‹ Jacques et MarieChapitre 42 sur 67 · Chapitre 15

Chapitre 15

A peine George était-il sorti, que les trois habitants de la ferme des Landry furent entraînés par un même sentiment dans les bras les uns des autres ; ce ne fut qu’une même étreinte, longue, silencieuse, mais surtout brûlante de tendresse. Ils ne purent rien se dire ; ils s’admiraient, ils s’aimaient dans leur générosité sublime ; tout voile était déchiré entre leurs âmes unies ; plus de soupçons, plus d’incertitudes isolées, plus de trames secrètes ne les séparaient. La mère avait compris tout ce qu’il y avait de noble délicatesse dans les sentiments de son mari et de sa fille ; l’héroïsme d’une action s’impose à l’admiration de tous, même des intelligences médiocres : quoique incapables de concevoir des dévouements désintéressés, ces natures en subissent involontairement le prestige, quand elles ne sont pas dégradées. La brave femme perdit donc bien vite le souvenir de ses naïves ambitions, de ses frayeurs de l’exil, et comme toutes les vraies mères, comme toutes les fortes épouses de ce temps, elle ne songea plus qu’à partager la vie et les souffrances de ses enfants, et à suivre avec respect et amour le chef de la famille dont l’autorité doit répondre des lâchetés de sa maison, dont le nom doit porter le déshonneur comme la gloire des siens. Ces trois cœurs s’abandonnèrent longtemps à cette joie sainte du sacrifice accepté en commun, à cette harmonie de leurs sentiments unis dans le malheur, dans le devoir, unis au bord de l’abîme, dans ce pur embrassement qui devait être la dernière caresse du foyer.

Mais le père vint à penser qu’il ne se considérait plus libre, que l’honneur ne lui permettait pas de rester dans sa maison ; il s’arracha donc doucement des bras de sa femme et de son enfant, leur disant, en les pressant encore une fois sur son cœur :

— Je vois que j’abuse d’un bonheur qui m’avait été prêté, seulement à de certaines conditions que je n’ai pas remplies… ; il faut nous séparer.

— Mais vous pourriez peut-être attendre un ordre, cher père : ces conditions ne vous ont pas été exprimées, et votre élargissement est illimité.

— Non, ma fille. Il faut apprendre à ceux qui ne connaissent pas les voies de la justice et de la probité que les obligations dictées par l’honnêteté et la conscience s’accomplissent sans commandement. Un vieillard impuissant comme moi, prisonnier, n’a que ce moyen de faire respecter l’honneur des siens… D’ailleurs, je ne voudrais pas laisser aux malheureux qui nous environnent, à mes amis, à mes autres enfants qui souffrent dans l’église, le soupçon injurieux que nous négocions ici une affaire indigne de toi, de moi, du dernier Acadien de Grand-Pré. C’est assez longtemps avoir paru insulter à une infortune respectable, s’être montré chancelant entre la faiblesse et le courage ; il faut finir les inquiétudes des honnêtes gens qui nous considèrent et qui nous aiment. Et puis, je sens que si je restais plus longtemps dans vos bras, je me trouverais plus irrésolu à l’heure du départ. Adieu !… je ne vous reverrai probablement qu’au jour de l’embarquement… Vous allez être encore seules… Recueillez toutes vos forces ; quand elles vous manqueront, priez Dieu ; il ne sera pas sourd à tant de voix qui pleurent et montent vers lui !

En achevant ces mots, le vieillard avait ouvert la porte ; sa femme s’était laissée choir dans la bergère pour cacher ses sanglots, mais Marie retenait toujours le bras de son père.

— Mais que veux-tu faire, pauvre enfant ?…

— Vous suivre jusqu’à l’église.

— Mais tu es si faible, tu as tant souffert !…

— Non, non, père, je suis forte à présent, je suis délivrée d’un poids si pesant ! je pourrais marcher jusqu’au bout de l’Amérique avec vous ! Je pourrais même vous soutenir ; voyez… laissez-moi faire jusqu’à l’église.

Et en exprimant son désir, la jeune fille enlaçait si bien le bras du brave homme, que celui-ci ne voulut pas faire d’efforts pour s’en détacher.

Marie était une de ces organisations élevées et puissantes qui, lorsqu’elles voient dans un événement de leur vie l’abaissement de leurs sentiments, la dépréciation de leur caractère devant leur propre conscience, la destruction de l’idéal de leur bonheur, la contrainte des élans enthousiastes de leur âme, la perte de cette douce liberté d’aimer et de parler d’après l’impulsion de leur cœur et de leurs pensées, sentent plus de souffrances que si elles étaient soumises aux tortures toutes physiques du martyre. C’est pour elles l’anéantissement de leur personnalité morale ; elles ont perdu l’essor divin, elles se traînent, elles languissent, elles disparaissent dans la masse du vulgaire. Comme un fleuve qui s’était creusé un lit superbe sur le roc, dans des plaines solides et plantureuses, qu’on vient tout à coup détourner de son cours pour le jeter dans des savanes sans pentes et sans rivages, où il ne forme plus que des mares stagnantes et fétides, où ses flots n’ont plus d’harmonie ni de fécondité, ainsi Marie, tant que les insinuations et les plaintes de sa mère, jointes à la pitié que lui inspirait le triste sort de ses parents dans leur âge avancé, l’avaient laissée sous l’impression qu’elle devait accepter la main de George, que c’était le devoir commandé par les circonstances, elle était restée dans cet état de dépression morale, d’indécision, de nullité relative qui réagissent si violemment sur les forces physiques. Mais maintenant « elle respirait », comme elle l’avait dit à son père ; sa vie avait repris son cours naturel dans les voies nobles que le Créateur lui avait tracées, et elle s’y élançait avec d’autant plus d’énergie qu’elle avait senti plus longtemps l’entrave mortelle : le fleuve avait retrouvé ses rives spacieuses. Le sort de Jacques, le coup qu’il lui avait porté ulcérait bien encore son cœur, mais cette douleur, elle la recevait dans une âme qui conservait toute sa valeur ; et l’on sait quelle force de résistance une femme oppose à la souffrance. Elle savait d’ailleurs, à présent, que Jacques ne l’avait repoussée que sur les apparences de sa culpabilité, et elle était sûre que Dieu ne permettrait pas qu’il mourût avec la certitude qu’il avait été lâchement oublié. C’était peut-être pour hâter cette faveur de Dieu, pour offrir une occasion à la miséricorde divine, qu’elle tenait tant à accompagner son père…

Ils se dirigèrent donc ensemble du côté de la prison. Quand ils y arrivèrent, George venait de faire relever les corps de garde et il s’éloignait lentement du côté du presbytère. Il vit bien d’un œil venir les Landry, mais il feignit d’être absorbé par les préoccupations de son service.

Douze hommes armés faisaient la ronde autour de l’église, outre les sentinelles qui gardaient les portes. En voyant approcher Marie et son père, sans escorte, ils ne parurent pas comprendre ce que venaient faire cet homme et cette femme,**et ils se hâtèrent de les croiser au passage.

— Halte-là ! dit l’un d’eux, que voulez-vous ?…

Marie répondit : – Mon père veut rentrer en prison.

— Nous n’avons pas plus d’ordre pour laisser entrer que pour laisser sortir ; il faut un permis du lieutenant.

— Un permis pour se constituer prisonnier !… dit en elle-même Marie, voilà qui n’est pas naturel dans ce moment… N’y aurait-il pas dans cette disposition quelques vues secrètes du lieutenant ?… peut-être un remords ?… Aurait-il voulu se ménager par ce moyen une entrevue de conciliation ? Avec un caractère semblable à celui de George, un pareil revirement est dans l’ordre des choses possibles ; chez lui la générosité doit finir par triompher de l’orgueil et de la jalousie.

Ces suppositions firent tressaillir Marie tour à tour d’espérance et de crainte. Il fallait de toute nécessité aller au presbytère, se trouver de nouveau face à face avec l’officier ; cela lui répugnait horriblement ; mais en y allant, elle devait passer sur le plancher qui cachait la captivité de Jacques, et l’idée de se sentir si près de son fiancé l’entraînait malgré elle ; peut-être entendrait-il sa voix… peut-être pourrait-elle jeter quelques paroles qui lui feraient comprendre sa situation : comme les mourants, les captifs ont l’oreille au guet et l’ouïe sensible.

C’est en faisant ces conjectures, dont les amants ont surtout l’esprit d’invention, que Marie joignit, avec son père, le porche qui servait d’entrée à la demeure de l’ancien curé. Pierriche les reçut à la porte et les fit entrer dans le salon, qui se trouvait vide dans ce moment : George s’était retiré dans sa chambre.

Le garçon se disposait déjà à faire quelques questions indiscrètes, mais le père Landry lui dit de suite :

— Va demander à M. le lieutenant s’il veut bien me donner la permission de retourner en prison.

— Rien que pour voir les autres ? dit Pierriche.

— Non, mon enfant : la permission de redevenir prisonnier, va !

L’enfant de la veuve Trahan crut entendre une parole de l’Apocalypse ; il ne songeait pas à bouger.

— Allons, dit Marie, pars, petit Pierre, il nous faut une permission signée.

Force fut au garçon d’obéir.

Il fut plus longtemps absent qu’il ne fallait pour une telle affaire, ce qui laissa Marie dans une grande perplexité.

En l’attendant, le père et la fille ne purent s’empêcher, au milieu de leur préoccupation, de jeter un coup d’œil autour de cette pièce qui leur rappelait la présence et les vertus d’un saint prêtre. Peu de choses avaient été changées dans cette maison à part les habitants, les coutumes et les conversations. On avait tout simplement mis le curé dehors et l’on s’était établi dans ses meubles. Comme ces soldats ne voulaient faire là qu’un séjour passager, ils n’avaient pas jugé nécessaire de remplacer l’humble défroque du saint apôtre par un luxe de ménage qui, d’ailleurs, aurait juré avec l’habitation ; ils se contentaient d’y bien vivre. Le rustique mobilier, fait en partie par la main du vieux prêtre, était encore distribué autour du salon qui servait aussi, jadis, de réfectoire, lorsqu’il y avait des voyageurs à Grand-Pré ou quand le curé réunissait à sa table les pères de familles, ce qui arrivait régulièrement à Pâques et à la Saint-Laurent, patron de la paroisse. Mais les nouveaux occupants n’avaient pas pris grand soin de cette propriété mal acquise. Les chaises, les tables, tout annonçait une ruine prochaine.

C’est toujours bien triste d’entrer dans l’habitation d’un ami parti, mais cela serre doublement le cœur quand on voit la dilapidation et le mépris s’attacher à ses reliques, quand on ne retrouve plus cette atmosphère tout imprégnée du baume de notre vieille affection, mais que tout au contraire, tout nous fait éprouver l’impression d’un bien perdu, d’un vide poignant qui ne pourra jamais être rempli. Marie et son père ne pouvaient attacher leur vue à un objet que le commerce de leur aimable pasteur leur avait rendu familier, sans y trouver la trace d’une maculation.

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