Chapitre 14
Dix heures venaient de sonner dans le silence et la tristesse de la vieille maison blanche. Le père Landry, sa femme et leur fille s’occupaient à sortir des armoires et à détacher de diverses parties de la maison le linge, les habits et tous ces effets d’usage continuel qu’il faut prendre quand on part pour un long voyage dans des régions inconnues. Un sentiment profond de découragement se manifestait dans leur démarche ; la tristesse dominait surtout les deux femmes : elles étaient indécises, distraites, aveugles. On voyait seulement que Marie faisait de grands efforts pour garder les apparences du courage et soutenir celui de ses vieux parents ; mais son trouble la trahissait souvent, elle venait les bras chargés de choses inutiles et s’en retournait quelquefois avec les nécessaires.
— Allons, disait le père, qui liait les paquets, ayons plus de force, ne nous troublons pas ; ma pauvre enfant, ne prends que les choses les plus urgentes ; les maîtres ne se chargeront probablement pas d’un gros bagage ; ils tiennent plus à exporter nos corps que notre marchandise.
— Oui, répondait sa fille, mais prenez toujours ces bonnes flanelles et ces couvertures ; on ne peut pas en avoir trop ; c’est bientôt l’hiver, vous pourriez être malade et nous coucherons peut-être dehors… Et puis, père, vous êtes vieux, vous ; ils auront bien un peu pitié d’un vieillard ?… – Le père secouait la tête et prenait. – Ajoutez donc cette autre casaque, continuait Marie, et ces deux juste-au-corps, et ce frac, et ces vestes, et ces mitasses,et ceci… Mettez, mettez toujours, le voyage sera long, et nous ne pourrons pas coudre de sitôt, peut-être…
— Mais pour toi, ma Marie, tu ne t’apportes rien ?
— Oh ! soyez tranquille, je ferai bien mon petit paquet ; je le mettrai avec celui de ma mère ; – et elle jetait parmi les habits de celle-ci tout ce qu’elle croyait devoir être utile à la bonne femme, mais rien ne tombait pour elle-même.
Une fois, son père la vit venir avec une brassée prise tout d’une pièce dans la lingerie ; le morceau semblait enveloppé depuis longtemps ; Marie le laissa tomber près du vieillard et elle allait repartir sans trop savoir ce qu’elle venait de faire, quand le père l’arrêta :
— Mais où veux-tu que je te place ceci, pauvre enfant ? C’est bien gros ! Qu’est-ce qu’il y a là-dedans ?…
— Tiens, comme je suis folle !… Mais je ne sais plus ce qu’il y a là-dedans ; c’était parmi d’autres paquets semblables. – Là-dessus, elle fit partir les attaches et il jaillit de l’enveloppe trop tendue, un nuage de blancs et légers tissus, au milieu duquel reposait, comme une couvée dans son nid de duvet, une couronne de fleurs d’oranger artificielles : de tout cela s’exhalait le parfum du foin de la vierge. La pauvre enfant fit un cri de surprise, et se cacha le visage de ses deux mains. C’était le trousseau de la mariée, qu’elle avait préparé, dans les longs soirs de l’hiver de 1749, pour charmer son attente et s’entretenir de son bonheur futur, dans le secret de sa chambre. La toilette était restée ainsi au fond de l’armoire, où, dans les familles économes de cette époque, on reléguait les habits qui ne devaient servir qu’aux fêtes de l’année. Ceux-ci attendaient la grande fête du retour…
Le père Landry, navré, regarda sa fille quelque temps, n’osant articuler une parole ; puis quand il vit qu’elle sanglotait, il enlaça ses bras autour de son cou et il la pressa sur son cœur. Après un instant, Marie lui dit :
— Père, vous me teniez comme cela, quand il partit : vous rappelez-vous ?… je vous disais, comme une enfant que j’étais, que mes oiseaux n’étaient jamais revenus ; et vous me répondiez : « Ma Marie… les garçons, ça revient, ça se souvient toujours »… C’était le jour du second départ, celui-là ; aujourd’hui, c’est le troisième… Mais, ajouta-t-elle, en s’apercevant que les larmes de son père inondaient son front, je vois que je vous fais pleurer ; vous aviez pourtant assez de peine ; pauvre père, je ne veux plus vous causer de chagrin, comme cela ; – et, après l’avoir embrassé, elle reprit dans ses bras son inutile fardeau, ajoutant tout haut mais comme par irréflexion :
— Voyons, mettons toujours ceci de côté ; on pourra peut-être encore s’en servir… ici…
Son père, en l’entendant, la regarda s’éloigner avec étonnement : mais dans le même moment, une main frappa quelques coups à la porte, qui s’ouvrit presque aussitôt, et George demanda, avec douceur et même avec timidité, s’il pouvait entrer. En l’apercevant, Marie sentit le besoin de rencontrer le sein de sa mère pour s’y appuyer ; et elle murmura de ses lèvres glacées :
— Quoi ! c’est lui !… c’est lui, mon Dieu !…
Son père s’était levé pour aller au-devant de l’officier, et sans lui présenter la main, il lui dit, cependant, avec beaucoup de déférence :
— Entrez, monsieur, entrez, asseyez-vous ; vous en avez plus que la permission ; vous êtes maintenant chez vous, ici…
— Comment ! dit George, en prenant avec empressement les mains du vieillard, vous auriez été favorable à la demande de Mlle Marie ! Ah ! merci, j’en suis si heureux !… Vous êtes tous sauvés, et il est inutile que vous vous donniez la peine et la fatigue de ce bouleversement, puisque nous devons rester tous ensemble !
En entendant ces derniers mots, la mère Landry tomba à genoux, joignit les mains comme pour remercier le ciel. Mais le père resta stupéfait, regardant tour à tour le lieutenant et sa fille :
— Pardon, monsieur, dit-il, mais je ne vous comprends pas. Ma fille ne m’a pas encore fait part des engagements qu’elle a pris avec vous… Vous vous méprenez sur le sens de mes paroles ; je voulais dire que cette maison m’ayant été enlevée par votre gouvernement, vous aviez désormais, plus que moi-même, le droit de vous y asseoir. Je suis ici, maintenant, votre obligé…
Marie, qui ne s’attendait guère à une pareille entrée en matière, blessée au cœur par le sentiment de reproche que renfermaient les paroles de son père, se hâta d’intervenir.
— C’est à moi, dit-elle, d’expliquer la cause de la méprise de M. George. Il y a quelques jours, il m’a demandé ma main ; la difficulté des circonstances, puis votre absence et le trouble où nous nous sommes trouvés depuis, m’ont empêchée jusqu’à ce moment de vous confier cette proposition, et de vous demander vos conseils et une décision. Aujourd’hui, ce mariage est la seule chose qui puisse vous sauver, vos enfants et vos biens… Les moments sont précieux ; jugez si vous devez y consentir. Je soumets tout à votre volonté… Ce qui pourra faire votre bonheur fera le mien…
— Et le mien aussi, interrompit sa mère, et celui de M. George. N’est-ce pas, M. George, que vous en serez très heureux ?…
— Ah ! madame, ce serait mon plus grand bonheur !… et c’est tout ce qui peut me faire solliciter cette faveur…
— N’est-ce pas, mon mari, que tu donnes ton consentement, comme je donne le mien… puisque ça doit satisfaire tout le monde, sauver tes enfants ?… Ah ! sauve nos enfants, nos pauvres enfants !… Qu’ils ne puissent pas te reprocher leur exil, leurs tortures ; et puis, qu’est-ce que tu pourras faire, toi, en exil, vieux, peut-être séparé de tes plus forts soutiens, peut-être sans moi ?… car bien sûr, je ne pourrai survivre… ; j’en mourrai, je le sens !…
Ici, Marie, que ses forces ébranlées par tant d’assauts soutenaient à peine, les sentit céder tout à fait sous son émotion, et elle vint de nouveau s’appuyer contre sa mère, ce qui interrompit la plainte de la bonne femme.
— M. le lieutenant, reprit aussitôt le vieillard, qui n’avait pas paru profondément touché des lamentations de sa femme, vous êtes donc venu pour me demander ma fille en mariage ?
— Oui, monsieur, je venais avec l’espoir d’obtenir votre consentement.
— Ce n’était pas la peine, monsieur ; je n’ai jamais prétendu gêner les sentiments légitimes de ma fille ; si elle en sent assez pour vous épouser, elle peut le faire ; elle est libre, elle a l’âge nécessaire pour décider elle-même de ses propres volontés. Nous lui avons toujours laissé le choix de son bonheur, et elle ne s’est jamais plainte que nous l’empêchions d’y arriver. Nous n’avons exigé de nos enfants que d’être honnêtes jusque dans leur pensée, et de respecter la loi de Dieu, l’honneur de leurs parents et de leur pays. Parlez donc à ma fille, monsieur ; je n’ai pas la garde de son cœur ; elle ne me doit que l’amour d’un enfant ; vous lui en avez demandé un autre, il n’appartient qu’à elle de le donner. Le mariage, paraît-il, sera chose facile ; Marie a là une toilette de noce, et le notaire et le père ont reçu tout exprès leur liberté… Il ne manque que le prêtre. Il est vrai qu’il aurait peu à faire, dans ce cas-ci…
— M. Landry, je déclare aujourd’hui que je suis catholique.
— J’en suis bien aise, monsieur… Quant à mes propriétés, il ne peut pas en être question dans cette affaire ; je ne les possède plus… Votre gouvernement a cru juste de me les enlever, soit : mais je les avais trop bien gagnées pour me sentir aujourd’hui le désir de les racheter avec de l’argent si l’on m’en offrait l’occasion, encore moins avec la volonté, le sang et la vie des miens. Parlez donc à ma fille, qu’elle dispose seule de ce qui lui appartient : je serais fâché qu’elle en sacrifiât quelque chose pour moi ou pour conserver les biens qui ne sont plus à nous. Votre gouvernement a décrété que nous étions tous des traîtres à notre roi, que nous ne pouvions plus être considérés comme des sujets loyaux de Sa Majesté ; cet arrêt est tombé sur moi comme sur mes voisins, mes enfants, tous mes compatriotes ; or, je pourrais jurer sur ma conscience et sur la parole de Dieu (si cela m’était permis) qu’aucun de ceux que votre sentence a frappés n’est plus coupable que moi… Ce n’est pas un mariage, monsieur, qui peut absoudre d’un crime d’État, qui peut laver d’une flétrissure de l’autorité souveraine, si l’on juge qu’elle est méritée, et si la sentence est maintenue. Je rougirais de manger le pain que me donnerait ma terre, si ce n’était pas la loi même de mon pays qui m’en rendait la propriété intacte ; je rougirais de rester seul ici : avec l’apparence du seul citoyen innocent de Grand-Pré, je me sentirais la conscience du seul coupable, du seul traître ; je rougirais devant mes enfants, devant ma fille… ; et à mon âge, monsieur, on n’apprend pas la honte et on ne l’enseigne pas à sa famille. Je ne suis donc pas libre de rester ici : que ceux des miens qui veulent profiter de vos bontés demeurent s’ils le désirent, s’ils craignent de m’imposer la responsabilité de leurs misères ; moi, je partirai comme tous les Acadiens ; et comme je crois devoir encore le moment de liberté dont je jouis aujourd’hui à la faveur de ce futur mariage, je ne puis pas en faire usage plus longtemps : on dit déjà, autour de la maison, que je suis à marchander des pardons. Je pars… Vous avez un notaire, monsieur, et vous pouvez avoir des témoins ; ma femme peut donner le consentement pour deux : ça suffit pour ces sortes de mariages… Marie, réponds à présent à M. George ; c’est à toi qu’il s’adresse…
La jeune fille s’était d’abord caché la figure sur le sein de sa mère, pour entendre l’arrêt qui allait décider de son sort ; mais pendant que les phrases graves de son père tombaient une à une sur elle, comme pour déposer sur son front la responsabilité soit de l’honneur, soit de la honte de la famille, et l’investir du libre arbitre de sa conduite, elle avait relevé peu à peu la tête, puis s’était détachée de l’étreinte maternelle, et aux derniers mots qui lui furent directement adressés, elle se trouvait déjà debout, imposante comme une reine, le visage resplendissant de toute la noblesse de ses traits et de toutes les beautés de son âme. George s’était retourné de son côté, mais elle n’attendit pas qu’il lui fit une question qu’il n’avait plus, d’ailleurs, la force et la dignité de formuler, elle se précipita aux genoux de son père, et passant ses mains autour de son cou, elle lui dit en attachant sur lui un regard où l’amour et le bonheur débordaient :
— Eh bien ! non, je ne voulais pas vous humilier, faire rougir ce front que j’ai toujours vu briller de l’éclat de l’honneur, qui m’a toujours montré le chemin de la probité, que j’ai toujours regardé avec orgueil et confiance. – Et Marie baisait avec une tendresse ineffable les cheveux blancs du vieillard. – Je ne voulais, mon père, que vous sauver d’un exil affreux ; je ne pensais qu’à cela, moi, ou plutôt je ne pensais pas ; je ne sentais que mon amour pour vous, je le sentais en aveugle, je ne mesurais pas même le sacrifice cruel que m’imposait ce sentiment… cruel à mon sang, cruel à mes croyances, cruel à mes souvenirs, mais doux à mon cœur parce qu’il devait vous sauver !… Je ne réfléchissais pas même qu’il pouvait faire injure à votre honnêteté, que vous le repousseriez ainsi… Vous me le pardonnerez !… n’est-ce pas que vous me le pardonnerez, père ?… Une femme qui aime ne pense pas ; vous le savez bien que nous ne pensons jamais, que nous ne raisonnons pas, nous ;… vous me l’avez si souvent dit… Une femme sent, puis elle agit, elle rit ou elle pleure, elle s’arrête ou elle se précipite à travers le feu, au fond de l’abîme, partout où son amour ou sa haine la pousse ; notre intelligence, notre raison, est là, là, dans notre cœur ; Dieu l’a mise au foyer de nos affections ; si elle ne nous inspire pas toujours des actes bien réfléchis, n’est-ce pas, père, qu’elle nous en fait commettre quelquefois de généreux ?…
— Oui, ma fille, ma Marie belle, aimée,… toujours de plus généreux que les nôtres et souvent de plus raisonnables !…
— J’aurais dû pourtant penser, continua Marie, que vous n’accepteriez pas cet échange de votre petite fille contre votre liberté, cette alliance étrangère, cet isolement honteux dans le malheur commun… Ah ! que je vous aime ainsi, noble et généreux ; que vous me faites du bien, que vous me rendez orgueilleuse de vous !… Ah ! quelle action j’allais faire ! quel sacrifice, mon Dieu !… Comme il comprimait mon âme ! comme il blessait mes instincts ! comme il clouait mes aspirations !… Ah ! que je me sens bien, là, maintenant, avec vous, devant l’indépendance de notre exil !… Je respire !… je respire, dans ce souffle que vous répandez sur mon visage, tous les parfums de ma vie que je croyais perdus, la liberté de mes anciens cultes, l’amour de la France… Je me sens encore fière, je me retrouve ce que j’étais ; je suis toute votre fille, parce que vous êtes tout mon père… Oui ! oui ! nous irons en exil, nous irons… Je vous aimerai tant, tant !… que vous ne souffrirez pas, que vous ne vieillirez pas, que vous vous croirez encore dans notre Grand-Pré, avec tous vos parents, tous vos amis, avec tout ce qui vous faisait plaisir, rien qu’avec votre petite Marie !…
Et la belle enfant entrecoupait chacune de ces phrases avec un baiser qu’elle mettait au front, sur la barbe, sur les yeux tout pleins de larmes du noble vieillard. Elle avait oublié George.
Quand elle se leva pour courir porter à sa mère une consolation et une caresse, lui dire qu’elle l’aimerait bien aussi, qu’elle saurait lui alléger les chagrins de la proscription, et lui faire oublier ses vieux rêves d’ambition, l’officier se retrouva devant elle : il était encore debout, dans l’attitude d’un criminel qui a reçu sa sentence, le cœur déchiré, l’âme accablée d’humiliation devant les grandeurs de cette chaumière. Ces infortunés venaient d’ouvrir un abîme devant ses félicités tant rêvées, mais ils l’avaient creusé d’une main sublime ; en le laissant tomber au fond, avec l’édifice écroulé de son amour, cette jeune fille restait à ses yeux tout illuminée sur les hauteurs, gardant sur son front toutes les grâces célestes que peut refléter la figure d’une femme ici-bas. Si elle avait blessé si cruellement ses plus purs sentiments, ce n’était pas par malice ou par mépris personnel, ce n’était pas en s’abaissant, mais par grandeur d’âme, en s’élevant au-dessus de lui, parce qu’il était investi de toute l’injustice de son gouvernement, parce qu’il portait la réprobation de son pays. George comprenait assez les élans généreux du cœur humain pour ne pas sentir de la haine contre Marie : il rougissait d’être Anglais, mais il aimait plus que jamais… et il souffrait horriblement…
Marie s’en aperçut d’un coup d’œil ; car il avait attaché sur elle un regard qui implorait un mot de pitié ; elle s’arrêta soudainement devant lui et parut ébranlée.
— Monsieur George, dit-elle, je viens de vous outrager, n’est-ce pas ?… et vous n attendiez pas cela de moi,… vous,… si généreux !… Ah ! pardonnez-le-moi. Dans tous ces combats qui se sont livrés dans mon âme, j’ai perdu mon chemin ;… et quand j’ai vu mon père, ma mère, tout ce qui tient à ma vie, sur le bord d’un affreux gouffre, et que pour les sauver vous m’avez dit qu’il fallait y jeter mon cœur, je me suis sentie prête à le faire. Pourquoi tentiez-vous mon amour d’enfant ?… il était plus grand que celui que je pouvais vous donner, il m’a poussée,… et j’ai cru qu’il serait assez puissant pour me donner toutes les vertus de mon sacrifice, pour me faire oublier tout le passé, qu’il pourrait absorber, dans le simple sentiment de reconnaissance et de respect profond que je vous dois, dans les bornes obligées du devoir que je vous aurais juré, toutes mes passions de Française, tous les élans refoulés d’un amour déjà fiancé. Mais, monsieur, je me trompais ; vous voyez bien que je me trompais,… puisqu’à la première rupture de ces liens de fer dont j’enlaçais mon cœur pour le soumettre à l’holocauste, il a éclaté et a brisé le vôtre… Vous êtes Anglais, et vous avez trop d’orgueil et de dignité pour renoncer à votre caractère national, pour consentir à voir mépriser votre sang et maudire votre drapeau. Eh ! bien, je l’aurais fait dans mon cœur, et mon estime se serait peut-être changée en haine… Cette nationalité que vous m’auriez donnée, ce drapeau dont vous auriez couvert mon front, ils auraient toujours été pour moi une injustice, comme une insulte éternelle, et dans mon cœur, comme un remords sanglant ;… je vous aurais détesté… Et Jacques !… dont le souvenir m’aurait poursuivi dans ma félicité apparente,… au lieu de son supplice,… sur la terre de ses dépouilles ;… Jacques à qui j’aurais fait injure le jour de son arrivée, la veille de son exécution, quand il revenait réclamer ma foi et ma parole, ah !…
— Mais il vous a rendu… il vous a rejeté tout cela, dit George ; il vous a traitée comme une malheureuse !…
— Oui, c’est vrai, il m’a repoussée quand j’allais tomber dans ses bras, il a eu l’injustice de me croire capable de toutes les lâchetés, de toutes les bassesses qui puissent avilir le cœur d’une honnête fille et le caractère d’une Française ; il m’a laissée tomber à ses pieds… Ah ! c’était bien affreux, cela !… mais je lui pardonne, parce qu’il a beaucoup souffert, parce qu’il aimait la France plus que moi, autant que mon père, et parce qu’il n’est pas seul coupable de son injustice… Dans les circonstances où il m’a revue, son indignation était assez motivée, et si vous voulez, monsieur, relire les pages que voici, qui se trouvaient en sa possession, vous comprendrez que ces injustes soupçons avaient aussi une cause qui peut les excuser, même à vos yeux…
Marie tendit à l’officier la lettre que Jacques lui avait jetée à la figure, au moment de leur entrevue ; cette lettre qu’elle avait saisie et mise dans son sein, sans savoir ce qu’elle faisait, elle l’avait retrouvée le matin même, sur le plancher de sa chambre.
— Je ne l’aurais pas lue, poursuivit-elle, si j’avais vu tout de suite qu’elle était adressée à monsieur votre frère, ou si j’eusse compris plus tôt le pseudonyme…
George se sentit foudroyé de honte en voyant revenir ce ridicule témoignage de sa légèreté et de ses extravagances passées, dans de semblables circonstances, et par de pareilles mains : il chancela, il aurait voulu disparaître sous terre. La jeune fille le regarda durant quelques instants, en silence, jouissant peut-être, dans le secret, du cruel châtiment que venait d’infliger à son auteur cette œuvre impertinente. Mais la situation était trop pénible pour le lieutenant, et Marie avait trop bon cœur pour en profiter quand elle le voyait déjà tant puni.
— Monsieur, dit-elle, cette lettre ne peut détruire l’estime que vous méritez ; elle confirme le mien ; elle est pour moi un témoignage de la sincérité de vos aveux d’hier… En la relisant, vous penserez au tort que peuvent faire quelques mots tracés dans un moment d’oubli. Vous voudrez bien croire, de plus, que si je ne consens pas à devenir l’objet d’une onzième flamme, ce n’est pas tant que je croie à la frivolité et à la fausseté de votre onzième, que parce que je ne puis pas arracher de mon cœur l’impression des premières qui l’ont brûlé ; et vous me pardonnerez, je l’espère, le mal que je puis vous avoir fait aujourd’hui… Ah ! ne nous en voulez pas, monsieur George ; il vaut mieux que les choses soient ainsi ; nous serions restés ici, avec des cœurs comprimés, des sentiments pénibles, et sans doute, avec des devoirs odieux, malgré vos bontés. Eh bien ! nous emporterons dans l’exil des souvenirs pleins de notre reconnaissance pour vous ; en pensant à vous, nous haïrons moins la nation qui nous a frappés… J’espère que vous ne refuserez pas un adieu amical.
Marie tendit sa main au lieutenant, qui la prit en silence, et elle ajouta :
— Maintenant, monsieur, puis-je encore vous demander une grâce… une grâce qui est une réparation ?
— Quelle grâce puis-je vous accorder, mademoiselle, qui soit une réparation ? dit George avec surprise.
— Que vous fassiez dire à Jacques, avant qu’il meure, que je lui ai conservé ma parole, que je n’ai jamais aimé que lui…
À ces mots, George sentit son orgueil jaloux se réveiller violemment et faire irruption au milieu des sentiments les plus généreux de son âme. Sa tête se releva et perdit tout à coup cette expression de douleur passive qu’elle avait gardée jusque-là ; l’humiliation que sa lettre lui avait fait subir ulcérait encore son cœur, malgré les paroles de baume de Marie ; sa fierté en avait profondément souffert. Cependant, il sentait qu’il expiait une faute, un tort envers cette fille admirable, et il en avait enduré dignement le châtiment : la noble indignation manifestée devant lui par les Landry contre sa nation ne l’avait pas outragé ; il comprenait qu’elle était méritée. Mais aller s’immoler devant ce Jacques, qui lui ravissait un être adoré, qui lui avait occasionné cette honte sous les yeux de Marie ; s’avouer vaincu devant ce paysan brutal, devant ce meurtrier de son frère, qui avait osé porter la main sur lui, cela le révoltait, et il dit avec fermeté :
— C’est moi que vous voulez charger de ce message étrange ?
— C’est vous, monsieur, parce que j’ai une confiance absolue dans votre générosité, parce que vous êtes le seul qui puissiez approcher de Jacques, et surtout, parce qu’il ne convient qu’à vous d’expliquer les rapports qui ont existé entre nous, et la portée réelle de votre lettre.
— C’est donc une confession que vous voulez que j’aille faire à votre ami.
— Ce n’est pas une confession, c’est un service d’ami, c’est un bienfait, c’est un acte de probité, compatible avec toutes les croyances et avec toutes les dignités, qu’une femme vous demande avec des larmes ; et je ne pense pas qu’un homme juste, qu’un prétendu catholique puisse appeler cela du nom de confession pour se donner l’avantage de le refuser avec mépris ; s’il en était ainsi, je croirais, moi, avoir le droit d’appeler cet homme un hypocrite… Ce n’est pas l’opinion que nous avons de vous, monsieur.
— Pardon, mademoiselle, j’avoue que j’ai eu tort de m’exprimer ainsi. Ce que vous voulez, donc, c’est que j’aille m’humilier devant ce traître, devant ce rival forcené, cet amant extraordinaire, qui, après être resté absent pendant cinq ans, sans donner signe de vie, sans songer à sécher les larmes qui coulaient ici pour lui, et à soulager, au moins par un message, les inquiétudes constantes d’une fiancée, se croit autorisé, par dix lignes de gaieté trouvées dans la poche d’un étranger, à vous soupçonner de tous les crimes, et à vous traiter, en arrivant, comme une épouse infidèle et perdue… Vous voulez que je m’abaisse à parler à ce transfuge qui vient, les mains pleines du sang de mon frère, briser mon bonheur, enlever brutalement de mon cœur l’idole pure que j’entourais depuis deux ans du culte le plus vrai, le plus constant ; que j’encensais, dans le secret, de tous les parfums purifiés de ma passion ; qui avait fait naître pour moi, dans cette solitude, un monde enchanté que je n’aurais pas voulu sacrifier pour toutes les merveilles de notre vieux continent et que je croyais ne jamais abandonner… Vous voulez, Marie, que je porte à ce misérable mon cœur comme une victime expiatoire, pour recueillir ensuite des paroles de pardon pour vous, et pour moi… le silence du mépris !…
— Je sais, lieutenant, à quoi m’en tenir sur l’absence prolongée de Jacques et sur son silence. J’ai appris tout ce qu’il avait fait… je connais aussi ce qu’ont pu produire vos dix lignes de gaieté sur cette âme droite animée du sentiment le plus profond et le plus digne : dans notre pays, on ne connaît pas cette sorte de gaieté, parce qu’on ne croit pas qu’une fille respectable puisse en être l’objet. D’ailleurs, monsieur, il y avait dans votre lettre des faussetés… Ce n’est pas moi, mais c’est mon père qui vous avait invité à dîner, à la ferme, et c’est Janot, seul, qui vous a servi le bouquet délicieux… cela, vous le saviez. Je vous demande de rétablir la vérité de ces faits près de votre prisonnier ; vous seul, vous pouvez le faire avec autorité et délicatesse. Vous lui direz, en outre, que vous n’étiez reçu dans notre maison qu’à titre de bienfaiteur, et que c’est le hasard qui a voulu que nous fussions ensemble hier matin… le hasard et la confiance que j’avais dans votre respect et votre dignité.
— Lui dirai-je vos dernières paroles… aussi ?… dit George avec un peu d’ironie.
— Oui, monsieur, dites-les ; car je les lui dirais, moi, devant vous !… dites-les, si vous tenez à tout dire… Mais si c’était pour abuser de votre situation auprès de lui, pour le tromper encore dans l’impossibilité où il est de m’entendre, comme vous semblez vouloir abuser de celle que vous m’avez faite par votre légèreté et vos perfides témoignages d’affection en face des cruautés de votre gouvernement, alors, cette vérité deviendrait une calomnie cent fois plus méchante que les folies que vous avez écrites, et je ne verrais plus en vous qu’une passion égoïste et vile !…
— Oh ! pour le coup, c’en est trop, je ne dirai pas un mot…
— Vous me refuseriez cette réparation ?… Est-ce parce que je suis une femme faible, malheureuse,… une prisonnière ?… Vous autres, hommes d’honneur, vous n’en accordez qu’à ceux qui vous les demandent les armes à la main.
— Mais c’est un brigand… l’assassin de mon frère, il me répugne…
— Un soldat, monsieur, n’est pas un assassin ; il a tué votre frère sous le drapeau de la France, après avoir vu vos gens disperser ses parents, incendier leurs demeures ; il l’a tué sur un champ de combat, et il vous l’a dit, lui, parce qu’il était fier de son action, et qu’il n’a pas peur de la vérité… Vous, monsieur, vous avez tué, par un mensonge, sa foi dans ma parole, son espérance dans mon amour, son orgueil dans ma vertu ; ceci n’est pas honnête, c’est un crime contre la probité… Ce brigand de Jacques serait donc votre maître dans les voies de l’honneur ?… Votre gouvernement peut se croire le droit de lui ôter la vie ; vous, monsieur, vous n’avez pas celui de lui ravir un sentiment légitime, une confiance juste, une consolation à la mort ; vous n’avez pas le droit de laisser mourir mon nom marqué d’infamie, dans le cœur de mon fiancé…
George avait fait trois pas du côté de la porte ; il s’arrêta sous le coup de ces paroles qui le frappaient comme l’arrêt d’une souveraine justice ; un instant, il chancela, puis il franchit le seuil en murmurant :
— Non ! non ! jamais !… jamais !…
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