Chapitre 6 La princesse Marfa-Petrovna
— Enfin ! je vais donc savoir l’histoire de la princesse Varvara !
— Pas encore, Ivan-Andréovitch, pas encore, me répondit Jacquot sans Oreilles ; toute chose doit venir à son tour, et il nous faut commercer par l’histoire de la princesse Marfa-Petrovna.
La princesse Marfa-Petrovna a éprouvé dans sa vie beaucoup de chagrins ; elle a eu peu de jours heureux ; ce fut une véritable martyre ; que Dieu lui donne son royaume !
Son père, le prince Peter-Ivanovitch, avait commencé par la refuser au prince Alexis, dont les antécédents ne lui inspiraient pas grande confiance ; mais le prince Alexis, qui avait suivi le comte Orlof dans son expédition contre les Turcs, ayant été envoyé par celui-ci pour annoncer à l’impératrice Catherine la victoire de Tchesmé qu’il venait de remporter, – le prince Alexis, qui était fort amoureux de la belle Marfa-Petrovna, répondit à l’impératrice, qui lui demandait ce qu’elle pouvait faire pour lui, qu’il ne désirait rien autre chose que d’être l’époux de la fille de son favori Peter-Ivanovitch Trotinski.
Aussitôt, sans observation aucune, la czarine se mit à son bureau, et écrivit la lettre suivante :
« Prenant en considération les services à nous rendus par le prince Alexis-Petrovitch Groubenski, et voulant le récompenser de la bonne nouvelle dont il vient d’être le messager, nous désirons qu’il te plaise de lui donner en mariage ta fille Marfa-Petrovna, et nous te prions de terminer cette affaire sans le moindre retard.
» Que le Très-Haut te conserve en sa sainte garde !
» Ton affectionnée,
» Catherine. »
En recevant cette lettre, ou plutôt en la lisant, le prince Trotinski tressaillit d’abord vivement ; puis il fit trois génuflexions devant l’image du Christ ; puis il dit :
— Que la volonté de la czarine soit faite ; nous appartenons tous à Dieu et à elle.
Quinze jours après, le mariage se fit.
La cérémonie ne fut pas gaie ; la jeune mariée avait bien plus l’air d’aller à la mort qu’à la bénédiction nuptiale ; il en résulta que, de peur que cette tristesse ne fût mal interprétée, il n’y eut presque pas de festin de noces, et qu’au bal, après la polonaise dansée, tout le monde se retira.
Le mariage avait eu lieu à Saint-Pétersbourg ; mais, presque aussitôt après le mariage, le prince partit pour ses terres, et emmena sa jeune femme au château de Groubenski.
Six mois se passèrent sans que l’on pût trop dire comment vivaient l’un avec l’autre les jeunes époux ; personne n’était admis au château, et seulement lorsque, par hasard, on apercevait la princesse Marfa, on pouvait remarquer sur ses traits les traces d’une inexprimable tristesse.
Peu à peu, le prince Alexis reprit son ancien train de vie, laissant la princesse Marfa toute seule et se consolant de ce qu’il ne recevait plus chez lui en profitant des fêtes, des chasses et des plaisirs de toute espèce que lui offraient les seigneurs ses voisins.
Ce qui ressortait de tout cela, c’est que la princesse avait peu d’agrément dans son intérieur, et que le mariage ne tarda pas à lui paraître insupportable. Le prince, de son côté, las sans doute de cette mélancolie peu gracieuse pour lui, traitait sa femme de la plus dure manière, et souvent il se faisait – particulièrement dans la chambre à coucher de la princesse – un tel remue-ménage, que c’était comme dit le proverbe, à en emporter les saints de la maison ; on prétendait même que, les jours où le prince rentrait ivre ou s’enivrait chez lui, il ne se bornait pas aux récriminations, mais qu’il se livrait vis-à-vis la princesse à des voies de fait qui laissaient, pour le lendemain et les jours suivants, leurs traces sur le visage et les mains de la pauvre femme.
La princesse était d’un caractère doux et patient ; elle ne trouvait que des pleurs en réponse aux emportements de son mari ; mais cette douceur et cette patience, au lieu de calmer le prince, l’exaspéraient.
Il commença par enfreindre la loi conjugale pendant ses voyages à Moscou et à Saint-Pétersbourg ; puis, en dehors de sa maison, il entretint quelques filles livoniennes ; enfin, il en arriva à avoir dans son propre château des résidentes, comme nous l’avons raconté, et tout cela sans que la princesse se plaignît jamais à personne, habituée qu’elle était à renfermer en elle-même sa douleur.
Peu à peu, l’indifférence du prince Alexis pour sa femme devint de la haine ; il cessa toute relation avec elle, et probablement sa race eût-elle fini en lui, si, dès la première année de son mariage, la princesse n’eût mis au monde le prince Boris-Alexiovitch.
Tant que le jeune prince demeura au château, ce fut une grande consolation pour la pauvre mère ; elle s’occupait de son éducation, qu’elle soignait extrêmement, lui donnait des professeurs allemands et français, surveillant elle-même les progrès qu’il faisait dans ces deux langues, qu’elle parlait comme sa langue maternelle ; de sorte qu’à l’âge de douze ans, le jeune prince Boris en savait autant que les fils de famille en savent, en Russie, à l’âge de vingt ans.
Mais, dès que le jeune prince Boris eut quinze ans, le prince Alexis, qui craignait que cette éducation surveillée par une femme ne prît un caractère trop féminin, le prince Alexis conduisit lui-même son fils au czar Paul Ier, qui venait de monter sur le trône, et, comme le hasard fit que le prince avait le nez retroussé – ce qui était une des conditions de faveur auprès de l’empereur Paul Ier –, celui-ci le nomma à l’instant même enseigne dans le régiment de Paulovski, qu’il venait de fonder.
À partir du moment où son fils l’eut quitté, la pauvre princesse, dont il était la dernière joie, mena la vie d’une recluse et commença de dépérir et de fondre comme une véritable bougie. Elle ne paraissait plus que dans les grandes occasions, comme au jour de l’ouverture de la foire, ou au jour de la fête du prince ; et alors c’était par l’ordre exprès de son mari qu’elle faisait une grande toilette et qu’elle assistait à toutes les grandes cérémonies, toujours muette, silencieuse, et ne répondant que par des signes de la tête ou de la main.
Pendant tout le reste du temps, elle demeurait enfermée dans sa chambre, demandant ses seules distractions à la prière et à la confection d’ornements pour les églises.
Le prince recevait chez lui sans s’inquiéter de ce que faisait sa femme, qui demeurait, comme nous l’avons dit, toujours solitaire ; si bien que, d’un côté, régnaient l’orgie, les débauches, les bruyantes gaietés ; de l’autre, la prière et le recueillement. Souvent la solitude de la princesse était telle, qu’il lui arrivait de se coucher sans avoir soupé, car elle n’avait pas une servante à qui donner un ordre, occupée qu’était toute la domesticité à obéir au prince et à ses convives.
Il arriva même un moment où la princesse Marfa-Petrovna fut privée de sa plus grande distraction, la lecture ; elle pleura tant, que sa vue s’affaiblit et qu’elle devint presque aveugle.
Par bonheur, il y avait, parmi les connaissances qui habitaient le château, un petit noble nommé Bieloussof ; il avait perdu son modeste patrimoine par suite d’une mauvaise chicane que lui avait suscitée un de ses puissants voisins ; se trouvant sans aucun moyen d’existence, il était venu se fixer chez le prince Alexis, et il vivait, comme beaucoup d’autres, de sa munificence.
C’était un homme plutôt vieux que jeune, tout rempli de bonnes qualités, doux et calme, affable avec tout le monde ; il n’avait qu’un seul défaut qui le distinguât de ses semblables : c’est qu’on ne pouvait parvenir à lui faire boire ni vin ni eau-de-vie. En revanche, il était extrêmement savant dans les Écritures et dans les choses religieuses, et il passait la plupart du temps penché sur de gros vieux livres qui traitaient de toute sorte de choses sacrées et profanes ; au reste, il était très exact dans tous les devoirs que nous impose la religion, arrivant toujours à l’église avant le pope et n’en sortant que le dernier.
La princesse, ne pouvant plus se livrer à la lecture à cause de la faiblesse de sa vue, fit venir chez elle Bieloussof, et le pria d’être son lecteur.
Cinq ou six autres années se passèrent encore ainsi pendant lesquelles la princesse allait toujours dépérissant.
Un jour, le prince Alexis partit pour la chasse ; mais, dès l’instant même de son départ, il éprouva une grande contrariété : à peine eut-il franchi les dernières haies du château, qu’il rencontra sur son chemin un pope ; or, vous savez, mon cher petit père, que du moment que l’on rencontre un pope en partant pour la chasse, on peut être certain de ne rencontrer de toute la journée aucun autre gibier. Vous pensez bien que le prince Alexis n’était pas homme à laisser passer ainsi le malencontreux pope qui lui gâtait sa chasse sans le secouer quelque peu ; mais, à peine eut-il réglé son compte avec lui par une vingtaine de coups de fouet, que son cheval s’emporta et manqua de le tuer en s’abattant et le jetant, par-dessus sa tête, au milieu d’un bourbier. Le prince s’en tira sain et sauf ; mais il fut obligé de changer de tout depuis la tête jusqu’aux pieds, étant de la tête jusqu’aux pieds couvert de vase.
On leva, ce jour-là, onze renards et trois sangliers ; les renards rusèrent tant et si bien, qu’on ne put en prendre un seul ; quant aux sangliers, ils firent tête aux chiens, en éventrèrent une vingtaine, et des meilleurs, et filèrent sans qu’on pût mettre la main dessus. Le prince nous distribua bien aux uns et aux autres quelques coups de fouet, mais cela ne calma pas sa colère, et, le soir, il rentra au château sombre et menaçant comme une nuit chargée d’orage.
Au moment de son arrivée, on lui remit une lettre du prince Boris. Aussitôt qu’il y eut jeté les yeux, il commença de pousser des rugissements de lion en fureur ; puis nous entendîmes un grand bruit produit par les glaces, les meubles et les carreaux qui volaient en éclats. Personne ne pouvait deviner d’où venait cette grande colère ni sur qui elle retomberait ; nous nous blottîmes tous dans des coins et chacun adressa au Ciel cette prière mentale :
— Seigneur, éloignez de nous les malheurs dont nous sommes menacés !
Enfin l’on entendit ces mots sortir de la chambre :
— Que l’on fasse venir ici, à l’instant même, la princesse Marfa-Petrovna.
Un heiduque s’élança aussitôt pour accomplir l’ordre donné ; mais, au bout de quelques instants, il revint et dit au prince que, vu l’état de maladie où elle se trouvait, la princesse était dans l’impossibilité de descendre.
Il n’avait pas achevé, qu’il roulait par terre, frappé d’un coup de poing, et depuis il n’a jamais pu retrouver le nombre exact de ses dents : cinq ou six, à partir de ce moment-là, manquèrent à l’appel.
Le prince sauta par-dessus le corps du pauvre diable, et, pareil à un ouragan, il monta chez la princesse. Celle-ci était étendue sur un sofa, fort triste et surtout fort malade ; auprès d’elle, devant une table, se tenait Bieloussof assis et lui lisant tout haut le Martyrologe de Sainte Varvara.
– Eh bien, madame, s’écria le prince, vous avez donné de si bons principes à votre fils, qu’il vient de se marier avec une drôlesse ; c’était, au reste, ce qui devait arriver à un fils élevé par une mère qui passe, comme vous, ses nuits et même ses jours avec ses amants.
La princesse ne jeta qu’un cri ; elle essaya de se soulever, mais n’en eut pas la force, et elle retomba en arrière, étendue sans connaissance sur son canapé.
Le soir, la nouvelle se répandit que la princesse était morte ; le lendemain, Bieloussof disparut sans qu’on ait jamais pu dire ce qu’il était devenu.
Le jour même de cette disparition, la princesse Marfa-Petrovna fut étendue sur son lit de parade. Dieu donne la paix du ciel à son âme !
L’enterrement de la princesse fut magnifique ; il y eut trois archimandrites et cent popes. Quoiqu’elle fût très peu connue, elle faisait, du fond de sa solitude, tant d’aumônes, que chacun la pleura, et surtout les pauvres. Quant au prince Alexis, il ne versa pas une larme ; seulement, il avait l’air fort abattu, et, de temps en temps, il était pris d’un mouvement convulsif.
Pendant les six semaines qui suivirent ce triste événement, on nourrit au château une foule de mendiants ; tous les samedis, on donnait à chacun d’eux une pièce de monnaie ; l’enterrement seul coûta cinq mille roubles.
Pendant le dîner qui fut donné à la suite de l’enterrement, le prince Alexis ne fit que s’entretenir pieusement avec les archimandrites sur la meilleure manière de vivre en bon chrétien et sur les moyens les plus efficaces de sauver son âme ; il prononça des éloges touchants sur les vertus angéliques de la défunte, et il exprima en des termes très vifs le profond regret et l’immense désespoir qu’il éprouvait de sa perte.
Les archimandrites essayèrent de lui faire entendre des paroles de consolation ; mais le prince répondit à celui qui le consolait avec le plus d’éloquence :
— Décidément, je ne puis demeurer sans elle en ce bas monde, et je vous prie, mon père, de me recevoir au nombre de vos religieux.
— C’est un projet bien salutaire, mon cher prince, lui répondit l’archimandrite ; mais tout projet, pour être bon, doit être exécuté après une mûre réflexion.
— À quoi bon réfléchir ? s’écria le prince ; crains-tu que je ne te paye pas suffisamment ma bienvenue ? Ne crains rien, va ! Je t’apporterai quarante mille roubles ; je n’ai plus besoin de faire des économies.
— Cependant, dit l’archimandrite, vous avez un fils.
— Qui cela ? s’écria le prince ; Boris ? Voilà un chenapan auquel je conseille, s’il tient à sa peau, de ne jamais se présenter devant moi ; c’est lui qui est la véritable cause de ma douleur, le scélérat ! C’est lui qui est le véritable meurtrier de sa mère ! Il vient de se marier avec une maritorne sans notre bénédiction et sans nous avoir avertis de ce beau projet ; il a tué sa mère, je vous le répète, mon père ; car, une fois que la princesse Marfa eut appris le déshonneur dont il avait souillé notre maison, elle tomba à la renverse sans connaissance, puis survint une attaque d’apoplexie, et tout fut fini pour ma chère femme ! Mais il me le payera, le gredin ! je le laisserai sur la paille avec sa drôlesse, et, si vous ne me recevez pas dans votre couvent, je vais me marier pour avoir bien vite d’autres enfants.
Le lendemain, le prince, pour montrer sa douleur, daigna administrer de nombreuses corrections de sa propre main ; tous ceux qu’il rencontra sur sa route furent plus ou moins coupables de quelque faute ; les petits nobles et ses connaissances ne furent pas plus épargnés que les moujiks, et ils commencèrent à trouver leur position chez le prince si peu tenable, qu’ils disparurent peu à peu de chez lui.
Mais, grâce à Dieu, le prince Alexis ne daigna rester dans ses mauvaises dispositions que pendant deux semaines. Au bout de ce temps, il partit un matin pour la chasse à l’ours, laquelle chasse ayant réussi à merveille, sa douleur disparut comme par enchantement, et sa vie, à compter de ce jour, reprit son cours ordinaire. Seulement, au milieu des bals, des fêtes et des amusements, il vieillissait à vue d’œil, et souvent il arrivait que, lorsqu’il se trouvait à la chasse et qu’il se mettait, comme d’habitude, sur un baril d’eau-de-vie, le verre lui tombait de la main, et il devenait tout sombre et tout pensif. Alors les rires et les cris joyeux de ceux qui l’accompagnaient cessaient subitement. Mais, après quelques instants de ce sombre silence, il était le premier à relever la tête, et entonnait tout à coup une vieille chanson à boire dont chacun répétait le refrain en chœur.
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