Chapitre 2
Avant d’arriver à l’époque ou je dois reprendre le récit des événements de sa vie, il me faut dire, en peu de mots, quel chemin Jacques suivit durant cette période historique dont je viens d’esquisser le tableau.
Ayant quitté pour toujours les côtes de l’Acadie, il rejoignit après dix jours de séparation, avec P’tit-Toine et sa troupe expéditionnaire, le corps de M. de Boishébert. Ces dix jours allaient désormais compter dans sa vie plus que toutes ses années !…
Pendant plusieurs mois, il vit venir de tous côtés des fractions de familles, débris des populations de Port-Royal et de Beau-Bassin échappés aux fureurs des Anglais ; ils arrivaient à moitié nus, se traînant à peine dans les boues d’automne, sur des chemins de neige, avec des figures livides, décharnées, un aspect de spectre ; ils parlaient comme des insensés ; l’excès de toutes les douleurs, de toutes les privations avait anéanti toutes les forces de leur âme ; plusieurs n’étaient plus que des machines hideuses qui marchaient par le seul instinct de la vie : les plus forts traînaient les plus faibles, et quand ils n’en pouvaient plus, ils s’arrêtaient et ils attendaient que la mort les délivrât de leur fardeau, puis ils essayaient de continuer ensuite leur route ; c’est ainsi que beaucoup déposèrent au bord des sentiers sauvages qu’ils ne revirent jamais, un enfant, une mère, un vieillard, une épouse !… semence d’affections qui ne rapportait que des larmes…
La petite troupe de M. de Boishébert accueillit ces malheureux et leur partagea sa ration. Le commandant en fit transporter une partie jusqu’à Québec. Mais à la chute de Louisbourg, il se vit de plus assailli par tous les anciens émigrés qui s’étaient fixés sur l’île Saint-Jean (du Prince-Édouard), au Cap-Breton et sur les côtes du golfe du Saint-Laurent. Cette fois, c’étaient des villages entiers qui se dépeuplaient. Craignant les atrocités qu’avaient subies leurs frères de l’Acadie, et qu’éprouvèrent ceux qui restèrent derrière eux, ces pauvres gens venaient en foule s’abriter sous un drapeau qui s’en allait, et demander protection contre une armée à deux cents hommes qui pouvaient à peine se nourrir !
M. de Boishébert, voyant tout perdu sur cette frontière, se repliait sur Québec, devant la flotte et la division de terre qui venaient mettre le siège devant cette ville. Les Acadiens s’attachèrent à ses pas, mais c’était pour mourir en suivant les couleurs de la France ; car bien peu de ceux-là parvinrent à la capitale ou réussirent à se soustraire à la haine insatiable de leurs persécuteurs. On en compta trois cents qui tombèrent sur les grèves arides, dans leur épuisement et leur lassitude, et qui ne se relevèrent jamais ; et combien d’autres expirèrent, que personne ne compta ? Tous ne suivaient pas immédiatement le camp français ; quelques-uns s’attardaient, d’autres n’avaient pas réussi à le joindre : quand on demande aux statistiques anglaises et françaises de ce temps les noms des six à sept mille habitants qui disparurent à cette époque, de ces nouvelles provinces conquises par la Grande-Bretagne, on trouve bien des absents ; et il est au moins permis de demander aux bourreaux de l’Acadie :****« Qu’avez-vous donc fait de ceux-là ?… » car c’est encore à la lueur des villages incendiés par les troupes de Wolfe que M. de Boishébert ramena son petit détachement au camp de Montmorency.
D’autres brigands, dignes émules des Lawrence et des Murray, inscrivaient leurs noms sur des champs nivelés par le feu, tout le long de la rive peuplée du Saint-Laurent. Là aussi, on punit la terre fécondée par le travail ; on brûla tous les arbres fruitiers !
Parmi les réfugiés de l’île Saint-Jean, Jacques reconnut plusieurs des anciens habitants de la Missagouache, mais il ne revit aucun de ses parents et personne ne put rien lui en dire. Cela lui laissa l’espoir qu’il les retrouverait quelque part au Canada.
C’est sous de pareilles circonstances que le capitaine Jacques Hébert vint se rallier avec son détachement à l’armée du marquis de Montcalm, pour livrer les derniers combats ; la mort qu’il avait vue se présenter à lui sous toutes les formes, qu’il avait bravée, insultée et cherchée tant de fois,**l’épargna encore sur les plaines d’Abraham, en 1759 ; de sorte qu’on le vit de nouveau, fidèle au rendez-vous des derniers braves, venir se ranger sous les ordres du chevalier de Lévis, le 25 avril 1760, à la Pointe-aux-Trembles, pour commencer une nouvelle campagne.
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