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Chapitre 6

Quelques instants après cette conversation, les quatre voyageurs étaient étendus autour de leur feu sur des couvertures que les frères Landry avaient prises avec eux. Deux d’entre eux ronflaient comme des tuyaux d’orgue, c’étaient André et Wagontaga ; Antoine reposait bien aussi, mais il avait des cauchemars ; quoiqu’il eût passé le bras de Jacques autour de son cou pour être plus en sûreté, cela n’empêcha pas qu’il se vît à tout instant dévoré par des monstres tous plus hideux les uns que les autres.

Jacques seul ne put fermer les yeux. Une agitation fiévreuse s’était emparée de son esprit ; ses sens regimbaient contre les accablements de la fatigue et du sommeil ; il sentait déjà le bonheur, qui lui avait souri pendant un instant, s’éloigner de lui.

On a pu remarquer, vers la fin de la conversation, une fluctuation singulière dans ses sentiments, des contrastes heurtés, une exaltation extraordinaire. André s’en était aperçu, et il avait tout attribué aux impressions variées du retour ; mais d’autres causes étaient au fond des émotions de Jacques ; un incident, purement fortuit, venait de produire une émotion soudaine dans son esprit : en voici l’histoire.

Après le combat du Coudiac, Wagontaga, en fouillant dans les habits du commandant anglais, trouva plusieurs papiers qu’il passa à Jacques. Celui-ci parcourut attentivement ces divers écrits, croyant y trouver quelques renseignements utiles à son gouvernement, mais la plupart étaient insignifiants ; une lettre seulement le frappa, c’était celle que George avait écrite à son frère après le dîner qu’il avait pris chez Marie. La lecture de cette pièce bouffonne l’amusa d’abord. – Tiens, dit-il, les filles de mon village qui invitent les officiers à dîner… qui leur donnent des bouquets, et s’amusent à leur tourner la tête !… Il faut qu’elles soient bien changées depuis mon départ. Mettons ceci en réserve ; si jamais je retourne à Grand-Pré, je serai curieux de connaître celle de mes compatriotes qui donne de si beaux exemples, ainsi que ce monsieur Coridon qui fait le Français et se sent des inclinations si peu naturelles à sa race. Coridon, c’est là un singulier nom pour un Anglais !… – Et là-dessus, il mit le chiffon dans sa poche sans plus y songer. Comme on ne traduisait pas les Égloguesde Virgile, à Grand-Pré, du temps de Jacques, il n’avait pas compris la plaisanterie de George. De sorte que lorsque André lui parla de son bon monsieur George,il n’y fit d’abord que peu d’attention ; mais quand son ami s’écria qu’il avait tué le frère du lieutenant, alors il se prit à penser que le berger Coridon et George Gordon pourraient bien avoir des relations très intimes, s’ils n’étaient pas le même individu, ce qui fit naître en lui quelques craintes, assez naturelles, chez un amant absent depuis si longtemps. Il se rappela la confiance des Landry dans les Anglais, puis les phrases successives d’André : – Véritablement, se dit-il, ce bon militaire me semble bien privilégié ; et l’intérêt exclusif qu’il porte à Marie n’est pas absolument un indice de celui qu’il me portera… M. George qui achetait tous les produits de la petite fermière ; M. George qui s’intéressait tant à Marie, qu’il obtiendrait facilement tous les pardons dont son fiancé aurait besoin.

André avait le tort d’être un bon enfant, trop crédule, un de ces frères qui peuvent être excellents quand leurs sœurs en sont à leur premier amoureux, mais qui deviennent dangereux quand les seconds arrivent. Jacques douta de sa perspicacité ; puis il se rappela qu’à l’époque où le Coridon avait écrit à son frère, il était déjà à la veille d’être adoré, que ses relations avec Marie avaient toujours continué, que celle qui devait ainsi lui donner son culte était la plus séduisante fille qu’il eût jamais rencontrée. Or, sa fiancée était bien la plus gracieuse créature de Grand-Pré !… Il savait aussi que les frères de sa fiancée étaient partis sans la prévenir de leur dessein ; peut-être craignaient-ils qu’elle ne s’opposât à leur départ… Ces considérations enflammèrent peu à peu l’esprit du pauvre Jacques. Cependant, il voulut douter encore ; il n’avait jamais bien remarqué l’adresse de la lettre qu’un trop long séjour dans la poche du militaire avait un peu flétrie. Il se rappelait seulement qu’une seule syllabe du nom était encore bien lisible : c’était la dernière ; or, celle-là termine également Gordon et Coridon : nouveau motif de doute ; pourquoi n’y aurait-il pas eu dans l’armée anglaise deux Gordon et deux Coridon ? Ces coïncidences ne sont pas rares. – Oui. Mais, pensa Jacques, qu’il se rencontre deux Anglais qui aiment également les Acadiens et les Acadiennes, cela est plus inouï.

Toutes ces ambiguïtés de circonstances, tous ces doutes contradictoires avaient retenu jusque-là son esprit en suspens ; il n’avait pas osé faire de questions à ses amis, craignant de les offenser. Aussitôt qu’il vit ses compagnons pris de leur plus lourd sommeil, il se leva, tira la lettre, s’approcha du feu, et après avoir remué quelques tisons, il essaya de déchiffrer le mot de sa terrible énigme. Avec les données qu’il avait déjà, il put facilement constater l’adresse suivante : « À monsieur le capitaine Charles Gordon, en station au fort Lawrence. »… Il ne lui restait plus de doute sur l’identité du tendre « berger d’Acadie » et du « bon monsieur George ».

Le caractère de Jacques était naturellement doux ; mais il renfermait un grand fonds de sensibilité joint à des passions élevées et énergiques : les malheurs, les luttes continuelles de la vie poussent souvent ces natures à la violence ; elles s’insurgent contre les obstacles, elles s’habituent à douter du bien qu’elles ne voient pas, elles soupçonnent du mal aux moindres apparences ; leur imagination malade les pousse au fanatisme de leurs opinions et de leurs vertus, en même temps qu’elle leur exagère les obligations et les devoirs des autres.

— C’est donc bien vrai ! murmura Jacques, en regardant encore le papier ; elle aurait consenti à recevoir les hommages d’un officier anglais, d’un drôle « à sa onzième flamme »… et cela, pendant que les conquérants insultent les siens, les pillent, les chassent ;… pendant que nous répandons notre sang pour la France ;… pendant que je souffre toutes les privations de la misère, dans l’espoir d’arracher l’Acadie des mains de ces bourreaux, n’ayant qu’une seule pensée pour soutenir mon courage, celle d’obtenir de Marie la récompense de mes sacrifices et de mes fatigues !… C’est déjà un crime de laisser arriver dans sa maison un pareil fripon, lors même qu’elle aurait repoussé ses assiduités.

Après un moment de contemplation intime, durant lequel il entrevit, dans un rayon céleste, la petite maison blanche de la fermière plus blanche encore, il se reprocha ses soupçons injustes : – Non ! non ! dit-il, c’est impossible ; il n’y a pas de fille à Grand-Pré assez dégradée, assez indigne du nom qu’elle porte pour aller ainsi, méprisant son sang, outrager dans un pareil moment tous les devoirs qu’imposent le cœur et l’honneur, tous les souvenirs, toutes les traditions de gloire de sa race ! Et s’il pouvait se rencontrer une Acadienne assez lâche pour vendre sa main et son amour, ses engagements sacrés, pour la fortune, le nom et la position d’un officier anglais, ce ne pourrait être Marie… Elle sait combien je les déteste ; elle était toujours de mon parti quand j’en disais du mal chez les Leblanc… On ne pervertit pas si tôt son caractère et son âme, dans mon pays. Ce bouffon de lieutenant se sera fait illusion sur une simple politesse.

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