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Chapitre 18

Tous les soirs, depuis le jour de l’arrestation, on avait remarqué au-dessus de l’horizon, du côté d’Annapolis, de la Rivière-aux-Canards, de Cobequid et de Beau-Bassin, de longues traînées de lueur rouge. Ces cordons lumineux, d’abord interrompus et peu perceptibles, se renouaient les uns aux autres en s’allongeant ; le soir du 7 septembre, ils formaient déjà, au-dessus du cercle des forêts voisines, une enceinte menaçante qui éclairait le lointain, comme l’aurore dans un ciel d’orage. C’était l’aurore de la destruction qui se levait sur l’Acadie, les préludes d’un incendie général. Les femmes et les enfants, groupés par l’effroi devant les maisons, suivaient les progrès de l’élément terrible, qui, comme un géant, approchait toujours ses bras immenses comme pour les étouffer. Ces malheureux spectateurs, attachés au milieu de l’arène, assistaient d’avance à l’acte de leur ruine. Ils la voyaient lentement venir, ils réalisaient le désastre, ils imaginaient le désert qui allait se faire sur ce coin de terre où ils avaient vécu leurs beaux jours… Ils semblaient croire, dans leurs idées chrétiennes et dans leur frayeur naïve, qu’ils touchaient à cette conflagration suprême que les anges doivent allumer, un jour, aux quatre coins de la terre.

Les Anglais se pressaient, ils craignaient de la résistance sur plusieurs points. Pour répandre une terreur salutaire au milieu des habitants et les forcer de venir se livrer à leurs bourreaux, pour ne laisser aux fuyards aucun abri capable de couvrir leurs têtes, aucun aliment propre à soutenir leur vie, les soldats avaient ordre, dans certains districts, de ne pas laisser un toit debout, de vider les greniers, de brûler jusqu’à la dernière gerbe, de raser même les vergers. Cette terre devait devenir pour toujours inhospitalière à ceux qui n’avaient jamais fermé leur porte à un étranger ; les arbres qu’ils avaient plantés ne pouvaient plus, sans crime, leur donner leurs fruits !

Dès le 3 septembre, tous les établissements du fond de la Baie-des-Français, de Chipodi, de Mémérancouge, de Passequid étaient déjà la proie des flammes ; quelques jours plus tard, ceux situés le long de la baie Sainte-Marie et sur les rivières qui se déchargent dans la baie d’Annapolis subirent le même sort. Tout ce qui ne pouvait pas être absolument nécessaire à l’existence des troupes anglaises fut sacrifié. On se rappelle que la population des Mines fut à peu près la seule qui se laissa prendre par la ruse ou qu’on voulut bien saisir par stratagème. Les instructions du gouverneur Lawrence laissaient le choix des moyens aux commandants militaires : « que ce soit par force ou par stratagème, selon le besoin des circonstances », disait une dépêche. Dans le district des Mines, les hameaux se trouvant plus compacts et les communications plus faciles, il fut aisé de faire circuler la proclamation de Winslow, et l’on put compter sur une réunion plus générale des habitants. Mais la population de ce district ne représentait qu’une fraction de celle de toute l’Acadie. Partout ailleurs, les familles enfuies dans les bois étaient encore en partie libres. Malgré que plusieurs fussent revenues se livrer à leurs maîtres, il en restait encore beaucoup qui préféraient tenter un avenir de dénuement, les rigueurs de la faim et d’un hiver terrible au sort que leur réservaient les Anglais. Cela commençait à inquiéter les chefs et à les faire douter du succès de leur œuvre d’infamie ; ils craignaient que le désespoir n’inspirât à ces malheureux quelques résolutions extrêmes. Des courriers avaient apporté du Fort Cumberland des nouvelles désastreuses qui répandirent l’alarme dans tous les camps.

Un parti d’Anglais était occupé à promener ses torches dans les maisons abandonnées de Chipodi ; « ils en avaient brûlé sans relâche durant tout un avant-midi. Deux cent cinquante-trois logis, granges et étables, avec une grande quantité de bled et de lin, étaient détruits », écrivait un des officiers de l’expédition 1. La besogne allait à merveille ; on ne trouvait çà et là que quelques femmes ; la journée promettait d’être fructueuse. Le tour de l’église vint, et il paraît que, dans son impatience d’y mettre le feu, un officier courut avec son détachement y porter ses brandons, sans attendre d’ordres supérieurs. Ils en furent bien punis. À peine jouissaient-ils du plaisir de voir la flamme envelopper le monument sacré, qu’une troupe de trois cents hommes fondit sur eux. C’étaient des Acadiens et des Sauvages. Ces braves gens, réfugiés derrière la lisière de la forêt, avaient pu laisser consumer leurs toits ; mais porter des mains sacrilèges sur la maison de Dieu, c’était un crime qu’ils ne pouvaient permettre. Ils tombèrent donc avec une telle violence sur leurs ennemis, qu’ils les dispersèrent après en avoir tué et blessé un certain nombre, ce qui termina les dévastations de l’incendie pour le reste de la journée.

Celui qui écrivait ces détails à Winslow terminait ainsi sa lettre :

« Ici nous demeurons dans une grande inquiétude, craignant qu’un sort semblable ne vous soit réservé ; car vous vous trouvez au milieu d’une bande nombreuse et diabolique. »

Dieu ne voulut pas donner raison à ces frayeurs en infligeant à d’autres le châtiment qu’ils méritaient. Ce premier succès de la résistance ne fit, au contraire, qu’aggraver la situation des Acadiens, en doublant la fureur de leurs tyrans et en leur inspirant des terreurs imaginaires. Ils étaient maintenant aveuglés par cette excitation que donne le mal que l’on fait ; le crime a son enthousiasme, et la peur rend plus cruel. Toutes les lettres qui arrivaient au quartier général avaient une nuance de sombre inquiétude ; ce peuple victime pesait à la conscience de ses persécuteurs. On ne voyait surgir partout que des mains vengeresses ; et d’où pouvaient-elles venir… à moins que Dieu ne fit descendre celles de sa justice ? Ce n’est que du côté de la frontière française que les fugitifs pouvaient recevoir quelque secours et des armes, mais cette frontière étroite était gardée par deux forts, et la mer était aux Anglais ; partout ailleurs les Acadiens étaient dispersés, sans point de ralliement, sans moyens de défense, sans pain, presque sans vêtements ; et ceux que l’on avait saisis ne songeaient plus qu’à la résignation et à la prière.

Le commandant d’Annapolis demandait du renfort pour réduire à la raison, disait-il, « cent chefs de familles qui s’étaient réfugiés dans les bois avec leurs lits !… » Pour les pousser dans les vaisseaux qui devaient les emporter, sans leurs femmes et leurs enfants, il est probable que cet homme usa d’une cruauté telle, que ces malheureux ne purent s’empêcher de résister avec désespoir. C’est ce que laisse croire une lettre subséquente de Murray, datée de Passequid, où il était allé après l’arrestation des habitants de Grand-Pré, pour saisir ceux qui n’avaient pas obéi à la proclamation de Winslow. Lui aussi était inquiet !…

Voici cette lettre, adressée à son colonel :

Cher Monsieur, j’ai reçu la vôtre, etc. et je suis très heureux d’apprendre que les choses sont dans un si bon état à Grand-Pré, et que les pauvres diables sont si résignés : ici, ils sont plus patients que j’aurais pu le prévoir dans les circonstances où ils se trouvent. Quand je songe à ce qui est arrivé à Annapolis, j’appréhende le moment où il faudra les pousser dedans ; je crains qu’il n’y ait quelque difficulté à les réunir ; et, vous le savez, nos soldats les détestent ; s’ils peuvent trouver seulement un prétexte pour les tuer, ils le feront. Je suis réellement heureux de penser que votre camp est bien sûr. J’ai hâte de voir arriver le moment où les pauvres misérables seront embarqués,et nos comptes réglés ;alors, je me donnerai le plaisir d’aller vous voir et de boire à leur bon voyage ! etc.

A. Murray

Winslow sentit donc la nécessité de presser les préparatifs du départ, afin de pouvoir prêter main-forte à ses lieutenants. Il n’y avait encore à la côte que cinq vaisseaux de transport ; cela suffisait à peine à loger la moitié des prisonniers de Grand-Pré. Il fut résolu de faire le plus tôt possible le chargement de ces navires en attendant d’autres voiles ; une fois entassés dans les pontons, on avait au moins la certitude que ces malheureux ne pourraient plus inspirer de craintes. Le colonel fixa donc au 10 ce premier embarquement, et il fit avertir les prisonniers de s’y préparer.

Ce fut alors qu’on permit à quelques-uns des chefs de famille d’aller passer un jour dans leur maison pour aider les femmes à faire les provisions de l’exil. Dix seulement devaient s’absenter à la fois, et ils étaient choisis par le suffrage des autres captifs, qui répondaient sur leur tête du retour de ces élus du malheur. Ce choix, dicté par la pitié, se faisait nécessairement en faveur des vieillards, pères de plusieurs générations. Mais combien purent jouir d’un bonheur si parcimonieusement distribué, durant les deux ou trois jours qui leur restaient à passer à Grand-Pré ?… Il y en a qui restaient plus près, et ceux-là revinrent plus tôt pour faire à d’autres une petite part de leur faveur. Mais plusieurs devaient aller loin, dans les villages voisins ; quelques-uns avaient le pas appesanti par l’âge, et le temps qu’on leur donnait pour le dépenser en soins précieux, en conseils, en caresses, en larmes d’amour, ils en perdirent beaucoup, sur le chemin. Ceux-là n’eurent pas trop d’un jour…

Le père Landry avait déjà joui de son congé d’absence ; il ne voulut pas profiter du droit d’élection que lui donnaient ses années. Quant à Jacques, comme il était enfermé à part, personne ne songea à lui. D’ailleurs, il n’avait plus de proches parents dans le pays, et il était classé dans une catégorie de criminels qui ne pouvaient attendre de faveurs.

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