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Chapitre 24

Cette première nuit dut paraître bien longue aux habitants de l’Acadie entassés sur les vaisseaux ; ils durent mesurer avec une bien sombre amertume les heures qui leur apportaient le premier matin de la proscription avec les prémices de ses longues horreurs ; peu d’entre eux, sans doute, purent fermer la paupière ; et le calme résigné, la force chrétienne dont ils étaient doués le leur eût-il permis, la mer et les vents les en auraient empêchés. La tempête qui s’était élevée peu à peu, durant tout le jour, après avoir appelé de tous les lointains abîmes ses nombreux acolytes, avait enfin pris son essor et déchaîné autour d’elle sa meute de vagues aboyantes et de vents mugissants. Ils vinrent assaillir toutes ces plages avec une furie qui paraissait s’être concertée avec les Anglais pour porter la désolation sur cette terre. Si la flotte eût fait voile le même soir, il est probable qu’elle aurait été mise en pièces sur les récifs de la Baie-des-Français. Heureusement, elle ne pouvait être nulle part plus à l’abri que dans le Bassin-des-Mines.

Cependant, les petits vaisseaux étaient secoués sur leurs ancres, comme le froment sous la main du vanneur. Les flots de la baie, accrus par une marée surabondante, refoulés par les grandes masses de l’océan, venaient s’engouffrer dans la Gaspéreau et inonder ses rivages jusqu’à une hauteur prodigieuse. La petite flotte y fut invinciblement entraînée. Là, les vaisseaux, pressés les uns contre les autres, se heurtant violemment à bâbord et tribord, attendirent l’apparition du jour. Si les captifs avaient été sur le pont pendant que l’ouragan se jouait ainsi des embarcations et des matelots, ils auraient pu souvent se donner la main d’un navire à l’autre, et peut-être se réunir à l’insu de leurs gardiens.

Malgré tout ce tumulte des vagues et des aquilons, il fallait que les transports ne courussent aucun danger sérieux, car Murray et Butler passèrent la nuit sans s’inquiéter de leurs victimes et le colonel Winslow partit pour Halifax, dans le cours de la soirée. Il est vrai qu’après un pareil labeur ces hommes devaient avoir besoin de repos et de distraction : la veille et le jour qui venaient de s’écouler avaient été pour eux trop bien remplis, pour qu’ils ne fussent pas harassés dans leur corps et dans leur esprit. Les victimes étaient passées à d’autres bourreaux, ils se sentaient soulagés d’un poids énorme…

L’Acadie était enfin déserte et prête à recevoir une autre race ; de ce moment elle avait perdu son nom en perdant ses premiers habitants. On n’avait plus à craindre cette diabolique engeance, comme on les nommait, ces mauvais sujets qui étonnèrent, quelques mois plus tard, par le spectacle de leurs vertus, de leur patience et de leurs procédés honnêtes, tous ceux qui n’avaient pas intérêt à les calomnier et à les exproprier… Les soldats, après avoir pillé les caves les mieux garnies et mis le feu à toutes les habitations qui ne pouvaient pas être utiles à l’occupation militaire, s’étaient donc retirés dans leurs anciens cantonnements, repus et satisfaits. Ils ne s’arrêtèrent pas même, comme ce tyran de Rome dont ils avaient les instincts, à contempler cette illumination allumée pour le simple plaisir de ravager ; ils s’en allèrent dormir. L’incendie ne pouvait les atteindre, non plus que le presbytère et l’église qui se trouvaient à l’écart ; ils s’inquiétaient peu de ses ravages. D’ailleurs, le vent avait été si terrible que toutes ces constructions, pour la plupart en bois, avaient disparu dans l’espace de quelques heures, et, grâce à la pluie, le feu ne pouvait se transporter au-delà de ses foyers. Avant même le milieu de la nuit, on ne voyait déjà plus, sur toute l’étendue que couvrait le petit bourg, qu’une suite de brasiers d’où s’élevaient de vastes tourbillons de fumée et de vapeur.

Ce fut à peu près dans ce moment que quelques hommes firent furtivement leur apparition sur les bords de la rivière, à peu de distance du coteau où fumaient les ruines de la maison de Marie. Ils marchaient avec prudence, rampant sous les rameaux affaissés des saules de la grève, comme des renards qui évitent l’affût. Quand une clairière menaçait de trahir leur démarche, ils la franchissaient, les uns après les autres, ventre à terre.

Il eût été bien difficile, même à quelqu’un sur le qui-vive, de surprendre au passage, dans cet endroit isolé, ces étranges visiteurs ; mais par un temps semblable, à une pareille heure, la chose devenait d’une impossibilité absolue. Les oies du Capitole y auraient été trompées. Il est vrai qu’elles n’ont donné, depuis l’existence de leur espèce, que cette célèbre preuve de leur finesse, et elle n’a pu établir leur réputation. D’ailleurs, quand même elles se seraient égosillées, ce soir-là, il est probable que leur voix n’aurait pas été entendue, car la garnison s’était couchée avec trop de sécurité pour se troubler de si peu ; de plus, tous les animaux n’avaient cessé depuis plusieurs jours de faire entendre leurs cris d’alarmes, et dans ce moment leurs clameurs étaient générales.

Réunis en grand nombre autour des cendres de leurs étables, les uns erraient inquiets, les autres regardaient avec effroi les lueurs agitées de l’incendie. C’était encore un spectacle touchant, après les scènes de la journée, de voir ces pauvres bêtes, qu’on avait pourtant bien négligées depuis quelque temps, venir seules gémir sur la désolation de leurs chaumes et le départ de leurs maîtres. Pendant que les Anglais s’endormaient près de là satisfaits de leur mauvaise action et indifférents à ses cruels résultats, les bêtes, plus sensibles, venaient rendre au malheur les devoirs de l’humanité… Haliburton dit qu’elles restèrent ainsi, pendant plusieurs jours, clouées sur ces chères ruines, sans songer à retourner au pâturage ou à l’abreuvoir. Elles s’appelaient et se répondaient d’un troupeau à un autre, par de longs gémissements, se confiant ainsi leur douleur commune. Les chiens flairaient avec impatience les derniers pas de leurs maîtres, puis les suivaient jusqu’au rivage où ils finissaient par les perdre ; là, après s’être agités pendant quelque temps, avoir aboyé aux vagues furieuses qui menaçaient de les engloutir, ils revenaient plus tristes, plus mornes, s’accroupir devant l’endroit qui avait été le seuil de leur maison.

Celui de la fermière de Marie, déjà caduc, venait de se blottir ainsi dans la cendre, presque sur les tisons, las de recherches et de hurlements, n’attendant plus que sa dernière heure, quand il se leva tout à coup comme pris d’une inspiration plus heureuse, et il se précipita, avec toutes les démonstrations de la joie et les notes les plus caressantes qu’il put trouver dans son timbre cassé, du côté où s’avançaient nos maraudeurs nocturnes. Un « va-te-coucher ! » articulé par la bouche et le pied, avec autant d’énergie que pouvait le permettre la discrétion la plus circonspecte, fut la seule réception que fit au caniche trop expansif un des hommes de la troupe. Mais un autre, saisissant l’excellente bête par le cou, lui dit à l’oreille, en lui imposant entre ses bras pour la faire taire une caresse qui faillit l’étrangler :

— Non, vieux Farfadet, reste ici ; puisque tu es le seul qui puisse maintenant nous apporter une vieille amitié, sois le bienvenu : je te porterai plutôt, s’ils craignent tes indiscrétions ; mais tais-toi, tais-toi ; autrement, vois-tu, je serai forcé de te presser encore !…

Alors, ces hommes, dont il était encore impossible de préciser le nombre et de distinguer la figure et les habits, entrèrent dans l’ombre que projetait jusqu’à la rivière le bosquet d’ormes, placé entre celle-ci et le brasier où achevait de se consumer la maison de Marie. Ils marchèrent aussitôt dans la direction du groupe d’arbres, redoublant de vigilance, restant soigneusement dans les limites de l’ombre qui les enveloppait comme un rideau funèbre ; car les ténèbres étaient si profondes que le regard ne pouvait les percer là où n’arrivaient pas les reflets de l’incendie ou des nuages illuminés : le ciel ne laissait voir à la terre aucun de ses astres protecteurs ; il s’était complètement voilé.

La bande joignit ainsi le tertre vert et s’y établit en éclaireur durant quelques instants. Ce point était tout à fait favorable à une étude secrète des lieux, qui ne paraissaient pourtant pas étrangers à la plupart de ces explorateurs ; il était bien abrité, isolé du village et il dominait tous les quartiers importants.

Pendant un quart d’heure d’observation, il fut facile à ces yeux aguerris de constater que personne ne s’attendait à leur visite, et que si quelqu’un courait le danger d’être surpris, ce n’était pas eux… Aucune forme humaine ne frappa leurs regards au milieu de ce désert, et ils n’observèrent d’autres lumières que celles qui s’échappaient encore faiblement des ruines de chaque maison ; cependant, dans les fenêtres du réfectoire du presbytère ils crurent distinguer la lueur vacillante de quelques bougies et un peu d’agitation à l’intérieur, mais la distance était assez grande pour causer de l’illusion ; ce pouvait être les reflets des feux voisins. D’ailleurs, on avait là l’habitude de dîner tard… et à cette heure il était raisonnable de croire que l’état-major ne pouvait inspirer de crainte.

— Allons, dit une voix, assez haut, les tigres donnent, les loups peuvent donc sortir, ils ont le champ libre…

— Excepté les gros de là-bas… répondit une autre voix, moins vigoureusement timbrée.

— Oh ! pour ceux-là, dit le premier, ils se sont eux-mêmes rogné les griffes.

Aussitôt douze figures d’hommes se dessinèrent vaguement au bord de la feuillée. Celui qui s’avança le premier marchait en s’aidant d’un fusil pour soulager une de ses jambes qui semblait ne le servir qu’à regret. Après avoir fait quelques pas, il s’arrêta près du banc rouge sur lequel Jacques s’était agenouillé la veille, et malgré la pluie qui tombait toujours par torrents, il ne put s’empêcher de s’y asseoir, évidemment ému…

— Nous n’avons pas de temps à perdre, dit le plus jeune et le plus petit de la bande ;… à moi aussi, cela me fait de la peine !…

Et le jeune homme essuya ses larmes et, en touchant de l’autre main l’épaule du premier, il continua :

— Pauvre Marie !… c’est dans son troupeau que nous allons nous servir… elle qui ne voulait pas permettre que l’on tuât un seul de ses agneaux !… Mais dans ce moment, elle serait bien heureuse de nous les voir tous prendre !…

Le compagnon auquel il s’adressait plus particulièrement semblait ne pas l’entendre.

— Eh bien ! laisse au moins aller notre Farfadet ; les moutons le connaissent encore mieux que moi ; il nous rendra leur abord plus facile.

— Va, Farfadet ! fut la seule réponse qui sortit de sous la peau de caribou chamarrée que nous avons déjà vue sur Wagontaga, et qui enveloppait le personnage taciturne de la tête aux pieds.

— Maintenant, dit le jeune homme en menaçant du doigt le chien qui commençait à oublier sa première leçon, bride ton cœur, notre fidèle, et viens avec P’tit-Toine. En terminant ces mots, le plus jeune des Landry se dirigea du côté où s’élevait la bergerie. Les moutons s’y pressaient tremblants sous leur toison tout imprégnée par l’orage. En reconnaissant leur gardien en titre et le frère de la petite maîtresse, ils donnèrent des signes évidents de sympathie, contre les prévisions d’Antoine, qui croyait que de pareils événements avaient dû changer leur caractère. Il ne lui fallut donc pas de grands efforts pour se faire suivre par quelques belles brebis. Leur maîtresse les avait familiarisées par ses caresses ; la plupart portaient leurs petits noms d’amitié et elles accouraient volontiers à l’appel des amis de la ferme.

Les compagnons s’emparèrent des quatre plus grosses, et après les avoir traînées sous le bosquet, ils les tuèrent et allèrent les porter, par le chemin d’où ils étaient venus, à une assez grande distance, car il s’écoula beaucoup de temps durant ce voyage.

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