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Chapitre 27

Le presbytère de Grand-Pré occupait l’angle formé par la rue principale du village et la place de l’église. La petite troupe de Jacques y arriva en longeant la clôture mitoyenne du domaine curial et s’introduisit dans une grange qui, placée en arrière de la maison, touchait par un côté à la place publique. Vis-à-vis de la porte par laquelle ils étaient entrés s’en trouvait une autre qui communiquait avec une petite cour et le jardin : de celle-ci l’œil pouvait facilement observer ce qui se passait dans l’intérieur de l’habitation, car les fenêtres nombreuses et plus élevées laissaient pénétrer la vue dans presque toutes les principales pièces, et la grange n’en était pas séparée de plus de dix pas.

Dans ce moment, une partie des officiers du corps d’occupation, au nombre de vingt-cinq à trente, se trouvaient réunis autour d’une table qui touchait aux deux extrémités. Comme plusieurs devaient partir le lendemain matin pour accompagner les proscrits dans des colonies anglaises, ils fraternisaient au moment du départ ; et puis, comme l’avait deviné Jacques, ils fêtaient ensemble l’heureux résultat de leur entreprise, ils couronnaient la tâche accomplie…

Le banquet durait depuis longtemps, la série des services était épuisée ; les waitersassis sur deux lignes vers les confins de la chambre, les mains jointes, le nez au plafond, le cou étranglé dans leurs cravates blanches, attendaient que leurs maîtres eussent roulé sous la table pour aller les imiter sur un théâtre plus obscur, avec les débris de la fête. Il ne restait plus sur la nappe que des bouteilles au corsage varié, et ces petits plats bienfaisants qui servent d’intermèdes aux nombreuses rasades et aux discours stupides que les buveurs officiels savent trouver en l’honneur de toutes les hiérarchies de la puissance et des causes les plus mauvaises : le fromage de Stilton tirait à sa fin, et le céleri, ce légume prédestiné de l’Angleterre, ce favori du potager, qui créerait une révolution sociale dans les Îles Britanniques s’il cessait de se montrer tous les jours à la table, après les friandises les plus exquises, le céleri était épuisé, signe évident que le dîner comptait déjà un long passé. Le désordre avait succédé à la symétrie ; la désinvolture et le sans-gêne remplaçaient la tenue compassée d’une société anglaise formée d’hommes de grades différents et de connaissance récente : on avançait les coudes sur la table, on se prenait par la taille pour se faire des confidences à tue-tête, on jetait les bouteilles sur le côté quand elles étaient vides, sans égard pour la célébrité de leurs blasons. On avait bu au bonheur du roi, à celui de la famille royale, au Royaume-Uni, à la Nouvelle-Angleterre et à chacune des provinces britanniques en particulier ; à la galante armée de terre, à la galante marine, à l’héroïque milice coloniale et à son commandant Winslow ; et l’on était loin d’avoir épuisé la liste des santés : quelqu’un venait de proposer celle de Lawrence, Boscawen et Moystyn, noble trinité qui avait décrété d’abord la perte des Acadiens, quand Jacques, après avoir jeté un regard attentif autour de la maison, fit quelques pas dans la cour avec P’tit-Toine et lui dit à l’oreille :

— Tu le vois, personne ici pour nous arrêter… les sentinelles sont sur le devant… Ouvre la barrière du jardin, prends par l’allée des lilas qui touche au pignon de la maison, et va t’assurer du nombre des sentinelles et de leurs mouvements ; en revenant, arrête-toi dans toutes les croisées de ce côté-là, et regarde bien dans tous les appartements pour t’assurer s’il ne s’y trouve ni prisonniers ni soldats ; s’il le faut, grimpe dans les croisées pour mieux voir ; le feuillée de vigne qui y forme des rideaux épais ne peut permettre que tu sois vu… Va, je te donne dix longues minutes pour tout examiner ; tu vois que j’ai confiance en ton habileté et dans ton courage, maintenant !

— Merci, mon Jacques.

P’tit-Toine, là-dessus, s’éloigna d’un pas félin, et Jacques vint passer lui-même sous les ouvertures qui faisaient face à la grange ; il se fixa un instant devant chacune d’elles, plongeant avidement l’œil à l’intérieur, dans tous les sens. Les portes des chambres étaient peu nombreuses et pour la plupart entrouvertes, de sorte que la lumière qui venait du passage ou des pièces principales les éclairait suffisamment pour permettre d’y découvrir tout ce qu’elles renfermaient.

Après avoir rempli minutieusement son importante mission, P’tit-Toine rejoignit son chef devant une des fenêtres du réfectoire.

— Eh bien ! lui dit Jacques à voix basse, as-tu tout vu ?…

— Oui, tout ce que j’ai pu, avec mes deux yeux.

— Combien de sentinelles ?

— Deux seulement, devant les portes, fatiguées et sans soupçons, et qui semblent s’ennuyer beaucoup de se voir tomber tant d’eau sur le dos quand il coule tant de vin dans le ventre de leurs chefs : elles se promènent pour s’empêcher de dormir et on les aperçoit facilement quand elles passent vis-à-vis des châssis.

— Très bien, et ailleurs ?

— Personne dehors. Dans la maison, je n’ai vu que les deux cuisiniers, avec un compagnon et deux femmes ; ils s’occupent joyeusement à démolir les pâtés et les dindes qui leur sont revenues entamées ; puis, ils achèvent de vider quelques bouteilles restées là pour la sauce. Les goinfres ! Ils me donnaient appétit… et j’avais déjà l’idée d’entrer.

— Nous allons leur rogner le dessert, et nuire quelque peu à leur digestion. Est-ce tout ce que tu as observé ?… pas de soldats, pas de prisonniers, nulle part ?…

— Personne.

— Tant mieux ! murmura Jacques, avec un tressaillement violent. Allons, ni ton père, ni Marie ne se trouvent ici… ils ne les auraient pas mis à la cave, non plus au grenier…

En achevant ces mots, il s’approcha plus près des carreaux pour compter les convives, reconnaître quelles places occupaient les principaux personnages, et s’assurer du degré d’ivresse qu’ils avaient atteint.

La salle était oblongue ; elle avait trois ouvertures sur la cour où se trouvait Jacques, et deux sur la place publique ; deux portes, à l’intérieur, la mettaient en communication avec les autres appartements. La première introduisait aux chambres à coucher, par un couloir étroit. Toutes ces chambres étaient situées sur l’arrière de la maison ; la seconde ouvrait sur un petit vestibule où se trouvait l’entrée principale du presbytère, et une autre porte qui donnait accès à la véritable salle à manger ; cette dernière pièce ne communiquait qu’avec la cuisine. C’étaient là les seules issues par lesquelles pouvaient s’échapper les officiers anglais.

Un coup d’œil jeté autour de la table suffit à Jacques pour compléter ses observations et lui permettre de combiner ses plans d’attaque. L’ivresse existait et se manifestait chez tous à des degrés divers, par des symptômes caractéristiques.

Une nuance imperceptible distinguait Murray de Butler. Celui-ci n’avait plus qu’une faible lueur de raison ; Murray touchait aux confins de la sienne ; il était arrivé à ce point où les gens d’esprit n’en ont plus, et où ceux qui n’en ont jamais eu croient le plus en avoir ; c’est le moment où, dans les pays constitutionnels, on fait des discours officiels, parce que, alors, personne n’est en état ou obligé de s’en souvenir, et qu’il reste toujours à l’orateur la faculté de nier les sottises qu’il a dites, en voulant pallier celles qu’il a faites. Butler ne pouvait plus même lever dignement son verre pour boire à la santé de quelques îles des Indes Orientales qui n’avaient pas encore eu les honneurs d’un toast.

Quant à George, il était le seul qui parût posséder l’usage de toutes ses facultés ; il se tenait froid, taciturne sur son siège, tantôt rêveur, tantôt bouillant d’impatience au milieu de ces brutes en goguette, écoutant malgré lui leurs propos décousus, grossiers et révoltants. Une seule chose pouvait tempérer l’ennui que lui donnaient les discours échevelés qu’on lui imposait : c’étaient les scènes bouffonnes et les caricatures que présentait cet ensemble de visages et de caractères lancés dans le champ de la folie la plus expansive et du délire de l’ivresse. C’était quelque chose de singulier à voir que ce rire convulsif amené violemment, par le vin, sur ces figures qui n’avaient laissé voir depuis quelques jours que les traits de la haine, de la colère et de la cruauté. Il était facile, à travers un simple vitrail, de saisir les saillies et de suivre les homélies quand elles étaient lucides. Jacques ne comprenait pas un mot anglais, mais P’tit-Toine, qui l’avait appris dans la compagnie de son oncle Leblanc et du lieutenant George, pouvait traduire assez facilement à son voisin ce qu’il saisissait.

Dans ce moment, il entendit un cri général :

— Silence ! silence ! disaient les voix : un toast !… encore un toast !… commandant Murray !… Vive notre commandant Murray !

En même temps, tous les visages se tournèrent du côté du capitaine, qui fit aussitôt un effort énergique pour se hisser sur ses deux jambes, en s’aidant des bras de son fauteuil. Mais ses forces n’étaient plus à la hauteur de son courage ; il chercha vainement à trouver son centre de gravité, malgré qu’on lui criât de toute part :

— Bravo, capitaine ! vous avez un grand cœur, vous y arriverez.

— Pas encore, mes amis, pas encore ;… je crois que j’ai les jambes plus grandes… il me semble qu’elles ont poussé pendant le dîner et qu’elles poussent encore… je ne pourrai jamais arriver à me planter dessus !… Ou bien ce vilain plancher de curé s’enfonce… oui, il s’enfonce.

Il allait saisir son verre, en balbutiant ces dernières paroles, mais aussitôt que sa main laissa son siège, il s’écroula comme une tour minée, avec un long gémissement.

— Nous ne permettrons pas que vous succombiez ainsi sur le champ du combat, au moment d’une charge générale ! Commandant, nous vous soutiendrons jusqu’à notre dernier soupir !… ou nous tomberons tous sous vous.

— C’est bien ! je reconnais là mes braves compagnons d’armes, le sang anglo-saxon : c’est ainsi que nous aimons à succomber !

— Et si vous ne pouvez pas boire votre verre, eh bien ! nous le boirons !

— Non, je ne permettrai pas qu’on me ravisse cette gloire ; je veux le boire, et je le boirai ! – Allons, à moi, mes braves !

Deux sous-officiers, des plus dispos, saisirent alors le capitaine sous les bras, et, après l’avoir élevé à sa hauteur, le soutinrent debout.

— Messieurs, dit alors le commandant de Passequid, sur un ton connu des orateurs populaires, je n’ai pas l’habitude de faire des discours ; mais j’ai du cœur, je laisserai parler mon cœur.

— C’est vrai ; écoutez, écoutez ! crièrent les convives.

— Messieurs, nous avions oublié le but principal de cette réunion ; nous nous sommes laissés emporter par notre admiration pour les gloires de notre patrie et les grandes choses qui ont été accomplies dans cet empire sur lequel le soleil ne se couche pas !…

— Et sur lequel nous allons tous nous coucher glorieusement ! cria quelqu’un qui glissait sous la table.

— Écoutez ! écoutez ! N’interrompez pas l’éloquent orateur ! vociférèrent plusieurs voix.

— Nous avons oublié, continua Murray, de boire à la grande œuvre que nous chômons ce soir !

— Bravo ! bravo ! vive notre commandant ! C’est à vous qu’en revient tout l’honneur !

— Il faut boire à ce grand succès obtenu sur la France ; cette terre est enfin toute à nous ; nous l’avons purgée de cette race enragée de Gaulois !

— De mangeurs de grenouilles ! fit un gros joufflu, en sortant de son gobelet une bouche pleine d’écume de porter.

– Cette terre, poursuivit Murray, n’entendra plus articuler un seul mot français… Ils étaient jadis quinze mille, ici ; demain, on ne pourra plus en trouver un seul ; et si ces bois perfides en recelaient encore quelques-uns dans leur sein, on les retirera au printemps de sous un linceul de feuilles sèches.

— Quant à ceux qui s’en vont sur nos vaisseaux, nous allons si bien les noyer dans le sein de notre puissante race, que leurs enfants ignoreront leur origine et s’uniront avec les nôtres pour détester le sang de leurs pères ; et le monde n’entendra jamais parler d’eux !…

— Que par l’histoire, qui nous maudira ! dit une voix indignée, qui n’était autre que celle de George.

— Ah ! ah ! ah ! éclatèrent ensemble tous les convives, égayés par une interruption qui leur paraissait ridicule.

— Qui connaît ce troupeau de paysans, dans le monde ? qui songera à eux quand le continent tout entier sera notre glorieuse conquête ? répondit une voix à celle de George.

— Vos propres documents révéleront votre crime, et vos descendants en les relisant rougiront de vous !…

— Ah ! ah ! ah ! nos documents !… nous les déchirerons, monsieur Gordon, s’ils doivent donner du malaise aux enfants timides et trop sensibles que vous vous proposez de mettre au jour !…

Un bruit épouvantable d’applaudissements, de cris, de bouteilles heurtées, accueillit cette phrase, après lequel Murray reprit :

— Buvons donc à nos futurs compatriotes : que leur voyage soit heureux et assez long pour qu’ils ne soient jamais tentés de revenir dans ces lieux ; et comme nous en avons vidé cette terre, il faut ainsi vider pour eux nos verres jusqu’au fond.

— Oui, vidons les verres jusqu’au fond, et les bouteilles aussi !…

À cette exclamation, les deux files d’échansons s’ébranlèrent pour venir remplir la mesure qu’on allait offrir comme une libation à l’honneur de l’iniquité. George brisa son verre à ses pieds quand un des valets s’approcha pour le servir.

— Mes amis, au bon voyage du peuple acadien ! s’écria Murray.

Tous répondirent :

— Hip, hip, hourrah ! hip, hip, hourrah ! hip, hip, hourrah !

Le commandant se laissa choir sur sa chaise après cet effort suprême, et dit à ses voisins, pendant que le vide achevait de se faire partout dans les coupes de cristal.

— Eh bien ! qui va répondre à ce toast ?

— Gordon ! Gordon ! s’écrièrent quelques voix, auxquelles toutes les autres se joignirent ; il n’a presque pas bu, et il n’a encore rien dit que quelques bêtises : il lui convient de parler. Gordon ! Gordon !…

— Allons, debout, lieutenant !

— Montez à la tribune aux harangues !

— Faites-nous un éloge en trois points de vos amis les Acadiens, avec un exorde et une péroraison touchante !…

Ces phrases partirent ensemble comme des traits, de divers points de la table.

— Scélérats !… murmura George en se levant brusquement et en faisant un pas vers la porte.

— Arrêtez-le ! arrêtez-le ! hurla-t-on de toute part ; il nous faut un discours ! Gordon, un discours, un discours !

En même temps, plusieurs s’attachèrent aux habits du lieutenant pour le retenir ; mais il se retourna, et d’un geste violent du bras qu’il décrivit en saisissant son épée, il fit si bien rebrousser chemin à toutes les mains que pas une n’osa revenir à la charge ; puis en lançant à ces visages ébahis un regard de mépris, il s’écria :

— Voilà quatre heures de honte et de dégoût que vous m’imposez, et vous voulez maintenant me condamner à vous parler !… Oh ! si vous étiez encore en état d’apprécier la valeur d’une parole, je vous ferais volontiers comprendre tout ce que vous m’inspirez de répulsion !… Si vous ne veniez pas d’accomplir assez de lâchetés, et d’infamies pour vous rendre incapables de sentir le châtiment que devrait vous infliger l’appréciation de vos œuvres, oui, je parlerais !… et je voudrais rejeter à vos ignobles visages l’opprobre dont vous avez, aujourd’hui, chargé ma vie et le nom de l’Angleterre !…

— Sur laquelle le soleil ne se couche pas… ah ! ah ! ah ! grommela celui qui gisait à demi sous la table et dont la tête apparut un instant, en soulevant le bord de la nappe.

— Écoutez ! écoutez ! firent quelques-uns, l’orateur s’inspire !

— Oui, ripostèrent quelques autres, il s’inspire de l’eau de la Gaspéreau, il en a trop bu. C’est comme une indigestion ce qu’il dit là.

— Non, il est pris d’une révolution de bucoliques renfoncées…

— Bel Adonis, si vous ne pouvez pas faire un discours, chantez-nous une élégie sur les charmes de votre bergère envolée…

— Redites-nous son goût pour les chaumières gothiques…

— Répétez-nous les accents plaintifs et enchanteurs qu’elle aimait à faire entendre à l’ombre des arbres du cimetière…

— Célébrez sa constance éternelle, et racontez-nous ses transports quand elle enlaçait le cou de son pastoureau… à son arrivée d’un long voyage… ah ! ah ! ah !

George frémit de rage sous la morsure de ces traits railleurs et impertinents qui lui arrivaient de toute part, accompagnés de ricanements féroces ; il était devenu l’amusement de ces brutes qu’il avait toujours méprisées, il était le dernier jouet réservé à cette gaieté délirante de l’orgie… Il bondit un instant sur le plancher comme un disque d’acier sur une table de marbre ; on aurait dit que la foudre l’électrisait ; puis, culbutant ses voisins qui allèrent rouler avec leurs sièges, il vint se fixer comme un dard, à deux pas de Murray, frissonnant, écumant, brandissant son épée sur la tête du commandant. Mais cédant tout à coup à un sentiment étrange, il abaissa sa main et recula avec mépris :

— Non ! dit-il, je la souillerais !…

Et s’adressant directement au commandant, il ajouta :

— Digne chef de ces vauriens qui m’insultent devant toi, je te jette, à toi, le mépris que je voue à tous !… J’allais te passer cette épée à travers le corps, mais j’ai pensé que je l’avais reçue pour la tremper dans un sang plus noble que le tien, et aussi pour combattre d’autres ennemis que des femmes, des vieillards et des enfants. Je te la rends !… j’ai trop rougi de la porter dans une pareille société, pour faire le métier de bourreau, et je ne veux pas encore la salir en te frappant !… Pour te châtier dignement, pour imprimer à ton front le sentiment de ta bassesse, il me faudrait avoir la main d’un galérien ! – Tiens !…

Et en même temps, George arracha ses épaulettes, défit son harnais et lança le tout, à la fois, en pleine poitrine de Murray. L’épée, la sangle, le fourreau, en fauchant l’espace, prirent en écharpe tout ce qu’il y avait sur la table, bouteilles, carafes, verres et bougies, et les éparpillèrent comme une mitraille dans la figure de tout le monde. Les vins inondèrent les buveurs ; un flacon d’eau-de-vie, encore intact, vint crever sa panse sur la face somnolente de Butler ; la liqueur fine ruissela sur l’ignoble capitaine de la tête aux pieds ; ses habits en burent comme il en avait bu lui-même. En sentant l’ablution mouiller ses lèvres, il entrouvrit sa bouche pour recevoir ce nectar complaisant qu’il croyait venir du ciel.

Dans ce moment, Jacques tira P’tit-Toine en arrière, et lui dit en retournant à la grange :

— En voilà un qui nous devance… Il a véritablement plus d’honneur et de courage que je ne croyais… Maintenant, à nous la partie !…

Et il rejoignit ses compagnons qui l’attendaient avec impatience.

— Allons, murmura-t-il, le moment est favorable, ils sont à la cuvée ! P’tit-Toine, tu vas conduire Wagontaga et Sakiamistou par l’allée de lilas, à l’endroit où tu as pu mieux observer les sentinelles, et tu reviendras aussitôt. Vous autres, ajouta-t-il en s’adressant aux deux sauvages, suivez le petit camarade, ajustez bien les deux soldats qu’il vous montrera ; en entendant mon signal, abattez-les et courez à la porte qu’ils gardent ; retenez-la fermée si vous pouvez ; et si on la force, repoussez à l’intérieur ceux qui voudraient pousser, ou tuez-les sur le seuil. Ne vous occupez pas de ceux qui pourront s’échapper par les fenêtres latérales ; il n’y a que les domestiques qui puissent avoir le pied assez leste pour passer par là, et nous avons mieux à faire qu’à tuer des marmitons !… Ne poursuivez personne, mais à mon appel, vous viendrez me rejoindre derrière la grange.

Les deux sauvages sortirent avec leur guide.

— Maintenant, poursuivit Jacques ! mettons tout de suite le feu aux quatre coins de ce bâtiment : entassons ici, au milieu de l’aire, ces bottes de foin sec, pour faire un brasier à part. Aussitôt qu’il sera suffisamment enflammé, cinq d’entre nous… vous Dupuy, Foret, Cotard, Bastarache, Doucet, vous irez prendre dans le bûcher que vous voyez là, tout près, chacun un vigoureux rondin, et vous enfoncerez ensemble les cinq fenêtres de la salle à manger ; et, vous plaçant ensuite de côté, pour ne pas être vus, vous recevrez à la brèche, avec vos bâtons, tous ceux qui voudraient s’y montrer ; et nous, armés de ces fourches que voilà, nous accomplirons le reste… Il nous faut aussi notre feu de joie !…

Une partie de ces dispositions étaient exécutées ; le brasier de réserve venait d’être allumé, les hommes allaient sortir, quand quelqu’un vint ouvrir vivement la porte cochère qui servait à communiquer de la place à la cour. Un frisson vint glacer tous ces aventuriers énergiques qui, tenant déjà sous la main leur terrible vengeance, redoutaient tout ce qui pouvait la leur ravir ; ils restèrent cloués comme les statues du silence dans une inquiétude mortelle. Des pas s’avançaient vers eux… il n’y avait qu’un homme… mais P’tit-Toine s’en revenait dans ce moment ; il pouvait le rencontrer, se troubler et tout compromettre.

Jacques, qui avait vu le lieutenant quitter la salle à manger, soupçonna que ce pouvait être lui… En effet, après être sorti de la maison où il ne pouvait songer à passer le reste de la nuit, George venait, sans domestique, seller son cheval pour s’enfuir du côté d’Halifax, où il espérait rejoindre Winslow. Il touchait à la porte de la grange : Jacques, qui s’y trouvait embusqué, dit à voix basse :

— Foret ! Cotard ! ici !… le voilà… il passe devant nous… tout près… saisissez-le à la gorge et à la bouche, et traînez-le ici ! Pas un mot, pas un bruit !…

Les deux hommes bondirent comme des léopards attaquant un taureau, et dans un tournemain terrassèrent et enlevèrent leur proie.

À la lueur déjà brillante qui se répandait dans la grange, il fut facile à Jacques de reconnaître son rival.

— Le plus court serait… dit Bastarache, en dégainant son énorme coutelas et en l’élevant sur la poitrine de l’officier, qui gisait sur le dos.

— Non pas, dit Jacques ; contentez-vous de le lier et de le bâillonner si bien, qu’il ne puisse ni remuer ni geindre du reste de la soirée.

Il tailla aussitôt de larges lanières de peau dans le bas du manteau de Wagontaga et les fit attacher sur la bouche du prisonnier ; puis, avisant une de ces fortes perches munies de cordes, dont on se sert durant la moisson pour consolider sur les charrettes la charge de gerbes que l’on conduit à l’abri, il dit à ses hommes d’étendre le lieutenant dessus, de l’y fixer étroitement depuis les pieds jusqu’à la tête, avec l’attache : cela fait, il ordonna de le traîner à l’autre extrémité de la grange, près de la porte voisine du champ, et il fit jeter quelques brassées de paille sur lui, pour le cacher ; puis, revenant du côté de la cour, il dit, en s’armant lui-même d’une fourche :

— À l’œuvre maintenant !

Aussitôt les dix compagnons se séparèrent ; cinq sortirent, et Jacques attendit avec les autres que la flamme enveloppât complètement l’amas de foin, pour donner son signal.

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