dans le canot ; il fallut donc nous séparer. Après nous avoir laissé une partie de leurs provisions et pris avec eux ceux d’entre nous qui pouvaient le moins marcher, ils se sont hâtés de s’éloigner pour nous envoyer plus tôt du secours. Voilà quatre jours maintenant que nous cheminons seuls.

« Il était inutile d’aller à la recherche de ma famille, je n’aurais pas pu la rejoindre ; j’étais à peu près sûr de la retrouver à Shédiac et de rencontrer prochainement quelques-uns de mes frères quand ils reviendraient au-devant des malheureux restés en arrière. Et puis, je brûlais de courir sus aux Anglais et de leur enlever le butin qu’ils avaient dû faire dans leur expédition. Il était aussi, plus que jamais, nécessaire d’aller avertir M. de Boishébert pour empêcher l’ennemi de lui couper la retraite. Nous laissâmes donc tous nos blessés et toutes les provisions dont nous pouvions nous dispenser à la rigueur parmi les émigrés que nous venions de rencontrer, et nous nous remîmes en marche.

« Le lendemain soir, comme nous allions faire halte, nous entendîmes à quelque distance, en avant de nous, les hurlements d’une meute de loups-cerviers. Je m’avançai dans la direction du bruit et j’aperçus, dans un endroit que les voyageurs de la veille m’avaient décrit, l’arbre marqué par mon père. C’est à ses pieds que les animaux sauvages faisaient leur affreux sabbat. Je pressentis quelque chose d’horrible et je m’élançai de ce côté. J’avais bien deviné : les affreuses bêtes, après avoir déterré le corps de ma mère, achevaient de s’en repaître… Il n’y avait plus autour de la fosse que quelques ossements épars, comme les restes d’un repas de camp. C’était là tout ce qui restait de l’image de ma mère… Ma mère ! ma pauvre mère ! elle n’avait pas même pu dormir en paix dans cette solitude, sous cette forêt sauvage !

« Mes chers amis, je ne sais plus ce qui se passa dans ma tête et dans ma poitrine dans ce moment-là ; je sentis quelque chose comme le bouleversement d’un orage qui vient ; je crus que j’allais devenir fou de douleur et de rage. Je me rappelle que je m’arrêtai devant cette croix que la main d’un infortuné avait laissée là pour veiller sur le corps d’une martyre ; je la regardai presque avec mépris et je lui demandai ce qu’elle avait fait de sa relique, des larmes et des prières des miens… Puis, je ramassai un à un tous ces chers débris, je les montrai au ciel et je lui demandai s’il était juste d’accabler ainsi tant d’innocence, de poursuivre jusque dans son dernier refuge tant d’infortune ! Je fus même tenté de jeter vers Dieu (ah ! qu’il me le pardonne !) de jeter comme un défi, comme une insulte, ces restes palpitants. Mais l’âme sanctifiée de ma mère, qui devait voir mon désespoir, me retint sans doute, elle qui avait peut-être pardonné aux Anglais, et je n’articulai pas un blasphème sur ces saintes dépouilles… Je les pressai sur ma poitrine Mais moi, je ne pardonnai pas. Oh ! non, je ne pardonnai pas ! Ma sainte mère serait venue dans cet instant me demander ce pardon, à deux genoux, avec ses pleurs, avec sa voix tendre, avec son amour céleste, que j’aurais repoussé ses deux mains jointes sur mon cœur !… Une haine brûlante s’était allumée dans mon sang, et désormais je ne pouvais plus me coucher sur cette terre sans m’être vengé. Je le jurai là devant cette croix marquée par mon père…

« Après avoir déposé au fond du lit de la rivière les restes de ma mère, je dis à mes hommes :

« – Eh bien ! maintenant, pouvez-vous me suivre ?

« Ils m’aimaient, ils partageaient mon exaspération, ils répondirent tous :

« – Oui, oui ! nous irons partout ; sus aux Anglais !

« – Alors, en avant ! m’écriai-je en ouvrant la marche, et nous partîmes ainsi sans avoir pris de repos ni de nourriture. Nous ne nous arrêtâmes que pendant quelques heures de la nuit.

« Le lendemain matin, nous touchions aux rives du Coudiac ; en explorant ses bords, nous aperçûmes au loin dans le ciel une colonne de fumée. Ce ne pouvait être un incendie ; le nuage était étroit et s’élevait avec calme comme du foyer d’une chaumière ; or, il n’en existait pas une debout : ce ne pouvait être que le feu du camp des Anglais. Cette conclusion parut juste à tout le monde et elle nous remplit de joie, car jusqu’à ce moment, la crainte de trouver l’ennemi disparu m’avait laissé dans une grande inquiétude.

« Je fis prendre à ma troupe une double ration ; et le repas expédié, nous préparâmes nos armes pour le combat. Nous portions tous un fusil et un grand coutelas de chasse. Les fusils furent chargés jusqu’à la gueule, et chacun s’assura que sa lame tenait ferme dans le manche. Un frisson d’impatience courait sur tous nos membres, et je pus à peine retenir mes hommes jusqu’au soir, ne voulant commencer l’attaque qu’à la chute du jour.

« L’heure du départ venue, après quelques heures de marche forcée, nous pûmes reconnaître la position des Anglais, leur force et leurs moyens de défense. Ils occupaient le fond d’une anse située au pied d’une petite hauteur ; ils étaient au nombre de cent, à peu près, distribués autour de trois feux et s’occupant à discourir bruyamment comme des gens qui ont trop bu. Ils semblaient n’avoir prévu aucune attaque, deux sentinelles seulement stationnaient à chaque extrémité du camp ; un troupeau de bêtes et des amas de butin encombraient le rivage et les embarcations ; les armes étaient groupées par faisceaux à côté des soldats. Les imprudents ! ils n’avaient pas même fait occuper le monticule.

« Nous nous hâtâmes d’y monter nous-mêmes, à travers les broussailles. Aussitôt arrivés au sommet, je disposai ma petite troupe sur trois files de dix hommes chacune, et je leur dis à demi-voix : « Descendons d’abord à pas de loup, jusqu’à la moitié de la distance qui nous sépare de l’ennemi ; là, nous nous diviserons, dix à droite, dix à gauche, dix au milieu. Parvenus à vingt verges les uns des autres, vous vous rangerez en ligne de combat, vous armerez vos fusils, vous choisirez vos victimes et vous resterez attentifs… À mon signal, faites la décharge, jetez vos fusils, prenez vos couteaux et tombez tous ensemble sur eux. Frappez aux extrémités et au centre tout à la fois, et surtout frappez juste, pas un coup perdu, pas de merci !… »

« Nous partîmes : des branches mortes craquaient sous nos pieds, les feuilles s’agitaient à notre passage ; mais les Anglais riaient si fort que les sentinelles n’entendaient que les éclats de leurs voix. Nous nous glissâmes abrités derrière une lisière d’aunes qui s’étendait jusqu’aux abords du camp et le cernait en partie. Là, nous nous séparâmes, les dix hommes que je gardais avec moi se tapirent et j’attendis durant quelques instants, l’oreille tendue… Quand les branches eurent cessé de craquer, quand je n’entendis plus une seule feuille trembler, je jugeai que tous mes gens étaient à leur poste. Alors, je fis trois cris, imitant la voix du chat-huant ; les trois décharges éclatèrent et nous nous élançâmes le bras tendu, en poussant des rugissements sauvages.

« Nous étions au milieu des Anglais, qu’ils n’avaient pas encore eu le temps de se reconnaître et de saisir leurs armes. Leur désordre était extrême, ils avaient peur d’eux-mêmes : en se précipitant les uns sur les autres, ils se croyaient assaillis de tous côtés par des bandes deux fois plus nombreuses ; ils se heurtaient, se frappaient entre eux avec tout ce qui leur tombait sous la main, pendant que nous en faisions un massacre épouvantable. Leur capitaine essaya vainement de les rallier et de les faire courir aux armes ; sourds à sa voix, ils se pressaient à ses côtés, se cachant le visage dans leurs mains pour recevoir la mort. Lui-même, serré dans les rangs de cette masse d’hommes stupéfiés par l’effroi, il pouvait à peine se mouvoir. Pour se dégager de leur étreinte et ranimer leur courage, il frappait sur eux à grands coups d’épée. Mais rien ne put maîtriser leur épouvante. Le ton de son commandement, l’éclat que faisait son épée en s’agitant au-dessus de la foule, me le firent d’abord reconnaître pour le chef, au milieu de l’ombre dont les autres le couvraient. C’est lui que je cherchais : c’est sur lui que ma vengeance voulait surtout se satisfaire.

« Je m’ouvris d’abord une voie pour le rejoindre, en abattant sous mes pieds six de ses soldats. Mais lui pouvait m’atteindre de plus loin, et il m’attendit l’épée levée, prêt à me pourfendre. Je n’avais plus qu’un effort à faire pour l’atteindre quand je vis son arme tracer un éclair au-dessus de moi ; je mis ma lame en travers sur ma tête, elle fit glisser la sienne, le coup alla porter sur un autre fuyard qui me barrait encore le chemin et le fit culbuter. Je bondis par-dessus, j’enlaçai l’officier à la taille, le pressant dans mes bras comme une gerbe sous le lien ; je l’enlevai du milieu des siens et le fis rouler sous moi à dix pas de distance. À peine avait-il touché la terre qu’il fit un affreux gémissement en se cambrant en arrière, et je sentis un flot de sang inonder mon visage. Mon coutelas était entré jusqu’à la garde au-dessous de son épaule et ressortait sur sa poitrine. Je repoussai ma victime, j’étais déjà satisfait. Mais Wagontaga arrivait en cet instant. Apercevant ma figure toute sanglante et ne sachant pas comment j’avais frappé mon adversaire, il me crut blessé ; il se précipita sur le cadavre encore agité de l’Anglais, le perça deux fois au cœur, puis il le saisit ensuite par les cheveux, fit tourner son couteau autour du front et de la nuque, et d’un effort de poignet dépouilla complètement le crâne.

« C’est cette belle chevelure blonde que vous voyez là suspendue au milieu de sa ceinture. »

— Comment ! s’écrièrent ensemble les deux Landry, mais c’était donc le frère de M. George Gordon !… Il était blond comme notre lieutenant, et c’est bien ainsi, et dans cette expédition qu’il a péri… Voilà qui n’assure pas ton repos à Grand-Pré, mon pauvre Jacques…

À cette exclamation de ses deux amis, Jacques ne put cacher un mouvement de surprise ni retenir les mots suivants : – Quoi ! c’était le frère de votre « bon monsieur George ! » Il donna même une inflexion toute particulière à sa voix en articulant ces dernières paroles, puis son expression revêtit une nuance d’inquiétude bien marquée qui ne s’effaça pas du reste de la soirée. Après être resté quelques instants livré à ses réflexions, il poursuivit son récit.

« – Je laissai donc le corps du commandant aux mains de Wagontaga pour courir après les fuyards. Ceux qui avaient d’abord échappé à nos coups s’étaient enfuis vers le rivage pour se réfugier sur leurs bateaux. Mais ces embarcations étaient déjà surchargées de butin ; la plupart s’enfoncèrent sous le poids du trop grand nombre qui s’y précipita. D’ailleurs, nous suivions les Anglais de trop près pour en laisser échapper beaucoup : quelques-uns seulement réussirent à s’éloigner du bord, à la faveur des ténèbres ; tous les autres furent culbutés dans la rivière, puis assommés dans l’eau ou massacrés sur la grève. La boucherie ne cessa que lorsqu’on n’entendit plus un seul gémissement poussé par une voix étrangère. Les sauvages achevaient ceux que nous avions laissés blessés.

« À peine étions-nous réunis ensemble au milieu du camp encombré de cadavres, que nous entendîmes tout autour de nous un grand bruit de pas dans les bois. Aussitôt, je criai à mes hommes : « Prenez les fusils des Anglais… rangez-vous en ligne… montez sur la colline ! » En un instant nous étions armés, rendus sur les hauteurs et prêts à combattre. Mais soudain il me vint à l’esprit que nous pourrions bien être victimes d’une méprise, et nous heurter contre des Français ou des sauvages amis. Je fis entendre immédiatement le cri du chat-huant qui était notre signe de reconnaissance avec les sauvages. Rien ne répondit et les pas s’avancèrent toujours. Alors, nous nous écriâmes tous ensemble : « Vive la France ! » Cette fois, les pas s’accélérèrent, et nous entendîmes de tous côtés cent voix qui répétèrent avec les échos : « Vive la France ! Vive la France ! » Et en même temps, le drapeau blanc sortit du fourré, et nous vîmes déboucher, à droite et à gauche du champ de notre combat, nos frères d’armes, au milieu desquels nous nous précipitâmes. La nuit nous surprit sur le champ de bataille.

« C’était le corps de garnison du fort Saint-Jean que M. de Boishébert ramenait vers Beau-Bassin. Ayant entendu dans le lointain notre fusillade, il était accouru, soupçonnant une attaque des Anglais contre les habitants du Coudiac. Il connaissait déjà la défaite de M. de Vergor depuis quelques jours, et c’est ce qui lui avait fait incendier ses ouvrages de défense. Il n’aurait pas pu s’y maintenir et il craignait de se voir fermer toute retraite du côté du Canada.

« Quelle joie ce fut pour moi de montrer à mon ancien commandant ce que nous avions fait avant son arrivée ! Nous comptions quatre-vingts ennemis dans l’autre monde, nous avions des tentes et d’abondantes provisions, et nos adversaires avaient reçu une leçon qui devait leur apprendre à ne plus venir déloger des gens paisibles.

« Le lendemain, nous levâmes le camp pour nous diriger du côté de Shédiac ; en chemin nous recueillîmes toutes les familles qui erraient encore dans les bois. Un grand nombre de ces malheureux avaient déjà atteint le poste français ; mais je n’y trouvai pas mes parents. Peut-être s’étaient-ils acheminés vers Miramichi. Rien n’a pu m’indiquer depuis la route qu’ils avaient suivie, et j’ignore encore quel a été leur sort…

« Depuis cette époque, je n’ai pas laissé d’un pas M. de Boishébert. Les Anglais, retirés dans leurs forts, semblèrent craindre de s’aventurer au dehors ; de notre côté, trop faibles pour les y attaquer nous dûmes nous contenter de les observer et de les surprendre dans leurs mouvements isolés. Ils avaient évidemment terminé la campagne. L’automne arrivait, il ne nous restait plus qu’à songer à nos quartiers d’hiver. Alors, le désir de revoir Grand-Pré vint s’emparer obstinément de moi. Mon engagement touchait à sa fin ; j’en profitai pour demander mon congé.

« Il me restait peu d’espoir sur l’avenir de l’Acadie ; l’époque où il faudrait s’éloigner pour toujours de ces lieux me semblait proche. Je voulus les revoir encore avant de partir, avant de me mettre à la recherche de mes parents et de tenter de nouveaux combats : un vague pressentiment m’obsédait. Au risque de ma vie, il fallait donner à mon cœur le bien de la certitude, la jouissance d’un moment de bonheur. Depuis si longtemps que je n’en avais pas ressenti !… Le souvenir de votre sœur n’avait jamais eu sur moi tant de puissance que dans ce moment, sa figure se retraçait dans mon esprit avec tout son attrait passé. Ah ! je ne l’avais pas oubliée ! Mais tant de choses affreuses, tant de spectacles repoussants avaient frappé mes yeux, s’étaient gravés dans mon âme depuis le départ, que son image était restée souvent voilée. Mon cœur, durant des mois entiers, s’était rempli de haine et de vengeance, perdant dans ces sentiments violents l’habitude d’aimer et même le sentiment de la souffrance. Souvent, cependant, après une de ces journées de marche forcée, de travail, d’inquiétude, de faim, soit au milieu de ma famille en fuite, soit à la poursuite des Anglais, quand, accablé de la tâche accomplie, j’allais reposer ma pauvre tête sur un peu de feuilles sèches, à l’heure où mon cœur exprimait une prière que ma bouche pouvait à peine articuler ; souvent, j’ai vu passer dans mon âme accablée une figure calme, pure ; elle semblait jeter sur moi un regard de sainte pitié et vers l’avenir un sourire d’espérance ! C’était peut-être un ange qui, pour mieux me consoler, prenait la figure de Marie. Quoi qu’il en soit, les horreurs du combat livré la veille, la pensée d’un affreux lendemain, les alarmes de la nuit, qui étaient continuelles au milieu de femmes et d’enfants énervés par les privations et les dangers, tout cela venait bientôt jeter un voile sur ma bienfaisante vision. Elle n’est reparue que dans ce moment de lassitude et de dégoût où mon cœur et mon ambition, abîmés par nos déboires, n’avaient plus d’autre but que la fuite et l’incertain ; mais elle est reparue entourée de tout le charme de mes souvenirs, avec les promesses du passé, avec… »

Ici, Jacques s’arrêta tout à coup au milieu de l’entraînement de ses paroles, comme devant un doute affreux qui naissait malgré lui dans sa pensée, qu’il n’osait exprimer ou qu’il aurait voulu repousser. Puis, craignant de laisser deviner la cause de cette réticence, il reprit aussitôt la parole sur un ton plus froid :

— M. de Boishébert était content de moi ; il ne consentit à me laisser éloigner qu’à la condition que je retournerais bientôt au Canada pour reprendre du service. Il ne prétendait pas m’imposer cette obligation ; mais il croyait que les circonstances m’en faisaient un devoir ; il le demandait au nom de l’amitié : je promis.

— Malheureux ! s’écria André, pourquoi promettre ?

— Ah ! c’est parce que, du côté de Grand-Pré, mon avenir n’était pas très certain, après tout…

— Il faut avouer que tu as bien fait ton possible pour te compromettre ; mais enfin, qui connaît tout cela chez nous ?…

— D’abord, continua Jacques, à part le danger de me faire fusiller en arrivant aux Mines, je n’étais pas bien sûr si Marie m’avait gardé sa main ; mon cœur repoussait bien ce soupçon, mais on ne peut pas compter éternellement sur la constance d’un cœur de treize ans ; j’avais moi-même manqué au rendez-vous ; elle aurait bien pu se croire excusable de faire un autre choix. Je suppose que les occasions ne lui ont pas manqué…

En prononçant ces derniers mots, Jacques regardait ses amis et appuyait sur chaque syllabe.

— Les occasions… non bien sûr… reprit André. Mais tu jugeras toi-même demain si elle en a profité… Pour le moment, il est temps de prendre un peu de sommeil si nous voulons arriver à Grand-Pré avant le jour.

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