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Chapitre 5

Depuis lors, Jacques se remit aux travaux des champs avec ses frères, et Marie aux occupations nombreuses d’une ferme aisée. Ils avaient pris à l’autel de leurs pères cette énergie morale qui caractérise les colons de ce temps ; ils allaient maintenant se former, dans leurs familles, à cette vie forte, active et régulière, à ces habitudes de travail et d’économie, de bienveillance et de probité qui furent tout le secret de la richesse et du bonheur des Acadiens.

Le fait seul que l’on retrouve ces deux enfants fiancés, quatre ans après leur première communion, prouve qu’ils n’en restèrent pas, l’un et l’autre, à leurs goûts pour le lait-pris et le gâteau populaire de leur pays. Jacques ne revit plus, sans doute, le petit pied blanc de Marie, car depuis que l’on avait dit à la fillette qu’elle était maintenant une grand’fille, elle aurait rougi jusque sous la plante de ce même petit pied si on l’eût aperçu nu, en public. Mais elle n’avait pas que le pied de mignon. Son minois… qu’elle ne cachait jamais, parce que jamais le chagrin, la honte ou le repentir n’eurent l’occasion de l’effleurer d’un nuage ; son minois était aussi trop gracieux, trop attrayant pour que Jacques ne finît pas par s’en apercevoir.

En grandissant, ils ne perdirent pas complètement l’habitude de faire route ensemble pour aller à l’église ou ailleurs. Les bois et les prairies des deux familles se touchaient ; on avait souvent l’occasion d’y cheminer durant la fenaison ou les récoltes, et, comme tous les hommes des champs aiment à échanger quelques mots avec le voisin, sur les choses de la terre, les Landry et les Hébert suivaient souvent le fossé mitoyen. Les enfants ne faisaient pas autrement que leurs parents ; seulement, Jacques franchissait quelquefois sa levée.

Un jour du mois de juillet, qu’ils s’en allaient ainsi tous ensemble visiter les foins en fleurs, pendant que les papas discouraient sur quelques singulières influences de la lune et sur l’avenir des pommes de terre, Marie avait aperçu, à travers les herbes, de belles grosses fraises qui lui arrachèrent un de ces cris de joie comme en font seul commettre, à pareil âge, ces agaçantes primeurs. Jacques, en garçon bien élevé, lui cueillit aussitôt les plus belles ; et, pendant qu’il jouissait du plaisir avec lequel Marie dévorait ces fruits nés des rosées, des parfums et des couleurs de l’aurore, il constata que les fruits, en s’approchant des lèvres de sa compagne, ne les faisaient pas paraître plus pâles.

Première découverte.

Dans ces terres alluviales, les maringouins sont toujours très abondants ; il arriva donc que plusieurs de ces traîtres insectes osèrent aller butiner sur le frais épiderme de Marie, pendant qu’elle moissonnait ainsi tout le produit du matin ; avec une vivacité qui lui était naturelle, sans songer aux fraises qu’elle tenait sous le pouce, elle appliquait à la partie blessée un preste soufflet qui, tout en tuant le sanguinaire moucheron, écrasait sur place le fruit inoffensif. Plusieurs maringouins vinrent ainsi puiser au sang de la petite fermière, et tous en furent punis, mais non sans le sacrifice de quelques-unes des offrandes de Jacques.

Quand les promeneurs furent près d’arriver au village, un ruisseau se présentant, Marie, tout naturellement, demanda à Jacques de lui indiquer les endroits barbouillés de son visage, afin de faire toilette. Celui-ci trouva facilement les taches de jus vermeil sur le front, aux tempes, dans la fossette du cou, à cet endroit où s’arrondissait la gracieuse oreille que le père Landry aimait tant à caresser ; c’est là où les maringouins font ordinairement le plus de ravage. Mais, quand il fallut explorer les joues et la partie la plus arrondie du menton, Jacques déclara, après un long examen, qu’il lui était impossible de constater l’impression du fruit délicat. Il aurait été bien plus simple de dire tout de suite à Marie de laver le tout ; ce n’était pas l’eau qui manquait… Mais décidément ces enfants commençaient à devenir minutieux. Ce qui est le plus probable, c’est que le grand Jacques avait trouvé, dans ses recherches, sur la figure de son amie, bien d’autres jolis problèmes à résoudre.

La vie laborieuse et libre des champs, le soleil abondant, l’air vif de la mer, les émanations embaumées des bois, les rosées matinales dans lesquelles Marie avait si souvent trempé son pied, en compagnie des narcisses et des violettes ; enfin, le contact continuel et l’aliment d’une nature vierge et féconde avaient donné à toute sa personne cette maturité précoce, commune à toutes les filles du pays. C’était l’union, sur une même tige, de l’éclat de la fleur qui féconde à la saveur du fruit mûrissant.

Un contour ferme marquait toutes les ondulations gracieuses de la figure que l’ardeur de l’âge et la gaieté que donnent le bonheur et l’innocence animaient sans cesse, comme ces bruyères légères, sous l’haleine d’une brise continuelle. Son teint, abandonné négligemment aux caresses du soleil, avait revêtu sur ses lys et ses roses une légère nuance de bistre qui ajoutait encore à l’apparence de force et de nubilité hâtive de la jeune fille. Avec cela, les traits, que l’âge n’avait pas encore bien caractérisés, avaient une finesse peu commune chez les villageoises ; la beauté de l’âme y rayonnait vaguement comme la lumière d’une étoile à travers un nuage léger ; et dans leurs lignes indécises, on lisait déjà une grande sensibilité de cœur unie à beaucoup de force, de volonté et de vivacité d’esprit. Une certaine élégance native jetait sur toute cette petite personne un vernis de distinction naturelle qui ne s’alliait pas mal au bonnet normand, au mantelet de serge bleue du pays, au jupon de droguet écourté.

Voilà la seconde découverte que fit Jacques. Après celle-ci il n’en eut plus guère d’autres à faire que dans son propre cœur, et ces dernières ne l’obligèrent pas à de longues recherches ; elles se révélèrent elles-mêmes à sa conscience : car de ce jour, la petite voisine fut une incarnation complète dans sa pensée, dans son cœur et dans ses sens : il avait rencontré cet être unique, cette femme choisie après sa mère pour féconder dans son cœur cette seconde efflorescence qu’on appelle toujours l’amour, et qui contient comme en essence, toutes les joies, toutes les émotions futures, toutes les espérances, toutes les destinées de notre vie de la terre ; il avait connu pour la première fois et pour toujours, cette attraction mystérieuse de deux êtres, ce contact de deux âmes destinées à perpétuer sur la terre l’amour par leur amour, la vie par leur vie ; il avait goûté toutes ces pures délices que le créateur a semées autour du berceau de la famille, pour nous entraîner par le plaisir vers l’accomplissement des grands devoirs que nous prescrivent la Providence et la société ; il avait senti se graver dans sa mémoire le plus gracieux et le plus éternel de ses souvenirs, celui qui perce sous tous les autres, qui apparaît à toutes les phases de la carrière, jeune, chaste, riant, consolateur, malgré les douleurs, les défaillances et les égarements de l’existence. Enfin la nature, les circonstances, une heureuse destinée avaient fait fleurir un mariage de plus sur le sentier de la vie ; les parents, le prêtre et le bon Dieu n’avaient plus qu’à le bénir.

Il y a des choses qui n’ont pas besoin d’être dites, surtout d’être répétées pour être comprises : et quand on s’aime, pas en amateur, mais pour se marier, pour se marier à treize et quatorze ans, on ne prend pas la peine d’aller chanter les notes de ses sentiments à tous les échos, et aussi souvent que son Ave Maria.Mais enfin, quelque sobre de paroles que l’on puisse être, il faut toujours bien finir par prononcer le mot de la chose, puisque c’est la seule transition possible pour arriver au sacrement. Ce fut Marie qui le dit la première, mais elle le dit d’abord à sa mère ; voici dans quelle circonstance.

On dansait quelquefois sur l’herbe menue, devant la maison des Landry, après les offices du dimanche. C’étaient des cotillons animés, ou des rondes exécutées sur un chant naïf. Dans une figure, je ne sais plus laquelle, Jacques fut obligé de jeter son foulard autour du cou de Marie ; celle-ci s’enfuit ; le foulard était en nœud coulant ; pour ne pas étrangler sa voisine, Jacques lâcha prise, et Marie se sauva vers la maison avec son entrave, qu’elle serra soigneusement avec ses bonnets blancs, dans son tiroir parfumé de propreté et d’herbes odoriférantes. J’ignore si, le soir, elle le mit sous l’oreiller de son lit, ou si elle le noua autour de son cou, pour qu’il lui inspirât de doux rêves durant son sommeil ; mais il est certain que le foulard gardé fut toute une déclaration et devint le premier lien indissoluble contracté entre les deux amants.

Le dimanche suivant, Marie s’en coiffa pour aller à l’église, ce qui procura un bonheur infini à Jacques et ne put échapper à l’observation de la bonne mère Landry, qui jetait toujours un œil à la toilette de sa fille, sur la route de l’église, surtout quand il passait de jolis garçons, des partis… De retour à la maison, dans un moment où les deux femmes étaient seules, la mère dit à la fille :

— Eh bien, si Jacques te demandait en mariage, que dirais-tu ?

— Qui, moi ?… fit Marie avec un grand étonnement qui tournait peu à peu au sourire ; puis elle rougit jusqu’aux yeux ; puis elle embrassa deux ou trois fois sa maman, riant enfin décidément, et elle continua : – Eh bien, ma chère petite mère, je dirais… oui !

— Tu dirais bien, mon enfant, et tu nous ferais beaucoup de plaisir, à tous ; tu n’aimes Jacques que tout juste… un peu plus que nous… et la brave femme embrassa sa fille à son tour, qui se tenait le visage caché dans le cou de sa maman, et se taisait.

Après le grand effort qu’il lui avait fallu faire pour jeter ce premier secret de son cœur à deux oreilles humaines, en face du soleil qui éclaire tout le monde… et entre les quatre grands murs de la maison, qui ont la réputation de tout entendre et de tout répéter, Marie avait besoin de vingt minutes de silence au moins. Quand elles furent passées, la mère Landry reprit :

— As-tu songé à l’époque du mariage ?

— Non, maman, est-ce que je puis me marier à présent ? Suis-je assez grande pour avoir un mari à moi ? Quel âge aviez-vous, mère, quand vous avez pris papa ?…

— Quatorze ans moins… moins quatre mois.

— C’est-à-dire un peu plus que treize, n’est-ce pas, maman ? Eh bien ! j’ai treize ans faits, moi, maintenant ; je pourrai donc, bien vite, dans six ou huit mois, faire comme vous… Ah ! que je suis heureuse ! je ne veux jamais être autrement que vous, maman ; cela fera que je serai une bonne petite mère aussi ! Est-ce que j’aurai dix-huit enfants, moi ?

— Peut-être davantage ; cela dépendra des bénédictions du ciel.

— Alors, vous prierez bien pour moi, maman. Et Marie continua, pendant deux heures, ce chapelet de phrases détachées. Quand le père Landry vint l’interrompre, elle avait déjà fait toutes ses invitations pour le mariage, préparé le dîner de noces, disposé sa toilette, monté et démonté sa maison plusieurs fois, fait dix pièces de toile, autant de flanelle, élevé cinquante douzaines de poules, battu mille livres de beurre, fait baptiser ses deux aînés, un garçon et une fille qui s’appelaient Jacques et Marie ; Marie ressemblait à sa grand’maman… etc., etc., etc.

Quelques jours après cette scène, les parents s’entendirent entre eux sur les dispositions du mariage, qui fut fixé à six mois. Les deux familles, durant cette période, devaient faire les premiers défrichements d’une terre que l’on destinait à Jacques. Quant à la maison, on ne s’en inquiéta pas pour le moment. Après leur mariage, les deux enfants devaient rester dans celle des Hébert. Quoiqu’il y eût déjà quatre ménages dans la maison, on ne craignait pas la gêne : des cœurs qui s’aiment peuvent se loger dans un bien petit espace. D’ailleurs, la ruche devenant trop pleine, il y avait toujours la ressource de faire une rallonge à la demeure commune ; on comptait beaucoup de maisons à Grand-Pré que l’on avait rallongées cinq fois.

C’est pendant la période des six mois de fiançailles que la famille Hébert résolut de quitter le village.

Les passions, à l’âge et dans les conditions de vie où se trouvait Marie, peuvent être vives, et se faire jour par des formes et des expressions bruyantes, mais elles ne peuvent avoir une grande profondeur. D’ailleurs, les espérances sont encore infinies et la vie semble n’avoir pas de limites. Le départ de Jacques laissa donc la jeune fille bien triste pendant trois ou quatre jours, durant lesquels le tablier blanc ne cessa pas d’être humide. Mais comme le fiancé devait revenir, elle finit par l’attendre : six mois sont bientôt passés…

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Ils passèrent, en effet, les six mois, mais personne ne vit revenir le plus jeune des Hébert. Les événements politiques jetèrent entre lui et Marie des obstacles insurmontables.

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