Chapitre 26
Pendant que notre héros s’avance sur le chemin de nouveaux combats et d’autres aventures, je vais dire par quelle suite de coïncidences merveilleuses il se retrouve vivant, sur ces mêmes lieux où il aurait dû infailliblement périr. Car, malgré que les Anglais eussent fait leur possible pour le faire disparaître de la scène du monde, c’est bien notre Jacques et non pas son ombre que nous venons de voir et d’entendre.
On se rappelle qu’Antoine, après sa visite à la maison de son père, en repartit le même soir pour aller à la recherche de son frère André, et s’assurer s’il n’était pas resté blessé ou mort quelque part près de l’endroit où Jacques avait été arrêté. Il connaissait alors le sort réservé à celui-ci, le lieu et l’heure de son exécution. Toutes ses recherches furent vaines ; il ne retrouva nulle part les vestiges de son aîné, mais il fit la rencontre de deux jeunes compatriotes qui, après s’être échappés d’un convoi de captifs, effrayés de leur solitude et ne pouvant supporter l’absence de leurs parents, revenaient se livrer de nouveau aux autorités. Ces malheureux lui apprirent qu’ils avaient vu son frère en compagnie d’un sauvage, et que tous deux faisaient route vers le cap Porc-épic. Sans leur raconter le but de son voyage, André leur avait dit qu’il traversait du côté des Français pour revenir prochainement, et il leur avait offert de les prendre dans son embarcation, s’ils voulaient s’échapper.
Antoine profita de ces indications et alla attendre le retour de son frère au pied du cap Porc-épic.
Ce fut le 9, à l’aube, qu’il le vit reparaître, toujours avec le Micmac, mais suivi, de plus, par les dix étrangers dont nous venons de faire la connaissance. Ils occupaient tous ensemble deux canots d’écorce.
Il paraît que Wagontaga était parvenu à faire comprendre à André, après la rencontre des Anglais, qu’il allait chercher un secours assez puissant pour délivrer Jacques et tous les Acadiens ; c’est au moins ce que crut entendre André. Mais le sauvage n’avait trouvé que ces quelques compagnons d’armes ; les autres s’étaient dispersés pour faire des provisions. Comme il était impossible d’attendre ceux-là, le chef indien était reparti tout de suite, avec cette poignée de dévoués, laissant l’ordre aux autres de se tenir prêts au premier avis.
En les revoyant, P’tit-Toine leur fit le récit des malheurs de leur pays, de la captivité de Jacques, et il leur annonça qu’il devait être exécuté le soir même.
Ils partirent sans hésiter, résolus à tout tenter pour arracher leur commandant à la mort. Mais il leur fallut faire tant de détours, user de précautions si nombreuses pour éviter la rencontre des troupes qui fouillaient sans cesse les bois et les chemin, qu’ils n’arrivèrent à la ferme de la mère Trahan qu’au moment où l’ordre de la fusillade allait être donné. Et sans l’instant de trouble et de retard que vint y apporter l’apparition de la fiancée, ils n’auraient trouvé qu’un cadavre.
Pauvre Marie ! Elle ignorait que sa démarche était toute providentielle, et qu’en allant s’immoler avec son fiancé, elle lui apportait la vie et la liberté dans son amour dévoué…
Profitant du bruit, du désordre et de l’émotion qui accompagnèrent le départ du lieutenant, quand les soldats arrachèrent la jeune fille de la poitrine du condamné, les libérateurs avaient pu s’approcher impunément derrière le bocage, et se glisser ensuite jusque sur les talons des Anglais. Au moment opportun, ils culbutèrent les porte-flambeaux, puis les exécuteurs, et leur arrachèrent des mains leur victime, avant même qu’ils pussent voir contre qui se défendre. Se trouvant jetés soudainement dans une obscurité complète, et plusieurs des soldats dans leur trouble ayant déchargé leurs fusils, aucun d’eux ne put se rendre compte ni du nombre de leurs assaillants ni du point de l’attaque : la plupart crurent cependant qu’elle leur venait du côté du village, et sans s’arrêter à penser que cette supposition n’avait pas de sens, ils s’échappèrent vers le presbytère par les champs et la grève.
Les détonations firent croire au loin qu’on venait de faire la décharge fatale : la mère Trahan et ses enfants, tout occupés de leur maîtresse qu’on leur apportait à moitié morte, ne firent attention à rien autre chose ; George, en revenant sur ses pas, crut que ses soldats étaient allés jeter le cadavre à la rivière, selon que le voulait la sentence ; et Marie trouvant, le matin, du sang près du banc rouge et sur le sentier qui menait à la Gaspéreau, l’avait recueilli, pensant que c’était celui de son fiancé… C’était plus probablement celui de quelque soldat qui l’avait répandu sur son passage. Les autorités, les soldats et George, plus tard, furent donc les seuls qui surent ce qui s’était passé à la ferme de la veuve, et comme aucun n’avait intérêt à le faire connaître à la population, Jacques resta bien mort pour tout le monde.
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