Chapitre 8
Enfin, arrivé dans une passe où le bois se rapprochait sensiblement de la route, les voyageurs crurent distinguer dans une tranchée coupée dans les taillis et formant sentier des figures humaines. La nuit était presque venue : ils attendirent un instant, pour s’assurer s’ils ne s’étaient pas trompés. La rivière faisait à cet endroit une forte saillie sur la rive où ils marchaient, à quelques pas en avant d’eux ; sur sa surface polie et encore légèrement éclairée par l’image du ciel, tous les objets dessinaient leur silhouette. Jacques ne resta pas longtemps à son point d’observation avant de voir glisser entre ses yeux et le miroir de l’eau deux formes qui ne lui laissèrent aucun doute sur leur nature. C’était bien le missionnaire et son guide. Il entendit même distinctement le prêtre dire, en sortant du bois :
— Voilà une rude tâche pour toi, mon enfant ; j’espère que nous arrivons.
— Oui, mon Père, répondit le jeune homme, il ne reste plus que quelques arpents.
Jacques et son ami se précipitèrent sur leurs pas, et les rejoignirent bientôt.
La surprise du religieux ne fut égale qu’à sa joie, en reconnaissant son capitaine aimé d’autrefois :
— Quoi ! c’est bien vous, mon cher Hébert, que je revois ici, à une pareille heure !
— Et c’est une bien bonne fortune que le ciel me fait que de me jeter sur votre chemin, à cet instant.
— Mais, c’est que je vous croyais parmi nos morts, depuis longtemps ; connaissant votre ardeur, je supposais que les balles des Anglais iraient d’abord droit à vous.
— La bénédiction que vous m’avez donnée, quand nous nous séparâmes près de la rivière Saint-Jean, leur a ôté tout l’esprit qu’elles auraient pu avoir. Et vous, mon Père, comment avez-vous pu échapper à nos ennemis ?… Vous vous êtes bien exposé pour sauver mes malheureux compatriotes !
— Oh ! je m’en suis tiré à merveille ; j’ai réussi à conduire jusqu’à Québec presque tous ceux que j’avais recueillis, grâce à la connaissance que j’avais du pays. Une partie de ces braves gens ont pu s’établir dans les environs des Trois-Rivières. Depuis cette époque, j’ai exercé le ministère chez différentes tribus sauvages, et les derniers événements m’ont ramené dans notre mission de la Prairie de la Magdeleine, où, en attendant que le vainqueur règle notre sort futur, je vais m’occuper à visiter les nouveaux établissements disséminés dans ces environs. Ce sont ces devoirs qui m’amènent ce soir dans cette concessionisolée, ouverte en partie par vos compatriotes… En effet, je suppose que je dois à cette circonstance le plaisir de vous rencontrer dans ce lieu ; auriez-vous des parents, ici, par hasard ?..
— Je l’ignore encore, mon Père ; après avoir cherché inutilement ailleurs, je venais ici pour m’assurer si quelqu’un de ma famille ne s’y était pas réfugié.
— Lors de mes deux visites, j’ai bien rencontré quelques Hébert, mais je n’ai pas eu l’occasion de m’assurer s’ils vous étaient parents ; nous découvrirons cela ensemble, capitaine.
— Mais c’est pour un Hébert que je sommes allé vous chercher, mon Père, dit le petit guide.
— Comment se nomme-t-il ? dit Jacques, avec inquiétude.
— On l’appelle monsieur Pierre, c’est not’ vieux voisin, qui vient de la vieille Cadie.
— Ah ! mon Dieu ! s’écria Jacques, j’arrive donc pour le voir mourir !… il est bien malade, mon enfant ?…
— Bendam, monsieur, j’croyons qu’il est malade d’avoir trop vécu, car il ne m’a pas paru plus faible que de coutume ; mais il est si vieux, si vieux qu’il ne peut pas aller plus loin, quoi ! Ce matin, il a dit comme ça en changeant de visage et en se passant les mains sur les côtés : « Ah ! malheur ! il me semble que ça va finir, ma fille, je me sens faiblir. » Là-dessus sa fille, qui le veille comme son ange gardien, est venu nous demander d’aller chercher not’ Père.
— Connais-tu les personnes avec qui il vit habituellement ?…
— Depuis le printemps, il est seul avec cette fille dont je viens de vous parler : durant l’hiver dernier, il y en avait trois autres avec lui, une femme et deux garçons, qu’il appelait tous ses enfants ; mais ce printemps, la femme est morte, et les deux garçons sont partis pour la guerre. Il leur avait dit comme ça, par manière de conseil : « Quand la France est en guerre avec l’Angleterre, les jeunes gens ne doivent pas rester à la maison parmi les femmes et les enfants, comme des peureux. »
— Les deux femmes, dit Jacques, étaient sans doute deux de mes sœurs, devenues veuves, ou les deux belles-sœurs dont les maris ont péri dans la rivière Coudiac ; en défendant la maison de mon père… Quel âge a celle qui reste, mon garçon ?
— J’connaissions pas ça, monsieur, l’âge des femmes, peut-être vingt-cinq, peut-être trente-cinq.
— As-tu jamais entendu parler dans la famille d’un certain Jacques ?..
— Oh ! oui ! beaucoup, et quand ils en parlent, tout le monde pleure, le père, les filles… J’partions pour l’autre monde, moi, mes sœurs ne se fondraient pas ainsi les yeux en eau. Il parait que c’était un fier homme ce garçon-là ; le vieux voisin dit que s’il ne s’était pas fait prendre comme une oie, il en aurait tué des Anglais !… Il a été fusillé cinq ans trop vite.
— Pauvre père ! s’écria Jacques, qui donc lui aura porté cette triste nouvelle ?… Depuis quand habite-t-il ici ?…
— Depuis cinq ans, à ce que j’ai entendu dire ; car nous ne sommes venus nous-mêmes ici que depuis l’automne dernier.
— Eh bien ! vous le voyez, dit Jacques en prenant avec effusion les mains du missionnaire, c’est bien mon père, ce ne peut être un autre que lui : il faut courir me jeter dans ses bras ; pauvre père, malade, seul, mourant !…
— Patience ! mon ami, dit le Jésuite, il est important, dans de pareilles circonstances, que vous ne brusquiez pas le moment de la reconnaissance, cela pourrait avoir des suites fatales pour votre père. Si vous désirez jouir de quelques heures de sa vie, il faut vous résigner à souffrir un peu de contrainte. Je vais d’abord entrer dans la maison, je verrai le malade ; s’il est en danger prochain, je viendrai vous avertir de suite, sinon, je le préparerai à vous recevoir et vous pourrez entrer dans un quart d’heure. Vous éviterez d’abord de vous faire connaître ; la chose sera d’autant plus facile qu’il n’y a pas d’autre lumière dans la maison que celle qui s’échappe de la cheminée. Depuis que la guerre est commencée, personne dans ce pays, à part les seigneurs, n’a eu de quoi brûler sa chandelle.
— Faites comme il vous plaira, dit Jacques, je vous obéis.
Le religieux quitta son guide et les deux amis, et se dirigea seul du côté de la petite demeure du père Hébert, qui n’était plus qu’à quelques pas ; l’enfant des voisins retourna aussitôt chez lui et Jacques attendit sur les lieux son quart d’heure d’angoisse.
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