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Chapitre 23

Durant toute la nuit, une partie des troupes s’était tenue sur pied, battant les chemins autour du village, furetant dans les bois voisins. À six heures, toutes les trompettes sonnèrent, les tambours firent entendre un roulement sinistre dans toutes les directions ; le canon de la caserne appela celui des vaisseaux, et leurs grandes voix annoncèrent sur terre et sur mer le jour d’adieu ; la garnison tout entière sortit de ses gîtes et envahit bientôt toutes les rues, passant par pelotons, au pas pressé, avec ce bruit d’armes heurtées et tout cet appareil de guerre qui glace d’effroi les natures pacifiques. L’autorité préparait au drame qu’elle allait jouer une mise en scène et un décor menaçants. C’était d’ailleurs le même jour triste de la veille, le même ciel monotone, la même atmosphère accablante ; seulement, une brise du nord-ouest chargée de brume commençait à souffler : un orage s’avançait dans le lointain.

Jusqu’à midi les femmes et les enfants s’occupèrent à placer le long du chemin qui conduisait à la grève les choses qu’elles voulaient emporter, croyant pouvoir en livrer une partie aux hommes quand ils passeraient. Elles faisaient ce travail en pleurant, mais avec activité ; le besoin d’y appliquer tout leur esprit bannissait d’elles les grands accès de la douleur.

On dit que, dans le secret, beaucoup de ces mères attentives cachèrent sous terre, dans les lieux qu’elles croyaient sûrs, des sommes d’argent et leurs objets les plus précieux, par la crainte qu’on ne les leur enlevât plus tard. Elles espéraient que quelqu’un de leur famille pourrait venir un jour redemander à la terre de la patrie la restitution de ces trésors confiés à son sein. Elles ne voulaient pas encore croire à leur proscription perpétuelle, elles ne pouvaient pas s’imaginer qu’on les punirait jusque dans leurs postérités ; ignorant les limites de notre continent, elles croyaient, dans leur amour naïf de la patrie, qu’on ne pourrait jamais les jeter sur des rivages assez éloignés pour que leur retour fût une éternelle impossibilité. Elles croyaient que la haine de leurs persécuteurs aurait une borne et qu’ils s’attendriraient sur le berceau de leurs enfants…

Vers midi, donc, la pénible corvée des femmes était terminée ; quelques-unes seulement circulaient encore, prises de cette excitation involontaire que l’attente des grands événements communique aux personnes sensibles ; presque toutes les autres se tenaient assises sur les paquets qu’elles avaient transportés, groupées dans ces poses brisées et immobiles qui peignent plus que les paroles le deuil et la douleur du peuple. Les plus jeunes enfants jouaient, çà et là avec cet abandon que le silence des autres et le désordre du ménage encouragent ; les petites filles se faisaient des toilettes burlesques avec les chiffons épars qu’elles trouvaient sous la main ; les petits garçons convertissaient en armes, en chevaux, en mille autres jouets tous ces ustensiles abandonnés dont on ne savait que faire. Leurs mères ne prêtaient qu’une attention distraite à cette mascarade innocente jouée en face de leur malheur ; elles ne regardaient attentivement que deux points : l’église et le rivage.

Mais il vint un moment où leurs regards se portèrent tous à la fois du côté de l’église ; ce fut celui où les trois portes s’ouvrirent au commandement de Winslow pour laisser passer les hommes.

Alors commença le triage des jeunes et des vieux. À mesure que les prisonniers franchissaient le seuil du petit temple, les gardes qui se trouvaient au porche séparèrent les enfants d’avec leurs pères, comme le maître d’un troupeau sépare les agneaux qu’il envoie à différents marchés. Les malheureux crurent que c’était tout simplement une mesure d’ordre et de précaution. Winslow leur avait dit que les familles s’en iraient ensemble ; ils se fiaient à cette promesse, confiants encore dans la bonne foi de ces hommes qui les avaient si impudemment trompés. Rien ne pouvait détruire la crédulité de ces âmes honnêtes. Ils se séparèrent donc sans se faire leurs adieux, pensant se rencontrer un instant plus tard, sur le même vaisseau, avec leurs femmes, leurs mères et leurs filles ; et cette idée de se retrouver encore tous ensemble tempérait dans leurs cœurs les angoisses du départ des fils et des pères. Ces quelques jours de séparation leur avaient fait désirer l’exil qui devait les rendre au moins aux affections de leurs foyers… Ils obéirent donc tous sans murmurer.

Les jeunes gens furent mis à l’avant, distribués par rangs de six, et les vieillards, placés à leur suite, dans le même ordre, attendirent avec calme le signal du colonel pour s’acheminer vers la côte. Tous étaient résignés ; il ne s’élevait pas une réclamation du milieu de cette foule ; au contraire, quelques-uns semblaient refléter sur leur figure cet enthousiasme que les martyrs apportaient sur le théâtre de leurs tortures ; beaucoup d’entre eux croyaient véritablement souffrir pour leur foi : à leurs yeux, le serment qu’on avait voulu leur imposer était un acte sacrilège. Mais Butler vint bientôt soulever une tempête dans leurs cœurs pacifiés, en commandant aux jeunes gens de s’avancer seuls du côté des vaisseaux :

— Il faut que vous montiez à bord avant vos parents.

Tous se récrièrent :

— Non, non ! nous ne voulons pas partir sans eux !… Nous ne bougerons pas à moins qu’ils ne nous suivent !… Pourquoi nous séparer ?… Nous sommes prêts à obéir, mais avec eux… Nos parents ! nos parents !…

En même temps ils se retournèrent pour aller se confondre dans les rangs de ceux-ci. Mais ce cri de leurs entrailles avait été prévu, et ils trouvèrent derrière eux une barrière de soldats qu’ils ne purent enfoncer, et devant laquelle ils s’arrêtèrent, protestant toujours avec la même fermeté. Butler cria à ses soldats de marcher sur eux et de les pousser à la pointe de leurs armes. Ces hommes n’attendaient qu’un ordre semblable pour satisfaire leur haine. Ils s’élancèrent donc, dirigeant des faisceaux de baïonnettes vers ces poitrines trop pleines d’amour, contre ces bras levés vers le ciel, sans armes, et qui ne demandaient qu’un embrassement paternel ! Le sang de ces enfants coula devant leurs mères, devant leurs vieux parents qui leur tendaient aussi les bras, mais qui, voyant pourquoi on les blessait, les prièrent de s’en aller sans eux, sans s’inquiéter d’eux…

Ils furent bien obligés d’obéir ; ils n’avaient d’autre alternative que celle de se faire massacrer sous les yeux de ceux qu’ils aimaient. Ils tournèrent la face du côté de la mer et s’avancèrent au mouvement rapide que leur imprimaient les armes que les troupiers tenaient toujours fixées sur leurs reins.

Mais bientôt leur marche précipitée se ralentit, on les laissa respirer. On vit que c’était se lasser inutilement que de poursuivre ainsi des gens soumis. Leur acte n’avait pas été une révolte inspirée par la colère, mais le premier mouvement de cœurs qu’on vient de briser : maintenant, dépouillés du dernier bien de leur vie, de la seule consolation qu’ils pouvaient apporter dans leur exil, la société et l’affection de leurs parents, ils ne faisaient entendre aucune menace, aucune imprécation ; ils souffraient seulement, beaucoup, mais sans faiblesse, comme des hommes chrétiens savent souffrir.

Ce qu’ils firent dans ce moment, en s’en allant vers le rivage, quand l’ordre se fut rétabli dans leurs rangs, on ne le croirait pas si l’historien de la Nouvelle-Écosse ne l’avait pas raconté !… Pendant que leurs pères les regardaient s’éloigner en les bénissant, que leurs mères, que leurs jeunes épouses, que leurs fiancées leur jetaient des paroles d’amour et d’adieu, au milieu de leurs sanglots, en se tordant dans la douleur, ces enfants se mirent tous ensemble à chanter… Et ces chants n’étaient pas sur leurs lèvres une bravade jetée à leurs bourreaux, un mépris et une insulte impie lancés à leur infortune : c’était un acte de foi, une prière, une expression consolante de leur courage qu’ils adressaient aux âmes faibles qui succombaient en les voyant passer. Ils chantaient les hymnes qu’ils avaient appris en servant à l’autel leur vénérable pasteur : accents d’espérances, cris résignés de la souffrance chrétienne, saintes harmonies de l’Église militante, ces couplets naissaient naturellement sur leurs lèvres, à cette heure de déchirement où on ne leur laissait plus rien à aimer sur la terre, où il leur était interdit de faire entendre un seul mot de pitié à ceux qu’ils laissaient en arrière…

Les soldats ne firent pas taire ces supplications qui semblaient ne s’adresser qu’à Dieu ; et ce chœur de voix à l’unisson, poussé par toutes ces fortes poitrines, domina longtemps tous les bruits, tous les commandements. Les anciens et les mères en furent consolés et ravis, les Anglais l’écoutèrent avec étonnement, et il alla apprendre aux échos lointains des forêts qui devaient rester longtemps silencieuses l’agonie de cette jeune nation. Le chant funèbre ne cessa d’être entendu que lorsque les flancs des navires eurent reçu cette première cargaison de martyrs.

On en remplit un, puis deux, et ce qui resta fut mis sur un troisième…

Les maîtres, après cela, se trouvèrent satisfaits. C’était pour eux une rude besogne accomplie : ils avaient enfermé les forts, il ne leur restait plus que l’embarras des faibles.

Les vieillards reçurent aussitôt l’ordre de partir. Ce fut le même spectacle navrant ; les mêmes scènes de douleur les accompagnèrent ; seulement, leur marche fut plus silencieuse : il ne leur restait pas assez de voix pour chanter, ils se contentèrent de prier en silence. Ils s’avançaient lentement, courbés par l’âge et le chagrin, comptant leurs derniers pas sur cette terre qu’ils avaient rendu bienfaisante. Plusieurs allèrent tête nue, comme s’ils se fussent crus sur le chemin du calvaire ; patriarches pieux, ils saluaient d’heureux berceau qu’ils avaient préparé à ces générations venues comme une bénédiction du ciel et qu’on allait maintenant livrer, comme une mauvaise semence, aux caprices des vents et de la mer ; ils montraient aux petits, à leurs filles et à leurs vieilles compagnes qui allaient les suivre, leurs fronts résignés et sans souillure, leurs beaux cheveux blancs, pour leur enseigner encore comment on s’achemine sur le chemin de l’infortune quand on y est conduit par le respect de son devoir et de sa conscience. Ces pauvres femmes, en les regardant passer, sentaient comme des flots d’affection s’éloigner de leur vie ; il leur semblait que leur cœur se vidait tout à fait.

Rendus sur le rivage, les soldats firent trois parts de cette seconde bande et ils les distribuèrent sur les vaisseaux qui restaient à charger. Un seul renferma des vieillards et des jeunes gens ; ce fut celui qu’on n’avait pu remplir au premier convoi, et celui-là ne réunit de pères et de fils que ceux qu’un pur hasard y fit se rencontrer.

Après ce second embarquement, les vaisseaux se trouvèrent remplis à pleins bords, comme on l’avait prévu, et même davantage ; il fallut donc de toute nécessité attendre d’autres voiles pour embarquer les femmes. Heureusement qu’elles ne tardèrent pas longtemps à se montrer.

Lawrence avait donné ordre au corps chargé de dépeupler le bassin de Chignectou de s’arrêter en passant avec sa flottille sur les côtes de Grand-Pré pour prendre le reste de la population. Les difficultés qu’avait éprouvées cette expédition à s’emparer des habitants l’avaient retenue plus longtemps qu’on ne s’y était attendu ; et ces vaisseaux, arrivés depuis le matin près du Cap Fendu, avaient manqué d’une brise favorable pour franchir la passe étroite qui s’ouvre sur le Bassin-des-Mines ; mais, profitant du passage du bore,ce flot précurseur de la marée, qui entraîne tout sur son chemin, ils doublèrent le promontoire et parurent enfin, peu d’instants après, à l’embouchure de la Gaspéreau.

Dans ce moment, les femmes assemblées sur le rivage erraient en désordre ; oubliant les choses qu’elles avaient amassées pour l’exil, elles appelaient leurs maris et leurs pères et suppliaient les Anglais de les entasser avec eux plutôt que de les laisser ainsi languir en arrière. La vue des voiles de la petite flotte les fit tressaillir de joie… Tant il est vrai qu’il n’y a pas de situation si poignante dans la série des souffrances humaines qui n’ait des degrés et des contrastes qu’on ne puisse appeler heureux par l’impression qu’ils causent : le mal qu’on appréhende et qui n’arrive pas devient encore du bonheur.

Le jour était encore assez haut pour permettre d’embarquer tout ce qui restait d’Acadiens à Grand-Pré ; c’était seulement un problème que de les loger dans l’espace laissé vide sur ces derniers transports, qui, quoique plus nombreux, se trouvaient déjà à moitié remplis. Cependant il fallait tout amener, on n’attendait plus d’autres voiles. On s’ingénia…

— Des compatriotes et des amis peuvent bien se presser un peu les uns contre les autres, dit spirituellement Butler.

Lawrence avait prescrit à ses lieutenants, dans ses instructions, de ne prendre sur les navires que deux prisonniers par tonne : ce n’était déjà pas leur donner du confort, en supposant qu’on leur laissât la liberté d’apporter quelques effets avec eux. Mais on enferma le double de ce nombre dans la même capacité, et ce fut avec des femmes et des petits enfants que l’on fit ce remplissage. On mit d’ailleurs, dans cette tâche brutale, encore plus d’expédition et moins d’égards : le temps pressait, la mer devenait houleuse, la brume hâtait la nuit. En quelques heures, les rivages, les maisons et les rues de Grand-Pré devinrent une solitude. Il ne fut fait d’exemption en faveur de personne ; ni le vieux notaire Leblanc, ni Pierriche ni sa mère ne furent épargnés, comme le gars de la veuve s’en était flatté. On ne put rester sur cette terre même à titre de domestique. Quant au notaire, il n’aurait pas plus accepté sa grâce que le père Landry ; il avait vingt enfants et cent cinquante petits-enfants parmi les proscrits, sa patrie ne pouvait être que sur le chemin de l’exil avec cette noble progéniture.

Par un hasard qui ne fut peut-être pas étranger à la volonté de George, la famille de la fermière et celle de sa maîtresse se trouvèrent réunies ; c’est-à-dire les femmes avec les deux bessons de la mère Trahan. On pouvait facilement voir une intention bienveillante dans cette réunion ; car ces personnes ne s’étaient pas cherchées particulièrement, et les soldats n’avaient pas pris plus de soins de ménager les liaisons et les affections des femmes qu’ils ne s’étaient occupés de laisser aux pères leurs fils. Il n’y eut que les petits à la mamelle qui purent éviter le sort qui sévit sur tant d’autres de leurs aînés. On poussait ces bandes d’adolescents dans les embarcations, comme on pousse les troupeaux qui se regimbent et s’attroupent dans leur frayeur : les uns tombaient dans une chaloupe, les autres dans une autre, et les rameurs s’éloignaient de différents côtés, quand la mesure était pleine.

Marie, durant tout ce tumulte, toutes ces clameurs des exécuteurs et des victimes, tous les sanglots de ses compagnes, resta morne et sans larmes ; elle sembla n’avoir la conscience de rien de ce qui se passait autour d’elle et parut indifférente à tout ce qui pouvait la menacer encore. Elle suivit pas à pas sa mère, comme si un lien caché mais insensible l’eût attachée au corps de celle-ci, marchant et s’arrêtant comme elle, l’imitant dans tous ses mouvements. Dans sa démarche machinale, elle attachait un regard glacé sur toutes les scènes qui venaient frapper ses sens. Depuis le soir du jour précédent, elle n’avait pas trouvé le temps, ou la pensée ne lui était pas venue de se dépouiller de sa toilette de mariée. Sa couronne blanche, tombée sur le champ de l’exécution, manquait seule à sa parure. On voyait de temps en temps, quand le vent soulevait les plis de son châle noir qui l’enveloppait encore de la tête aux pieds, apparaître ses habits de fête. C’était un spectacle étrange, au milieu du bouleversement et du deuil général, que de voir cette belle jeune fille errant, avec l’oubli de la vie et le calme de la mort, parée comme une vierge arrachée du temple. La vue du navire qui devait l’emporter, et de toutes ces figures étrangères qui se pressèrent autour d’elle au moment où elle monta à son bord, ne la fit pas même sortir de sa torpeur : quand elle fut descendue dans l’étroit espace qu’elle devait occuper, elle entoura de ses deux bras le sein de sa mère, et en s’asseyant à côté d’elle, sur le plancher, elle lui dit avec un accent plus ému :

— Il fait noir ici comme dans un tombeau !…

Cependant, l’obscurité n’était pas complète ; il descendait encore sous les ponts, par les écoutilles, une lueur vague. Les proscrits en profitèrent pour se reconnaître, pour se chercher entre amis, entre parents, pour se compter… C’était l’heure de l’appel du sang… Oh ! que cette heure fut triste !… Que de fois le silence accueillit ces voix qui nommaient les noms chers du foyer… Chez les femmes, ce moment fut plus poignant, car elles étaient plus divisées, se trouvant mêlées aux populations de Chignectou et des environs de Beau-Bassin, avec lesquelles les habitants de Grand-Pré n’avaient eu que fort peu de relations. Quelques-uns essayèrent d’aller regarder par-dessus le bord pour apercevoir sur les autres navires ceux qui leur manquaient ; mais un ordre sévère défendait à toute autre personne que celles de l’équipage de se montrer sur les ponts supérieurs.

Pendant ce temps-là, les troupes recueillirent sur les chemins une partie des bagages que les femmes avaient préparés et qu’elles n’avaient pu prendre avec elles, et ils en distribuèrent une part à peu près égale sur chaque embarcation. Chacun dut se contenter de ce qui lui tombait sous la main, et beaucoup se trouvèrent déshérités de ces faibles restes de leur fortune ; car les soldats s’étaient à peu près bornés à prendre les effets de lit.

On avait disposé des liens de famille de ces pauvres gens, de leurs affections, on pouvait bien distribuer à loisir, au premier venu, leurs habits et leurs reliques… Dans l’antiquité, c’était un crime de ravir aux exilés leurs pénates ; et un peuple moderne a pu en chasser tout un autre sans lui laisser emporter les plus humbles souvenirs de ses foyers !…

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