‹ Jacques et MarieChapitre 62 sur 67 · Chapitre 6

Chapitre 6

Pour Jacques en particulier, l’heure de la capitulation fut poignante ; ce fut une heure d’irrésolution où il dut livrer dans son cœur des combats plus désespérés que ceux où il avait déployé toute sa valeur. Sa situation ne lui permettait pas de temporiser ; elle ne lui offrait que deux chemins pour y jeter sa vie ; il fallait choisir tout de suite entre la France ou l’Angleterre.

— Oh ! si j’avais la certitude, s’écriait-il en ce moment, de retrouver, au fond de quelque solitude, mon vieux père et Marie !… J’y fixerais ma vie, et ce serait encore là du bonheur ! Il nous sera facile, durant bien des années, dans ces forêts sans limites, de cacher notre existence et d’ignorer le joug du conquérant ; nos enfants qui n’auront pas servi d’autres drapeaux verront arriver le nouveau au milieu des travaux de la paix et ils ignoreront, eux, sur quelle cendre il a passé, et quelles ruines il a laissées derrière lui !… le décret de la Providence n’aura déchiré que nos entrailles, il ne laissera à notre postérité que des regrets… Mais ce serment ! ce serment qu’il me faut, avant tout, aller proférer pour moi et pour eux, que je ne puis éluder, qui va lier mes pensées, mon bras, mon sang ! Oh ! qu’il m’est dur d’imposer cela à ma conscience, de river ce lien sur mes reins et sur mon cou !… et si, après m’être enchaîné, je ne retrouve jamais dans ces espaces immenses ni mon vieux père, ni Marie, ni aucun des miens, s’ils ont suivi des routes inconnues, s’ils n’existent plus !… oh ! alors, mon Dieu ! vous me soutiendrez !…

En articulant ces paroles, Jacques promena un instant son regard sur cet horizon plat qui s’étend autour de l’île de Montréal jusqu’à l’infini, et qui à cette époque devait apparaître comme un océan de verdure, et il sembla demander à cette immensité quel gage de bonheur elle réservait à ses espérances. Puis il tira de sa poche cette lettre de Winslow que George lui avait remise devant Québec. Il l’avait si bien et si souvent fait traduire, depuis, qu’il la lisait, qu’il la comprenait maintenant comme s’il eût toujours possédé la langue anglaise ; il se mit donc à la parcourir pour la centième fois et à en méditer chaque point avec une grande attention.

Nous allons la lire avec lui :

Mon cher Capitaine,

Depuis votre départ, nous n’avons pas cessé de nous occuper de vos protégés et nous avons usé largement des moyens que vous nous avez donnés de soulager les Acadiens. Votre banquier trouve que nous faisons honneur à votre munificence. Nous faisons distribuer tous les jours des aliments à tous ceux qui ne peuvent rien gagner. Nous avons fait visiter les malades par des médecins. Grâce à vos bonnes intentions et au plaisir que nous éprouvons d’ailleurs de soulager ces infortunés, leur état s’améliore. Quant à la famille Landry, qui nous intéresse plus que jamais, je dois vous en parler plus en détail.

J’ai continué les recherches que vous aviez commencées, pour réunir ensemble ces tendres cœurs déchirés, et j’ai le chagrin de vous mander que j’ai peu réussi. Ces recherches étaient d’autant plus difficiles que les armateurs n’avaient pas pris la peine d’enregistrer le nom des déportés ; comme il leur suffisait, pour toucher leur salaire, de constater le nombre de ceux qu’ils avaient à leur bord, ils ne se sont pas donné plus de peine.

J’avais ouï dire que le vieux notaire Leblanc venait d’arriver à Philadelphie ; j’y fis faire aussitôt des perquisitions qui n’eurent d’autres résultats que de m’apprendre la fin déplorable de ce vieux serviteur de notre gouvernement. Accosté d’abord dans le port de New York avec sa femme et deux de ses plus jeunes enfants, il n’avait pas voulu s’y reposer sans avoir retrouvé quelques autres des siens. Mais sa santé était déjà trop délabrée pour supporter plus de fatigue et de chagrin, il expira en rejoignant trois autres membres de sa famille. On ne sait ce que sont devenus les seize qui manquent encore. Quelques rapports recueillis en Pennsylvanie m’ont fait soupçonner que le père Landry serait mort lui-même à bord de l’un des pontons, et aurait été jeté à la mer. D’ailleurs, près de trois cents de ceux qui sont arrivés dans cette province ont déjà péri de maladie et de misère.

Pour se délivrer de la dépense qu’entraîne le soutien de ceux qui survivent, le gouvernement leur a offert de lesvendre comme esclaves !… Vous savez déjà que, ici, la ville s’est crue généreuse en offrant de placer, dans la maison des pauvres, les enfants que leurs parents ne peuvent pas alimenter. Nous leur avons enlevé une partie des objets de leurs affections et nous leur demandons,par charité, de leur arracher le reste. Nous les avons faits prisonniers sans raisons légitimes et nous trouvons lourd de leur donner à manger ; et nous nous étonnons qu’ils refusent de pareils témoignages de bienveillance ! Vraiment, nous allons laisser une belle preuve de notre esprit de justice à la postérité !

Malgré tous mes efforts, je n’ai pu me mettre sur la trace d’aucun des frères de Marie ; il n’est pourtant pas probable qu’ils aient tous succombé ; quelques-uns auront réussi, je l’espère, à s’échapper du côté du Canada ou de la Louisiane. Je sais qu’un convoi s’est dirigé vers le Mississippi ; que deux vaisseaux ont été saisis par les prisonniers et forcés de rebrousser chemin vers la Baie-des-Français, d’où personne ne les a vus revenir, et qu’un autre s’est perdu, corps et biens, sur les côtes de la Pennsylvanie. On m’a dit qu’une partie de ceux qui avaient été déposés sur le littoral de la Georgie s’acheminaient vers le nord avec l’espoir d’atteindre l’Acadie. Quoiqu’ils n’ignorent pas l’immense étendue de côtes qui les séparent de leur patrie, ils ne désespèrent pas d’y arriver. Plusieurs ont atteint New York ; et ils rapportent qu’un grand nombre d’entre eux ont péri dans ce long voyage. Pauvres gens ! Ils ne se doutent pas de ce qui les attend ici. Lawrence vient d’expédier l’ordre de les disperser de nouveau !...

Depuis quelques mois, j’ai dû négliger vos intérêts devant les occupations incessantes que m’a données le service.

Vous le voyez donc, mon cher capitaine, toutes nos peines n’ont abouti qu’à constater des pertes irréparables pour nos protégés. Comme il n’y avait aucun avantage à leur rendre compte de ce triste résultat, j’ai préféré leur laisser tout ignorer. Le hasard et le temps leur révéleront toute l’étendue de leur malheur. Cependant, comme leur isolement me paraissait les accabler de jour en jour davantage, je leur ai proposé de les acheminer vers le Canada. Ils acceptèrent ma proposition avec reconnaissance. Un échange de prisonniers avait eu lieu, je profitai du départ de quelques Français pour leur confier les proscrits. Un convoi de nos troupes qui partait pour la frontière les accompagna jusqu’au lac Champlain. Je doute que la mère Landry et la veuve Trahan aient pu survivre à ce long voyage. Si le succès couronne vos efforts sur Québec, vous saurez bientôt si mes prévisions se sont accomplies.

Adieu mon ami,

John Winslow.

Après cette nouvelle lecture, Jacques se leva ; sa résolution était arrêtée : il allait l’exécuter.

S’il restait quelquefois indécis entre deux grands intérêts de sa vie, aussitôt qu’il avait fait son choix, il ne consultait plus que son énergie. Il se rendit donc au quartier où était cantonné le corps désarmé de M. de Boishébert pour faire ses adieux à ses confrères et à son commandant. Celui-ci, qui soupçonnait les motifs secrets de la conduite de son capitaine, ne voulut pas lui adresser de questions sur ce qui le faisait renoncer au service de la France. Jacques lui sut gré de sa discrétion : il avait trop combattu dans son propre cœur pour aimer à lutter encore avec un ami pour lequel il avait tant de considération. Cet adieu fut presque silencieux ; on se pressa vivement poitrine contre poitrine, avec des larmes dans les yeux. En apercevant quelques lambeaux de son drapeau de Montmorency et de Sainte-Foy, que son chef rapportait sans doute en France comme une relique, Jacques s’en empara et, les embrassant étroitement, il ne put s’empêcher de s’écrier :

— Adieu ! je ne te reverrai plus que dans mon souvenir et dans mon amour passé… que dans mes heures de désespoir ! c’est fini !… Maintenant, il me faudra prier pour que tu ne reparaisses jamais sur cette frontière… je serais obligé de te combattre !…

Jacques se sentit suffoqué et il hâta le pas : il lui sembla dans ce moment qu’il franchissait un océan et qu’il mettait le pied dans un autre camp : malgré les motifs purs qui le guidaient, il crut que la honte des transfuges rougissait son front, et il fut prêt de se rejeter en arrière. Mais Wagontaga, à qui il avait donné le bras, l’entraîna sans comprendre son émotion.

De là, il se rendit devant les magistrats chargés de recevoir le serment d’allégeance, et il le prêta ; puis, ayant découvert des bateliers, il loua une embarcation et se dirigea avec son compagnon vers la mission de la Prairie de la Magdeleine, que des Jésuites évangélisaient depuis plusieurs années. Voici quel était le but de ce voyage.

Jacques savait qu’un grand nombre de ses compatriotes, lors de leur émigration, avaient obtenu du gouvernement d’ouvrir quelques nouvelles concessions le long du Saint-Laurent. Durant les deux hivers précédents et pendant sa retraite sur Montréal, il avait pu recueillir assez d’informations pour être persuadé qu’aucun de ses parents ne se trouvait dans les établissements situés entre Québec et Montréal, mais il avait su tout dernièrement que plusieurs familles acadiennes s’étaient fixées, sous la direction des Pères Jésuites, dans un endroit isolé, en arrière de leur mission, au milieu de la vallée formée par le Saint-Laurent et le Richelieu. Il ne connaissait le nom d’aucune d’entre elles ; mais il espérait avec raison obtenir tous les renseignements nécessaires à la maison de la compagnie : il avait connu autrefois plusieurs de ces zélés missionnaires ; il espérait en rencontrer quelques-uns à la Prairie de la Magdeleine. Il faisait encore une hypothèse assez vraisemblable et qui n’avait pas moins de charme pour lui :

— Si Marie est venue au Canada par le lac Champlain et le Richelieu, comme le laisse croire la lettre du colonel Winslow, elle se sera arrêtée dans le premier établissement où elle aura rencontré quelques-uns de ses compatriotes.

Or, la Petite-Cadie,bien isolée à cette époque, se trouvait sur son chemin.

q

Page 1