Chapitre 3
Ils se trouvèrent réunis, là, à peu près sept mille hommes ; à part quelques centaines de soldats laissés à l’Île-aux-Noix, à Saint-Jean, à l’entrée du lac Ontario et à Montréal, c’était toute notre armée ; la Nouvelle-France, après avoir pressuré ses flancs pour en faire sortir toute sa sève généreuse, ne put compter sur plus de bras pour la sauver. Mais le chef était un de ces héros dont la Grèce a fait ses demi-dieux, et ceux qui le suivaient, peu habitués à choisir leurs bonnes fortunes, à énumérer leurs ennemis avant de les frapper, ne connaissaient pas encore la mesure de leur courage. Cette fraction d’armée allait en voir surgir trois devant elle toutes plus nombreuses qu’elle ; aussi, elle se hâtait de porter les premiers coups ; elle courait à ses adversaires les plus avancés.
Avant que les Anglais fussent prêts à se mettre en campagne et que leur flotte pût entrer dans le fleuve encore chargé de glaces ; avant la fonte des neiges et l’affermissement des chemins de terre, Lévis avait voulu aller surprendre la garnison de Québec, reprendre la ville, s’y fortifier à la hâte pour pouvoir ensuite offrir une résistance désespérée aux Anglais, en attendant les quelques secours que la France pouvait envoyer encore à la colonie. C’est dans ce but qu’il s’était embarqué à Montréal sur des petits bateaux, avec le noyau principal de ses troupes, et avait donné l’ordre aux autres corps qui avaient hiverné dans les villages de se rendre en toute diligence sur les bords de la petite rivière Jacques-Cartier, où il les rejoignit.
C’est le 28 avril, au matin, que Lévis fit son apparition à la tête de toutes ses forces, au bord du plateau de Sainte-Foy, en vue de ces mêmes plaines d’Abraham déjà marquées, pour nous, d’un triste souvenir. Nos soldats ne les avaient pas revues depuis le lendemain de leur défaite. Aussi, c’est avec une impression profonde et une ardeur singulière qu’ils gravirent les premières saillies qui conduisaient à cette arène où ils venaient lutter une seconde fois.
Ils étaient mornes en y mesurant leurs premiers pas ; et, malgré la résolution énergique qui les poussait, ils ne pouvaient se défendre de ce certain serrement de cœur qui n’est pas la peur de l’ennemi, mais la crainte des décrets de Dieu quand on va tenter une des grandes entreprises de sa vie, et jouer le sort d’un pays. Oh ! non, ils ne craignaient pas l’ennemi, ceux-là, car dans ce moment, cet ennemi c’était leur but désiré, leur ambition, l’unique ressource laissée à leur salut !… Il n’était pas nécessaire d’animer leur courage pour leur faire accomplir des prodiges ; ils avaient devant eux un champ tout marqué des traces d’un terrible échec qu’il fallait réparer, une terre toute remplie de cadavres qui avaient mal dormi sous les talons des patrouilles anglaises et qui appelaient vengeance ! Ils étaient aux pieds de cette citadelle qu’il fallait emporter si l’on voulait rester Français et garder le prestige et les avantages de la victoire ; toute leur espérance se levait donc sur cette plaine, comme une aurore, pour couronner leurs succès, et en y apercevant les Anglais qui venaient au-devant d’eux, ils se sentirent reposés de leurs fatigues, et forts comme des athlètes longtemps préparés pour la lutte.
Quelques corps seulement avaient atteint les dernières assises échelonnées autour des hauteurs de Sainte-Foy, et toutes les forces ennemies étaient déjà sur les lieux, rangées en bataille en avant des buttes de Neveu : elles ne s’étaient pas laissées surprendre.
Murray ne voulut pas donner aux Français le temps d’atteindre les hauteurs et de se développer sur la plaine ; il ne pouvait maîtriser l’impatience de ses soldats ; lui-même avait hâte de se débarrasser de cette poignée de téméraires ; il espérait venir bientôt à bout de ces bandes déguenillées et affamées qui marchaient depuis trois jours et trois nuits, sur des chemins affreux, dans la boue et la neige fondue, à travers les bois et les savanes, sous une pluie froide d’avril, une pluie de Québec !… Ils arrivaient sans artillerie, n’ayant pu traîner dans les marais de la Suète que trois petites pièces de canon ; et ils allaient être forcés de déployer leurs lignes à la hâte sur la déclivité d’un terrain inégal, plein de ravins, où le pied glissait, où l’œil perdait l’horizon, en face de toute l’artillerie ennemie, devant ses tirailleurs qui occupaient tous les sommets. Murray dut se féliciter qu’on lui présentât la bataille dans de pareilles conditions ; c’était lui permettre de terminer la guerre et d’en recueillir les triomphes…
Cependant, les Français, qui comptaient surprendre leurs adversaires, ne furent pas déconcertés de se voir si bien attendus ; ils étaient aussi nombreux qu’eux, et dans cette proportion ils avaient toujours été vainqueurs sur ce continent ; leur avant-garde avait eu le temps d’arriver sur le terrain. Lévis la fit courir aussitôt sur deux points : à droite, pour occuper une redoute élevée par les Anglais l’année précédente ; à gauche, pour s’adosser au moulin et à la ferme Dumont : le premier point protégeait la côte et l’anse du Foulon où devaient débarquer les munitions, l’artillerie et les approvisionnements des troupes ; le second, placé sur la route de Sainte-Foy, gardait le passage où se précipitait en ce moment le gros de l’armée. C’est sur ces deux pivots que devait tourner la fortune de la journée, car c’étaient pour les Français des positions essentiellement nécessaires à leur succès. À peine quelques compagnies de grenadiers y furent-elles établies, que Murray lança dessus des forces écrasantes pour les déloger. Lévis, sentant que ses hommes allaient être hachés, et n’ayant pas de soldats à sacrifier, ordonna aux grenadiers de se replier en combattant vers les corps qui débouchaient en cet endroit sur la plaine et qui venaient pour les soutenir. Il attirait ainsi une partie des assaillants sous son feu.
C’est du côté du moulin, et par conséquent sur l’aile gauche de Lévis, que Murray voulut faire les plus grands efforts ; il fallait arrêter la marche des Français, les rompre et les précipiter vers les bois et les marais d’où ils sortaient ; il fait donc tourner toutes ses batteries dans cette direction ; vingt canons se mettent à vomir les boulets et la mitraille en travers du chemin de Sainte-Foy ; les Français qui défilent sous cette averse fulminante sont fauchés, et tombent couverts de boue et de sang. L’intrépide commandant de l’avant-garde est atteint en ce moment et roule parmi ses morts, laissant ses hommes sans commandement. Mais ils pouvaient s’en passer ; dans ces armées presque nomades et avec l’habitude que l’on avait des combats de petites bandes, les soldats aguerris pouvaient tous être capitaines dans l’occasion. Voyant les grenadiers accablés sous le nombre, céder le terrain, ils volent à leur secours, les soutiennent, et tous ensemble reprenant de pied ferme, ils arrêtent les Anglais, les acculent à leurs coteaux, les écrasent, passent sur le ventre d’une partie d’entre eux, poussent les autres jusqu’à la ferme Dumont, s’y précipitent avec furie, en chassant le corps qui l’occupait, et après un combat de gladiateurs, s’y établissent eux-mêmes. Forcés d’évacuer la place une seconde fois, ils y reviennent une troisième, et finissent par s’y maintenir malgré une grêle de projectiles qui les décime et les ensevelit sous les décombres de leur frêle rempart.
Pendant ces charges brillantes, toute l’armée s’est précipitée sur le champ de bataille et a pu prendre ses positions. Lévis, profitant des avantages de sa gauche et du mouvement considérable de troupes que Murray avait dirigées contre elle, donne l’ordre de reprendre la redoute du Foulon, sur sa droite. Les petits combats, ou, pour mieux dire, les petites armées ont cet avantage, que les combattants se voient, s’animent de leurs propres exemples, utilisent tout de suite leurs succès. Il existait une certaine jalousie et beaucoup d’émulation entre les troupes régulières et celles tirées de la colonie qui, à cette époque, avaient presque autant de service que les premières et pouvaient mieux résister aux rigueurs du climat. Or, c’est aux Canadiens de la brigade de la Reine, au corps mêlé de M. de Saint-Luc et du bataillon de Jacques, qu’est confiée la tâche d’occuper la redoute ; ces gens brûlaient d’éclipser la prise de la ferme Dumont : ils avaient vu les Anglais sauter par les fenêtres, culbuter par-dessus les clôtures, et notre drapeau flotter sur le moulin ; et c’est en le saluant d’une immense acclamation, qu’ils s’élancèrent des bois de pins où ils s’étaient tenus jusqu’alors. Ils ondulèrent un instant dans les ravins et sur les coteaux, comme des vagues que la tempête pousse de la haute mer, puis ils assaillirent l’épaulement de la redoute et retombèrent derrière. Un feu terrible les avait accueillis ; ils disparurent un instant dans la masse de fumée, comme dans le cratère d’un volcan en éruption. Les Anglais ne purent résister à un choc si violent, et on les vit bientôt sortir pêle-mêle du nuage où ils étaient ensevelis et se retirer précipitamment vers leur point de départ.
La redoute comme le moulin étaient entre nos mains ; les deux tentatives de Murray contre nos extrémités avaient échoué, notre armée était rentrée dans toutes ses positions ; elle pouvait, à son tour, attaquer l’ennemi dans les siennes ; mais le général anglais nous prévint. Exaspéré d’avoir échoué sur nos ailes, il avait résolu de faire un effort décisif sur notre centre. Pendant que son artillerie continue de foudroyer le moulin et la redoute, il charge le milieu de nos lignes avec le gros de son armée. Cette masse descend de ses buttes, sous notre fusillade, compacte et solide comme un mur. Sans artillerie, il est impossible de la rompre ; elle porte avec elle l’espérance de Murray. L’on fait avancer au-devant un détachement de milice de Montréal pour recevoir le premier choc ; les bataillons anglais tombent dessus, nos hommes résistent, leurs officiers succombent, les premiers rangs sont broyés, d’autres les remplacent et la ligne reste inébranlable : de nouveaux bataillons se ruent sur eux, les chargent à outrance, mais ils ne bronchent pas davantage ; on dirait qu’ils se sont enracinés au sol. Ils ont maintenant un rempart d’Anglais devant eux ; le colonel Rhéaume, leur commandant, est enseveli dessous : ses soldats lui ont fait cet holocauste terrible ; le champ du combat devient hideux : la neige boit le sang, le sang se mêle à tous les ruisseaux que produit le dégel, il s’étend sur les surfaces glacées ; on dirait que les hommes piétinent dans une grande mare coagulée.
Pendant ce temps-là, le corps de Jacques, joint à quelques détachements de milice canadienne, s’était élancé sur l’artillerie ennemie qui nous causait tant de mal ; troupiers légers, tirailleurs habiles, on les voyait bondir dans les ravins, ramper sur les coteaux, se coucher à la gueule des canons pour laisser passer la mitraille par-dessus leur tête, puis fusiller à bout portant les canonniers sur leurs pièces. Jacques était admirable. C’était un jour comme il lui en fallait un ; il avait enfin un champ de bataille, ce n’était plus un combat isolé dans le secret des forêts. On voyait partout apparaître sa grande taille, on le distinguait à ses coups ; il saisissait les tireurs à la gorge, les écrasait deux par deux, les pourfendait, les foulait à ses pieds et faisait ensuite rouler leurs pièces au bas de leurs affûts. Les Anglais pliaient rien qu’en le voyant paraître ; son passage laissait le vide ; il n’avait plus de chapeau ; ses longs cheveux fouettaient l’espace, sa poitrine était découverte ; elle fumait comme un bûcher humide auquel on vient de mettre le feu ; ses habits volaient en lambeaux ; il y avait du sourire et de la rage sur ses lèvres muettes. Son exemple électrisait ses compagnons sauvages et canadiens : cette troupe se précipitait comme un ouragan. Elle laissa derrière elle les batteries du chemin de Saint-Jean, complètement muettes. Restaient celles qui battaient la ferme Dumont ; nos milices vont encore les atteindre : un bataillon de grosse infanterie vient se jeter en travers de leur course, mais il ne peut ralentir leur élan ; nos hommes s’ouvrent des trouées dans ses rangs, frappent et culbutent les Anglais sur tous les côtés à la fois, et assaillent de nouveau l’artillerie, toujours avec la même vigueur, toujours avec le même succès.
Ce fut au milieu de cette seconde attaque que Jacques entendit son nom prononcé plusieurs fois au milieu de la mêlée, par une voix qui lui parut étrangère ; elle semblait sortir du fond d’un trou où venaient de rouler, pêle-mêle, plusieurs corps d’Anglais et de Canadiens : mais il n’avait pu s’arrêter à cet appel.
Lévis était rayonnant en voyant tout ce qui se passait autour de lui, la victoire brillait déjà dans sa figure : profitant du mouvement des ennemis sur notre centre et de la faiblesse de leur gauche qu’ils avaient dégarnie pour soutenir l’attaque du milieu et leurs charges sur la ferme Dumont, il ordonne au colonel Poularier de fondre sur cette aile, de la briser, de prendre ensuite les Anglais en flanc, de les pousser du chemin Saint-Jean sur celui de Sainte-Foy, et de là, dans les baissières de Sainte-Geneviève.
« Alors, se dit en lui-même notre général, leur retraite sur la ville sera coupée, et ils resteront sans munitions, sans nourriture et presque sans armes, au milieu d’un pays ennemi désolé ; nous échangerons avec eux nos positions et nos greniers ; nous verrons s’ils s’en trouvent bien !… Alors, nous pourrons encore soutenir un siège, attendre nos secours s’il nous en vient, avec un bon traité de paix ; ou bien rendre la ville, quand cela me plaira… Oh ! ce n’est pas moi qui vous la donnerai, vilains Anglais, allez !… »
Le Royal Roussillon était déjà parti pour exécuter cette tâche, et c’est sans doute en le voyant aller que Lévis faisait ses beaux rêves de victorieux ; car ces valeureux soldats couraient presque aussi vite que sa pensée au-devant de ses désirs. Ayant abordé la gauche de Murray à la baïonnette et au pas de course, ils l’enfoncent sans se ralentir, la traversent de part en part, et ne s’arrêtent que sur la pente de ces fameuses buttes de Neveu qui avaient vu tomber Montcalm et choir notre drapeau l’année précédente. Toute notre armée les aperçoit ; le coup est décisif ; les Anglais dispersés sur ce point sont rejetés sur leur centre, les uns en avant, les autres en arrière, et en paralysent l’action. Lévis, en voyant ce désordre, pousse aussitôt son autre aile sur la droite ennemie ; celle-ci se délabre, tourne le dos et se précipite à son tour vers la ville. La commotion de cette seconde défaite vient encore ébranler les masses centrales de l’armée de Murray ; elles se fracturent, se séparent, le lien de l’obéissance est partout rompu ; la voix du général reste étouffée dans le grand cri : « Sauve qui peut ! »
Lévis croit atteindre son but : il fait dire aux brigadiers de la Reine d’appuyer le bataillon du colonel Poularier, trop faible pour précipiter dans la plaine l’armée anglaise tout entière. Cet ordre est mal rendu, la brigade se porte sur un autre côté, et l’ennemi fuit avec tant de précipitation, avec si peu de cohésion, et il est si proche de la ville, qu’il devient impossible de le saisir en corps, et de l’empêcher de se réfugier derrière ses murailles.
Un mot mal prononcé ou mal entendu l’avait sauvé ; il laissait entre nos mains presque tout ce qu’il avait apporté au combat, ses canons, son matériel de guerre, ses morts et une partie de ses blessés, mais il avait sauvé les restes de son armée, et refermé sur lui les portes de la ville. Ce succès était suffisant à la bonne fortune de l’Angleterre. Dieu voulait au moins accorder au courage des Français la victoire pour récompense ; il nous abandonnait les fumées de la gloire, il nous donnait un champ de lauriers pour ensevelir notre empire naissant, mais il n’en livrait pas moins la possession de l’Amérique septentrionale à nos éternels adversaires.
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