Chapitre 4
Cependant, quoiqu’il emportât l’espoir d’un prochain retour, le départ n’en avait pas été moins pénible pour lui. Il n’avait pas, sans doute, comme ses parents, à rompre avec de vieilles habitudes ; il n’avait que dix-huit ans ; cependant, celle toute petite qu’il avait contractée depuis quelque temps lui parut bien aussi difficile à briser que les plus antiques et les plus solennelles. On comprend qu’il ne s’agit ici ni de cartes, ni de pipe, ni de course au clocher, mais bien d’une fille d’Ève. Il y en avait beaucoup à Grand-Pré, et elles n’attendaient pas d’avoir vingt ans pour charger leurs frères d’aller dire à leurs amis qu’elles étaient bonnes à marier ; et quand elles étaient jolies et douces comme Marie, elles pouvaient facilement se dispenser de confier aux frères cette mission délicate, qu’ils remplissaient d’ailleurs toujours assez mal. Dans ces heureux temps, les épouseurs se présentaient presque aussitôt après la démolition de la dernière poupée. Ainsi, Marie avait à peine treize ans au départ de Jacques, et les fiançailles étaient déjà une affaire convenue entre eux et leurs familles.
Raconter minutieusement les origines et les phases de cette liaison serait chose futile ; qu’il me suffise de dire que ces origines ne remontaient pas à la nuit des temps, et que les phases les plus saillantes n’étaient pas extraordinaires. Un petit tableau de l’état des coutumes des colonies acadiennes fera deviner en partie au lecteur ces simples et suaves mystères dont chacun a plus ou moins dans son cœur la secrète intuition.
L’isolement où se trouvaient ces colonies ; le nombre encore peu considérable des habitants ; leur vie sédentaire, surtout à Grand-Pré ; leur industrie, leur économie, la surabondance des produits agricoles, le grand nombre des enfants, la pureté et la simplicité des mœurs, tout cela rendait les rapports sociaux faciles et agréables, et préparait des mariages précoces. Tout le monde se voyait, se visitait, s’aimait de ce sentiment que donnent l’honnêteté et la charité réciproque. Les enfants trouvaient facile de se lier entre eux dans cette atmosphère de bienveillance où vivaient leurs pères : toujours mêlés ensemble autour de l’église, de la chaumière, des banquets de familles, ils rencontraient bientôt l’objet sympathique et l’occasion de marcher sur les traces de leurs généreux parents. Les entraves ne surgissaient pas plus après qu’avant ces liaisons. Il n’y avait pas d’inégalité de conditions ; à part le curé et le notaire, tous les autres avaient la même aisance, à peu près la même éducation et la même noblesse : toutes choses qu’ils acquéraient facilement avec leur intelligence, leurs cœurs honnêtes et les lumières de la foi.
Or, le curé ne pouvant pas se marier, personne n’avait donc à se disputer sa main ; lui, de son côté, tenait beaucoup à faire des mariages. Quant au notaire, comme il était ordinairement seul dans le canton, on ne pouvait toujours le ravir qu’une fois, ou deux tout au plus, dans le cas d’un veuvage, ce qui le rendait déjà moins ravissant.
Cet énorme parti, ce suprême personnage une fois fixé, les grandes ambitions du village n’avaient plus de but, car il n’y avait pas d’avocat – ô le beau temps ! Comme son curé, le notaire n’avait pas de plus grand intérêt que de conjoindre les autres. Ainsi, tout contribuait à faire les voies larges et fleuries à ce sacrement des cœurs tendres. Donc pas de longs pourparlers ; pas de ces mystérieuses intrigues ; pas de ces dramatiques alternatives de rires et de larmes qui précèdent et gâtent si souvent les unions de nos jours, et qui fournissent de nombreuses pages aux fictions romanesques ; pas de ces interminables répétitions d’un mot, qui s’affadit à force d’être redit ; pas de ces intarissables protestations de constance éternelle, de passion héroïque ; ce que l’on gaspille, ce qu’on laisse évaporer de ces beaux sentiments ailleurs, avant le mariage, on l’apportait là, en plus, dans la vie d’époux et de mère.
Oh ! nos saintes mères ! combien nous devons admirer et bénir leur héroïque existence ; combien nous devons dépenser avec sagesse et générosité le sang et les forces qu’elles nous ont prodigués avec tant d’amour et de dévouement ! Si jamais rôle de femme a été complètement accompli, c’est le leur ; si jamais quelqu’un a su se donner aux autres, avec joie, abandon et sincérité, dans le silence et l’obscurité du foyer, celles-là l’ont fait plus que toute autre. À peine les fleurs de leurs printemps étaient-elles écloses, qu’elles s’empressaient de les effeuiller sur la tête de leurs enfants. Elles n’avaient qu’une saison, l’automne ; la jeunesse ne leur semblait pas donnée pour jouir et alimenter leurs plaisirs, mais pour la faire couler à flots purs dans la vie d’une nombreuse famille et pour fonder une génération forte.
Mariées à quatorze ans, elles étaient mères à quinze, puis elles l’étaient de nouveau tous les dix-huit mois, jusqu’à l’âge de quarante-cinq ans ! Comptez.., je ne mentionne pas les jumeaux. Vous pouvez noter facilement, sans doute, le chiffre des rejetons ; mais vous ne trouverez jamais le nombre des pensées d’amour, des heures sans sommeil, des soins coquets donnés à tous les marmots ; vous n’additionnerez jamais les points d’aiguille, les tours de quenouille, les allées et venues de la navette ; puis les fromages, puis les conserves, puis les produits du jardin, puis les milliers d’autres travaux d’économie domestique, accomplis avec joie pour vêtir et nourrir, pour fêter même cette postérité d’Abraham ! Vous ne compterez jamais, non plus, les services rendus aux voisines, aux filles et aux brus, dans les temps de maladie, ou pour leur faciliter le rude apprentissage du ménage. Ah ! vous, leurs filles, qui, après avoir laissé courir longtemps vos doigts sur des claviers ingrats et vos pieds sur des tapis brûlants, durant les jours et les nuits de votre jeunesse, osez vous écrier, dans l’énervement de vos forces, quand vos enfants pleurent, quand vos domestiques ne peuvent pas assez vous servir : – Que la vie est difficile ! – jugez devant le souvenir de vos fortes mères, quelles femmes vous êtes !
Jacques et Marie ont donc commencé à filer la trame de leur bonheur, absolument comme leur père, leur mère et tous leurs devanciers de Grand-Pré le firent autrefois. Ils vivaient à côté l’un de l’autre, leurs familles étaient intimes, leurs relations journalières. Jacques avait à peine quatre ans de plus que sa petite voisine, et, comme il est proverbial que les garçons ont l’esprit beaucoup moins précoce que les filles, que leur mémoire ou leur tête est beaucoup plus dure – dans l’enfance, bien entendu – Jacques et Marie se trouvaient au même degré de développement moral.
Ils suivirent ensemble les instructions religieuses du bon curé, qui leur enseignait, en même temps, à lire, à écrire et à compter. Pendant plusieurs saisons ils tracèrent, de compagnie, le petit sentier qui conduisait à l’église, le long du grand chemin. Tantôt Marie trottinait devant, tantôt Jacques, pour lui battre la neige, quand c’était l’hiver, ou lui faciliter le passage des mares boueuses, si communes en automne ; bien entendu qu’à tous les mauvais pas, le sexe fort aidait au sexe faible. Quelquefois, pour être plus agiles, les deux enfants eurent l’idée friponne d’enlever leurs chaussures. Alors, Jacques attachait les deux paires par les bouts des cordons et se les passant autour du cou, ils couraient tous deux, joyeux de l’aventure. Jacques ne faisait, d’ailleurs, nullement attention aux petits pieds de Marie, qui laissaient, en touchant l’argile fraîche, tant de jolies empreintes !
C’était une de leurs habitudes de prendre, avec eux, leur collation de midi, qu’ils dégustaient d’ordinaire en commun, sur le gazon, à l’ombre de l’église. Jacques aimait, entre autres choses, le lait-pris, et Marie avait une petite dent aiguisée tout exprès pour grignoter la galette au beurre qui lui faisait éprouver des jouissances toujours nouvelles. Or, il arrivait souvent que Marie avait, dans son panier, du lait-pris, et Jacques, dans son sac, de quoi satisfaire la petite dent de Marie. L’on partageait, cela se devine.
J’ai oublié de dire que les deux amis avaient un fidèle compagnon, qui ne les quittait jamais d’un pas. Cette dernière circonstance me le rappelle ; car il aimait également la galette et le lait-pris, et il faisait grand honneur aux deux ; il aimait aussi, à un égal degré, sa sœur Marie et son voisin Jacques. Il se nommait André.
Les délices de la collation et tous ces agréables petits rapports de bon voisinage n’en firent pas aller plus mal le catéchisme. Le jour de la première communion venu, les deux enfants allèrent ensemble à la sainte table, et quand ils revinrent à la maison, au milieu des parents en fête, il s’échappait un rayon de grâce de leurs fronts purs et candides. Marie était charmante sous son petit bonnet blanc, et dans sa toilette chaste et simple comme son âme. Un séraphin n’aurait pas pu mieux se travestir pour visiter notre pauvre terre, incognito.
Il est probable que ce bon Jacques ne constata pas encore le fait, tout occupé qu’il était à regarder une grande enluminure que lui avait donnée monsieur le curé, où l’on voyait un groupe d’anges débraillés et retors, comme on en faisait sous Louis XV.
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