‹ Jacques et MarieChapitre 63 sur 67 · Chapitre 7

Chapitre 7

C’est donc le cœur plein d’espérance et de crainte que Jacques monta les degrés du perron qui conduisait à l’humble habitation des Pères. Un frère vint ouvrir la porte du parloir et introduisit les voyageurs dans une pièce déjà remplie de monde, puis il leur dit :

— Vous désirez parler à quelqu’un d’ici ?

— Oui, bon frère, répondit Jacques, je voudrais avoir un moment d’entretien avec le Père Supérieur.

— Le voici lui-même qui vient. Veuillez vous asseoir, en attendant qu’il ait terminé avec ces autres personnes.

La plupart de ces visiteurs étaient des femmes, des vieillards et des enfants canadiens ou sauvages. En apprenant la capitulation, ils étaient accourus auprès de leurs pasteurs pour leur demander des conseils et des secours, apprendre quel sort leur était réservé et ce qui allait advenir à leurs parents restés sous les armes. Le bon religieux répondait à tous selon son cœur et comme le requéraient les besoins de chacun ; il distribuait en même temps ce que sa charitable indigence lui permettait d’enlever à la vie de la petite communauté pour le donner à ceux qui demandaient les soins les plus urgents. Une table était dressée dans un coin où les habitués de l’aumône allaient prendre quelque nourriture que leur servait le frère portier. Puis le charitable pasteur congédiait tout ce monde avec douceur, leur disant :

— Allez, mes enfants, espérez en Dieu et priez ; soyez ensuite sans inquiétude. Regagnez vos maisons et vos cabanes, vous reverrez bientôt vos parents, il ne leur est pas arrivé de mal. Ce soir, à l’Ave Maria,trouvez-vous tous dans la chapelle ; je vous donnerai les avis que le ciel m’inspirera…

Et tous ces malheureux se retiraient, l’âme calmée par ces simples paroles qui représentaient pour eux la sagesse et la volonté divine. La paix qui régnait sur le front du prêtre descendait dans tous ces cœurs naïfs. En le voyant s’approcher de lui, Jacques sentit augmenter ses espérances ; il lui sembla qu’un air vivifiant venait l’envelopper, il éprouvait une sensation de repos et de satisfaction qu’il avait oubliée depuis longtemps.

— Et vous, dit le Supérieur en l’accostant, vous avez aussi à me parler, que désirez-vous ? À qui ai-je l’avantage de parler ?

— Je suis un proscrit acadien ; depuis le jour de mon exil, j’ai servi constamment la France, et maintenant je ne puis plus rien faire pour elle, je cherche mes parents dispersés… Je venais vous demander, mon Père, si dans votre maison quelqu’un n’aurait pas entendu parler d’eux.

— Comment se nomment-ils ?

— Mon père se nomme Pierre Hébert, et nous sommes alliés aux Leblanc, aux Landry, aux Cômeaux.

— Mon enfant, ces noms ne me sont pas inconnus ; je les ai souvent entendu prononcer lorsque j’étais à Québec et même depuis le peu de temps que je suis ici. Mais je ne puis moi-même vous donner aucun renseignement exact sur les familles qui les portent et sur les lieux où elles résident ; depuis que j’habite la Nouvelle-France, j’ai exercé mon ministère surtout parmi les sauvages. Un des Pères de cette mission pourra vous être plus utile que moi ; il a séjourné au milieu de vos compatriotes, il les a suivis après qu’ils se furent enfuis de leurs pays, les a aidés dans leurs nouveaux établissements, et depuis les quelques semaines qu’il est ici, il a visité deux fois ceux qui se sont fixés à quelques lieues d’ici, sur les bords de la petite rivière de Montréal : peut-être le connaissez-vous.

— Puis-je savoir son nom, mon Père ?

— C’est le Père de la Brosse.

— Le Père de la Brosse ! s’écria Jacques, mais c’est presque un frère d’armes, il a vécu pendant près d’un an à côté de moi ; nous couchions sous la même tente. Oh ! qu’il m’a fait du bien, après les dures séparations que je venais de subir, quand nous errions dans les environs de l’Acadie, moi, pour protéger nos émigrés, lui pour les recueillir et les consoler ! Que je suis heureux de le rencontrer encore !

— Malheureusement, dit le Père Supérieur, il ne se trouve pas maintenant dans la maison ; on est venu le quérir pour des malades en danger… précisément pour un Acadien de la nouvelle commune. Il ne reviendra pas, probablement, avant mardi prochain. C’est aujourd’hui vendredi ; or, comme les chemins sont très mauvais, et que le Père veut donner à ces bonnes gens le service divin, les visiter tous un peu, leur offrir tous les secours spirituels et les préparer au grand coup qui vient de les frapper, il a besoin de ces quatre jours.

— Depuis combien de temps est-il parti ? dit Jacques avec précipitation.

— Depuis une heure seulement.

— Alors, il nous sera facile de le rejoindre, n’est-ce pas, mon Père, en prenant le train d’expédition ?

— Je n’en doute pas ; le Père de la Brosse a maintenant le pas appesanti ; mais je vous en préviens, la route est difficile.

— Alors, mon Père, permettez que nous partions ; j’ai grande hâte de causer avec lui ; s’il allait me conduire lui-même à la maison de ma famille !…

— Je vous le souhaite, mon brave ; quand on sait si bien accomplir ses devoirs de citoyen et d’enfant, on mérite que Dieu nous récompense ; que la bénédiction d’un vieillard vous accompagne dans vos pieuses recherches ! Si nous restons ici… et si le ciel vous favorise dans votre voyage, venez me conter votre bonheur, afin que je me réjouisse avec vous,

Après ces paroles, le saint religieux indiqua à Jacques la route qu’il devait suivre,

Un seul chemin traversait alors l’immense forêt qui séparait de ce côté le Saint-Laurent du Richelieu ; c’était celui de Saint-Jean, et c’est celui que le Jésuite avait désigné à nos voyageurs. Il était droit et déjà bien tracé, on ne pouvait s’y égarer : Jacques et Wagontaga s’y avancèrent rapidement, mais après avoir franchi un espace de trois lieues à peu près, ils commencèrent à s’étonner de ne pas apercevoir, même dans le lointain, le missionnaire qu’ils désiraient tant rejoindre.

— Pour quelqu’un dont le pas est appesanti, se dit Jacques en lui-même, je trouve qu’il enjambe lestement cette route d’enfer ; il faut qu’un ange l’ait voituré, ou bien qu’il soit tombé aux mains de quelques patrouilles anglaises.

En effet, ce chemin, qui a été dans tout le temps un des plus difficiles du pays, était à cette époque à peine praticable dans les plus beaux mois de l’été ; percé à travers des marais, des savanes et des terres argileuses, ponté à plusieurs endroits de bois rond, il avait servi de passage, durant toute une saison, à toutes les troupes françaises et anglaises ; ce n’était plus qu’une voie de cahots et de boue. À tout instant les deux voyageurs étaient forcés d’entrer dans le fourré pour tourner quelques mauvais pas, et aussi, pour éviter la rencontre de quelques bataillons anglais qui rejoignaient l’armée à Montréal. Quoique Jacques fût pourvu d’un acte qui faisait foi de son allégeance, il pouvait fort bien arriver que les conquérants missent des entraves à son voyage. Il fut donc bien heureux, quand, arrivé dans les environs de la petite rivière de Montréal, qu’on appelle communément aujourd’hui rivière de Lacadie, il trouva un sentier de traverse qui pénétrait à droite dans le cœur de la forêt, et qui, selon les indications du Père Jésuite, devait le conduire directement aux premiers établissements acadiens.

Cependant, il n’eut pas meilleure fortune dans le sentier que sur la grande route ; celui qu’il poursuivait avec tant d’ardeur ne s’offrit pas plus à son regard. Le soleil baissait rapidement, et sous l’épaisse feuillée, il faisait déjà soir.

— Allons ! hâtons-nous encore s’il est possible, lui dit son compagnon.

Ils marchèrent encore quelque temps avec cette inquiétude, puis après quelques milles parcourus, ils remarquèrent que les lueurs du soleil couchant arrivaient plus librement sous les voûtes impénétrables de la futaie. C’était l’abord d’un premier hameau qui se dévoila bientôt après : quelques arpents de chaumes ; une cabane couverte en paille ; une hutte pour les bêtes ; un meulon de foin ; une femme assise au seuil de sa porte ; quelques petits enfants occupés à fagoter près d’un bûcher de bois vert ; une colonne de fumée qui montait dans la lumière rose du soir, partant d’un trépied sur lequel mijotait le souper ; une vieille haridelle, naguère superbe cavale qui avait échappé aux boulets des Anglais et à la dent de ses compatriotes, et qui se délectait maintenant en broutant sans partage l’herbe de son champ et en mirant ses nobles infirmités dans la rivière qui passait auprès : voilà quel était tout le tableau qui s’offrit à leurs yeux. Jacques en fut enchanté.

En apercevant le sauvage, les enfants puis la mère rentrèrent dans la maison. Ce pauvre réduit ne les mettait pas, pourtant, à l’abri de la violence ; la porte, qui était la seule ouverture de l’habitation, ne consistait qu’en quelques pièces de bois mal jointes que les habitants suspendaient, à la nuit, devant l’entrée.

Aussitôt que Jacques s’en fut approché, il mit la tête au guichet et dit à la mère :

— N’ayez pas peur, brave femme ; nous sommes de vos amis : je venais seulement vous demander si vous aviez vu passer le missionnaire, cet après-midi.

— Not’ nouveau Père ? répondit celle-ci.

— Précisément.

— Eh ! ben, non, monsieur, je ne l’avons pas vu depuis quinze jours.

— C’est étrange ! fit Jacques ; est-ce qu’il peut passer par un autre chemin ?

— Sans doute, monsieur, depuis quelque temps il vient toujours par un sentier isolé, plus direct que le chemin du roi et meilleur pour les piétons ; vous le rencontrerez à trois quarts de lieue d’ici.

— Pourriez-vous me dire, ajouta Jacques, s’il se trouve des Hébert parmi les habitants de cette nouvelle commune ?…

— Des Hébert ! monsieur, oh ! il n’en manque pas. D’abord, mon mari est un Hébert… Thomas, fils de Thomas et petit-fils du grand Thomas… puis, j’avons un cousin, qui est not’ cinquième voisin. Paul dit le courtaud, un blond ; puis j’avons un oncle, qui s’appelle François à Simon, c’est le père de not’ cousin : ils restent côte à côte ; puis il y en a encore d’autres…

— Et d’où vient votre famille ? poursuivit notre capitaine avec vivacité.

— De Port-Lajoye, dans l’Île Saint-Jean : elle sortait originairement des Hébert de la Rivière-aux-Hébert, sur la Baie de Beau-Bassin.

Évidemment, se dit Jacques en lui-même, voilà des parents qui ne me touchent pas de très près.

— Et les autres Hébert de la commune, ajouta-t-il tout haut, les connaissez-vous bien ? Savez-vous de quelle partie de notre pays ils étaient ?

— Je ne les connaissions pas beaucoup, monsieur. Il n’y a pas un an que je sommes ici ; et je n’avions pas eu le temps, je vous assure, de courir le voisinage qui n’est pas encore proche, comme vous voyez : faire un peu de terre neuve, semer un p’tit brin de grain, le couper et le mettre à l’abri ; puis, soigner quatre enfants, pour une pauvre femme presque toujours toute seule, tout ça ne laisse pas le temps de voisiner, ni d’être malade, allez !… et avec ça mon pauvre mari qui est à la guerre depuis le mois d’avril ! Ah ! quand ça finira-t-il, cette guerre-là ?… Mon Dieu ! qu’est-ce que j’allions devenir ?… Vous qui venez de ces endroits, dites donc, comment ça va-t-il ? J’avons entendu de ce côté-là comme des coups de canon, et les petits enfants qui sont allés ces jours-ci près du chemin de Saint-Jean pour voir s’ils ne verraient pas venir leur père m’ont dit qu’ils avaient vu passer beaucoup de soldats.

— Rouges comme des pavots ! cria l’aîné de la bande.

— Ici, continua la mère, je n’voyons passer que des lièvres.

— Les Anglais ont le dessus, brave femme, le pays est à eux.

— Mon doux Jésus ! ils vont donc encore nous brûler, nous chasser !…

— Non pas ; cette fois, M. de Vaudreuil nous a abandonnés à condition que nous soyons bien traités ; ainsi, calmez-vous, la guerre est terminée, et vous reverrez bientôt votre mari. Dans quel corps était-il ?

— Dans celui du commandant Pouchot.

— Oh ! oh ! fit Jacques, alors c’était un brave ; mais, poursuivit-il à part, il doit laisser une pauvre veuve.

— Vous l’avez connu ? dit la femme avec un certain orgueil…

— Non, mais ils étaient tous comme leur chef, dans ce bataillon-là. Allons, adieu, bonne femme ; prenez courage ! Où croyez vous que je trouverai les autres Hébert ?

— Au-delà des Boudreau, des Dupuis, des Bourgeois… vous pouvez vous informer quand vous arriverez à ce chemin que je vous ai dit, où a dû passer not’ Père ; vous n’avez d’ici là qu’à suivre la rivière.

— Ce n’est pas moins un inconvénient, dit Jacques en s’éloignant avec son compagnon, que d’avoir eu des aïeux qui ont su si bien multiplier leur nom.

— C’est vrai, répondit Wagontaga ; mais s’ils n’avaient pas tant eu d’enfants, il ne te resterait plus l’espoir de retrouver tes parents, mon chef, et ce nouveau voyage serait encore perdu.

— Oui, mais il est bien cruel, Wagontaga, de voir si souvent cet espoir trompé ; combien de fois, en apprenant que quelqu’un portait mon nom, ai-je demandé vainement s’il était de ma famille !… combien souvent mon cœur a palpité pour ce qui n’était qu’une illusion !… et aujourd’hui, si je suis encore frustré dans mon attente, de quel côté pourrai-je adresser mes désirs ?… Il me faudra aller parcourir la Nouvelle-Angleterre.

— Tu viendras avec moi, mon frère, dit Wagontaga.

— Et que vas-tu faire toi-même, maintenant ? Te soumettre aux Anglais, regagner les domaines de ta tribu, ou te résoudre à rester près de moi ?

— Moi, me soumettre à ces Blancs ! s’écria le Micmac : non, non, nous ne nous soumettons jamais qu’à la loi de la mort. Il est encore glorieux pour un guerrier vaincu de braver les horreurs du supplice, d’insulter ses ennemis qui le lient sur le bûcher, de les braver sous les coups de leurs casse-tête, dans les ceintures de haches brûlantes. Nous combattons jusqu’à l’anéantissement, jusqu’à la dispersion de la tribu, alors ceux qui sont pris savent mourir, et ceux qui s’échappent vont plus loin engendrer une génération de vengeurs. Nous prêtons notre secours aux autres nations, dans la guerre, mais nous ne lions jamais nos bras et notre volonté. Vous autres, Blancs, vous pensez à vos parents, à vos femmes, vous avez des cœurs mous ; nous autres, nous ne voyons que l’insulte faite aux os de nos pères, et nous ne vivons pas s’ils ne sont pas vengés dans le sang de nos ennemis. Ma tribu a été dispersée, les os de mes aïeux ont été souillés ; je serais impie si j’allais m’asseoir, seulement durant un soleil, sous la tente de ceux qui portent la flétrissure de ce crime. Non, j’irai me joindre à ceux qui peuvent combattre encore ; je me ferai de nouvelles armes ; j’aurai des enfants que j’exercerai à la guerre en leur faisant tuer des renards et des bisons, puis je les conduirai plus tard contre les Anglais. Il poussera des ailes aux ours et des cheveux aux cailloux avant que la clémence et l’oubli n’entrent dans le cœur de Wagontaga. Et crois-tu que je voudrais attacher ma vie à vos lois de la paix, à vos travaux d’esclaves ? Vous autres, hommes faibles, vous vous êtes fait des besoins serviles ; il vous faut dormir sur des lits, manger des viandes assaisonnées, couvrir votre peau sensible d’habits variés ; vous êtes gouvernés par ces nécessités, et vous travaillez toute votre vie pour gagner ces morceaux de métal qui servent à vous procurer ces choses. Quant à nous, nous prenons à la terre ce qu’elle donne pour nous alimenter et nous couvrir, et nous continuons à coucher sur elle tels que la vie nous y condamne. Partout elle nous offre ses richesses et elle ne nous retient nulle part. Nous sommes ses véritables souverains, jamais ses serviteurs et ses captifs. Méprisant ce que vous appelez des biens, nous n’avons pas de vils intérêts à protéger, ou à pleurer si nous les perdons, comme des femmes pleurent leurs enfants ; et nous ne sommes pas tentés d’avoir recours au vol et au mensonge pour déposséder les autres. Un enclos ne nous parque pas comme un bétail sur une coudée de terre et ne nous retient pas devant la voix du devoir. Quand notre raison et notre honneur nous disent : « il faut partir », nous partons ; quand le cri de guerre nous appelle, nous n’avons pas à réfléchir si l’ennemi brûlera nos palais, enlèvera nos trésors, ruinera nos jardins, déchirera nos beaux vêtements, s’emparera de nos champs ; nous volons au combat sans regarder en arrière. Oh ! non, mes bois sans limites, mes espaces sans entraves, je ne vous sacrifierai jamais.

Jacques écoutait, tout rêveur, ce discours où respirait tant de grandeur sauvage, et il en restait tout ému : il se demandait si, dans le cas où il ne retrouverait ni Marie ni son père, il ne s’enfuirait pas avec ce sage du désert pour mener avec lui cette vie de souverain nomade.

Pendant cette conversation, la forêt s’était refermée autour des voyageurs, mais la route restait cependant découverte et éclairée sur un côté, car elle contournait la grève de la petite rivière, calquant exactement toutes ses sinuosités. À cette époque, le soleil et les défrichements n’avaient pas tari ce gracieux affluent du Richelieu, et son lit trop rempli s’épanchait souvent sur les terres environnantes, formant sous l’ombrage des nappes argentées. Çà et là, on voyait descendre dans le miroir des eaux des lambeaux festonnés de la feuillée, ou d’énormes troncs d’arbres encore verts que les flots du printemps avaient en partie déracinés. Ces colonnes de la forêt se croisaient à quelques endroits, par-dessus le cours de l’onde, formant des arcs agrestes, sous lesquels fuyaient, peu soucieux de gloire, des alouettes et des mauves en gaieté ; des volées de canards s’élevaient à tout instant du milieu des prairies de joncs et s’en allaient s’abattre, en chuchotant, derrière un repli de la rivière, pour recommencer, à l’approche de Jacques et de Wagontaga, la même course et le même plongeon. Une multitude d’écureuils venaient aussi trottiner autour de la route, se pourchasser sur les arbres, se balancer sur les lianes au-dessus de l’eau, et grignoter sans scrupule, aux yeux des voyageurs affamés, un souper friand composé d’un bleuet, d’un gland ou d’une noisette. Le soleil était disparu depuis quelque temps, le baume des sapins et des liards remplissait l’air, avec les fraîches vapeurs du soir.

Jacques respirait avidement les senteurs vivifiantes de cette solitude ; il écoutait avec extase ces chants des oiseaux insouciants : au lendemain des combats et des horreurs d’une longue guerre, la vue de cette retraite ramenait la paix dans son âme.

— Si j’allais trouver ici ceux que j’aime !… s’écriait-il à tout instant, en goûtant une nouvelle émotion, en passant devant un nouveau tableau.

Après une demi-heure de marche, les traces de défrichements plus considérables se manifestèrent de nouveau : le bois s’éclaircit sensiblement, la route devint mieux frayée, des haies d’arbres renversés annoncèrent l’existence de la propriété ; on entendit à quelque distance le bêlement d’un troupeau et des voix d’enfants qui s’appelaient ; enfin, en tournant une anse de la rivière, les deux compagnons virent apparaître, sur une pointe de prairie verte, un petit chaume bien propret qui se cachait sous un groupe de grands ormes ; plus loin encore, leur regard put embrasser une suite d’éclaircies non interrompues s’étendant de chaque côté de la rivière : ici, la main du défricheur avait fait une vigoureuse trouée ; la paroisse nouvelle était bien fondée ; à plusieurs endroits, une moisson abondante mêlait ses teintes dorées au sombre feuillage de la forêt vierge, et des habitations se montraient entourées de toutes les dépendances d’une métairie déjà florissante.

Jacques hâta le pas, comptant les maisons, mesurant sa marche qui lui semblait sans fin. Quoiqu’il rencontrât maintenant quelques personnes, il n’osait plus leur faire de nouvelles questions sur les Hébert : il attendait pour cela qu’il fût arrivé près du sentier qui conduisait à la prairie de la Magdeleine, au-delà des Boudreau, des Dupuis et des Bourgeois ; il se contentait de se faire désigner les demeures de ceux-ci. S’il devait être encore trompé dans son attente, il voulait au moins garder ses illusions jusqu’à la fin.

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