Chapitre 5 L’anniversaire du 14 octobre
— Mais la princesse Varvara, son pavillon rose, son coffre noir et son inscription sur la muraille ? dis-je à Jacquot sans Oreilles. Il me semble que nous oublions un peu tout cela.
— Non, non ; nous y arrivons, au contraire, Ivan-Andréovitch ; et je te raconte les choses, non pas dans l’ordre où elles sont arrivées, mais dans l’ordre où je les ai apprises.
Donc, le prince Alexis, comme tu l’as pu voir, raffolait de la chasse ; mais celle qu’il aimait par-dessus toutes les autres était la chasse à l’ours. Dans ce temps-là, les forêts étaient moins gaspillées qu’aujourd’hui, et le gibier de toute espèce y abondait. Nous faisions lever ordinairement chaque hiver une trentaine d’ours au moins.
Voici comment la chose se passait.
Aussitôt que l’hiver commençait à se faire sentir, le prince envoyait une quarantaine d’hommes dans les forêts d’alentour afin de découvrir les gîtes des ours. Tous les paysans de la principauté et même ceux des seigneuries voisines étaient prévenus de leur côté, et ils ne manquaient jamais de venir au château faire part de leurs découvertes ; car ils savaient que le prince payait généreusement ceux qui, par un bon avis, lui procuraient le plaisir de sa chasse favorite.
Il attaquait son ours corps à corps et ne souffrait jamais qu’un autre que lui l’abattît. Tout le monde, une fois pour toutes, avait reçu de lui cette consigne :
— Ne tombez sur l’ours que si, après m’avoir renversé par terre, il commence à me dévorer ; sinon, sur votre tête, n’y touchez pas et laissez-moi faire.
C’était, non pas avec le fusil ou la lance, mais simplement avec le couteau et l’épieu qu’il abattait l’ours ; et je puis vous assurer sur ma parole, mon petit père, qu’il en a abattu de sa propre main plus de cent cinquante. Souvent, il se trouva dans des positions très critiques ; deux fois, il pensa rester sur la place. La première fois, il eut une cuisse à moitié dévorée ; la seconde fois, l’ours le prit à bras-le-corps et lui fit craquer les os ; cette fois, il appela à son secours ; ce fut la seule. On le ramena évanoui dans un traîneau, et il fut tellement malade, qu’il faillit en mourir. Mais Dieu le prit en pitié, et il en guérit.
Lorsque nous partions pour nos chasses éloignées et qui avaient lieu en automne, nous restions quelquefois six semaines durant hors du château. Alors le prince emmenait avec lui toute sa meute et toute sa suite, quatre cents piqueurs avec mille chiens courants, cent cinquante valets de chenil et deux ou trois cents petits nobles. Parfois nous rencontrions en route deux ou trois seigneurs aussi riches que le prince ; de sorte que nous semblions une armée qui va en guerre, et non des gentilshommes qui vont en chasse.
De temps à autre, nous faisions une halte chez Peter Alexiovitch Mouransky. C’était un seigneur fort riche, mais de piteux caractère ; cela tenait à ce qu’il était d’une constitution maladive et tout cousu de rhumatismes qui ne lui permettaient de marcher qu’avec deux béquilles ; ce qui ne l’empêchait pas, quand il entendait les cors, les cris et tout le tapage que nous menions, de venir au-devant de nous avec ses deux béquilles jusque sur le perron.
Une fois – écoute-moi bien, mon petit père, car nous approchons d’un terrible événement ! – une fois, nous arrivâmes chez ce seigneur par un temps épouvantable. Il pleuvait à verse et il ventait à jeter un cosaque à bas de son cheval. Impossible de partir par un temps pareil, et, au lieu de faire une simple halte chez Mouransky, nous dûmes y passer la nuit. Chacun se coucha comme il put. Mouransky voulut céder sa chambre à son ami le prince Alexis, qui s’y refusa constamment ; de sorte qu’on lui donna un pavillon isolé qui n’avait pas été habité depuis longtemps et qui ne contenait que deux chambres. Le prince, naturellement, prit celle où il y avait un lit, et moi, je couchai dans l’autre sur un tapis que l’on m’étendit à terre.
J’avais remarqué que le prince avait été particulièrement triste pendant toute la journée ; ce qui lui arrivait, du reste, depuis quelques années à tous les anniversaires du 14 octobre.
Le matin, il était descendu de cheval en passant devant une petite église ; il y était entré et y avait fait sa prière avec force signes de croix et de grands soupirs.
Le prince se coucha comme d’habitude, mais sans parler. Deux ou trois fois seulement, il me demanda.
— Tu couches dans la chambre à côté, n’est-ce pas, Jacquot ?
Et, à chaque fois, je lui répondis :
— Oui, mon prince.
Au fur et à mesure que nous avancions vers minuit, l’ouragan augmentait, le vent s’engouffrait dans les cheminées et sifflait dans les corridors à vous serrer l’âme ; on eût dit des lamentations et des sanglots ; les contrevents frappaient avec fracas contre les murs, et les branches des arbres faisaient entendre de temps en temps des craquements qui donnaient le frisson.
Minuit sonna ; où ? je n’en sais rien ; on eût dit que l’horloge était dans notre chambre.
Tout à coup, j’entendis la voix du prince Alexis, non plus comme d’habitude hautaine et moqueuse, mais douce et presque suppliante.
— Dors-tu, mon cher Jacquot ? me demanda-t-il.
— Non, je ne dors pas, mon petit père. Que désirez-vous ? lui demandai-je.
— Je ne sais ce qui me prend, dit le prince, mais j’ai peur.
Je crus avoir mal entendu ; le prince avoir peur ? C’était impossible ; lui qui ne craignait, comme on dit, ni Dieu ni diable.
— Vous dites que vous avez peur ? demandai-je.
— Oui, répondit le prince d’une voix presque éteinte.
— Et de quoi ?
— Entends-tu ces hurlements ?
— Ces sifflements, vous voulez dire, mon petit père ? C’est le vent qui les produit.
— Non, non, Jacquot, dit le prince, ce n’est pas le vent, c’est autre chose.
— Qu’est-ce donc, alors ?
— Écoute, écoute.
J’écoutai.
— Eh ! oui, oui, dis-je, il y a aussi vos chiens qui hurlent.
— Mais, au milieu des hurlements, en entends-tu un que nous ne devrions pas entendre ?
— Comment ! un que nous ne devrions pas entendre ?
— Oui, celui de ma pauvre Arabka !
— Tu deviens fou, mon cher petit père ! lui dis-je, commençant à frissonner moi-même ; comment veux-tu que ce soit Arabka qui hurle, puisque voilà plus de dix ans qu’elle est morte ?
— C’est elle, c’est elle, dit le prince ; quand elle vivait, j’eusse reconnu sa voix entre mille ; à plus forte raison maintenant qu’elle est morte. Tiens, l’entends-tu ? ajouta le prince. Elle quitte le chenil et se rapproche de nous. L’entends-tu ? elle n’est plus qu’à cinq cents pas ; l’entends-tu ? elle n’est plus qu’à deux cents ; elle va venir à notre porte.
En effet, un hurlement isolé se rapprochait de plus en plus.
— Il est possible, en effet, cher petit père, qu’un de tes chiens se soit sauvé du chenil et te suive à la piste. Tu daignes quelquefois leur donner à manger toi-même.
— C’est Arabka, te dis-je ! Ah ! tu ne sais pas, toi, tout ce qui se passe de surnaturel en ce monde !
— Mais que peut vous vouloir Arabka, mon prince ? Vous lui avez fait faire un joli petit tombeau ; vous lui avez fait dire de belles prières.
— Tiens, quand je t’avais dit qu’elle viendrait à la porte ! l’entends-tu ? l’entends-tu ?
En effet, un hurlement douloureux, prolongé, lamentable se faisait entendre au seuil du pavillon.
— Oui, oui, dit le prince, tu viens m’annoncer ma fin prochaine, ma pauvre Arabka ?… Ah ! c’est terrible ! Mon Dieu, mon Dieu ! aie pitié de l’âme de ton serviteur !
Quoique très ému moi-même, je voulus prouver au prince que ce n’était point Arabka, mais quelque autre chien de le meute qui avait quitté le chenil. En conséquence, je me levai au milieu de l’obscurité et me dirigeai vers la porte.
Le prince m’entendit.
— Que fais-tu, Jacquot ? me dit-il, que fais-tu ? N’ouvre pas la porte, garde-t’en bien ! Si tu ouvres la porte, elle entrera.
Il était trop tard déjà : la porte était ouverte. À mon grand étonnement, je ne vis aucun chien, ni sur le seuil ni aux environs du pavillon.
Mais j’entendis la voix pleine d’angoisse du prince.
— Tu ne m’as pas écouté, Jacquot, tu as ouvert la porte, et voilà Arabka qui entre dans ma chambre. – Va-t’en, vilaine bête, va-t’en ! n’approche pas de mon lit ! Ah ! elle me lèche les mains avec sa langue de glace, le visage… À l’aide ! au secours ! je me meurs !
Et la voix du prince s’éteignit dans une espèce de râle.
J’étais bien sûr de n’avoir laissé passer aucun chien. Je refermai vivement la porte et courus au prince tout en allumant une bougie.
Il était évanoui sur son lit. Je regardai tout autour de la chambre : il n’y avait aucun chien, ni Arabka ni autre.
La sueur coulait sur le visage du prince. Il avait les poings crispés par la terreur.
Je lui jetai de l’eau à la face. Il tressaillit et rouvrit les yeux.
— Est-elle partie ? demanda-t-il.
— Mais, mon petit père, elle n’est jamais entrée.
— Je te dis que je l’ai vue, moi, entrer par la porte, venir à mon lit.
— Comment veux-tu l’avoir vue dans la nuit ? Elle était noire comme le four du diable, puisque c’est pour cela qu’on l’appelait Arabka.
— Oui, mais ses yeux brillaient comme deux charbons et illuminaient la chambre autour d’elle. Elle venait me dire, la fidèle bête, qu’il est temps de songer à mon âme.
— Voyons, mon petit père, voilà que tu en reviens encore à ces sottes idées.
— Non, non, j’ai soixante et dix ans, et hier, j’ai rêvé que je me mariais avec Macka, la vachère. Rêver que l’on se marie, c’et le signe de mort. Le jour où nous avons quitté le château, une truie a mis bas et a fait treize petits, signe de mort. Enfin, le dernier jour anniversaire de ma naissance, une glace s’est cassée toute seule, signe de mort, Jacquot, signe de mort !
— Eh bien, dis-je, mon cher prince, puisque vous êtes si convaincu que votre heure approche, il faut vous occuper sans retard des choses spirituelles.
— Cela t’est bien aisé à dire, Jacquot, fit le prince d’une voix sourde ; les choses spirituelles, oui, voilà justement ce qui m’embarrasse.
— Bon ! ce qui vous embarrasse ? Le premier pope venu, pour une centaine de roubles, vous rendra la conscience aussi nette qu’un miroir ! Vous vous êtes fait la vie douce, bonne, agréable ; mais vous n’avez ni tué ni assassiné.
Le prince toussa comme s’il étranglait.
— Eh ! qui te dit cela, Jacquot-Petrovitch, demanda-t-il, que je n’ai ni tué ni assassiné ?
Je le regardai, à ce qu’il paraît, avec des yeux effarés.
— Jacquot, me dit-il, laisse-moi la lumière, mets-toi en prière dans la chambre à côté, et, dès que le jour viendra, va me chercher un prêtre.
J’obéis. Je me retirai dans ma chambre, et je me mis en prière.
Quant au prince, je l’entendis toute la nuit soupirer, sangloter et se frapper la poitrine.
Au jour, je me levai, et passai ma tête par l’ouverture de la porte du prince.
— Voulez-vous toujours le pope, mon petit père ? lui demandai-je.
— Plus que jamais, me dit-il.
J’allai chercher le pope et je l’amenai.
— Voici le pope, dis-je au prince ; vous pouvez être tranquille, c’est un pauvre diable dont vous ferez tout ce que vous voudrez avec dix kopecks.
Le prêtre entra.
C’était un jeune homme de vingt-huit à trente ans, au front pâle, à l’œil sévère ; il exerçait, depuis un an seulement, dans un pauvre village des environs.
Je les laissai seuls.
Tout alla bien pendant dix minutes ; mais, au bout de dix minutes, j’entendis la voix du prince qui s’élevait avec un accent de menace.
— Ah ! tu ne veux pas, pour une pareille misère, me donner l’absolution, prêtre ? lui disait-il ; quand je t’offre cent roubles, quand je t’offre cinq cents roubles, quand je t’offre mille roubles ?
— Mon prince, répondait le prêtre d’une voix calme, quand vous m’offririez toutes les richesses de notre père le czar Nicolas, je ne pourrais vous donner l’absolution. Il y a meurtre, meurtre avec préméditation, meurtre longuement préparé, froidement exécuté. Voyez l’archimandrite ou le métropolitain ; ils ont de plus grands pouvoirs qu’un pauvre pope. Mais, à moi, c’est impossible.
— Je te ferai fouetter de verges, misérable cafard, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus lanière de ta peau qui tienne à l’autre ! disait le prince.
— Ma vie est entre vos mains, monseigneur ; mais mon âme est entre celles de Dieu. S’il lui plaît que je meure martyr, mon âme n’en remontera que plus vite à lui.
J’entendis alors la voix du prince qui se radoucissait et qui descendait jusqu’à la prière.
Mais, sans s’adoucir ni monter d’un ton, la voix de son interlocuteur restait ferme et négative.
— Va-t’en donc, misérable ! s’écria le prince, et ne te représente jamais devant moi !
Le prêtre sortit du même pas qu’il était entré, sans paraître un instant ému des menaces du prince. Il me bénit en passant et sortit par la porte du pavillon.
Pâle et les cheveux hérissés, le prince venait derrière lui. Il tenait un fouet à la main. Il ouvrit la porte du pavillon que venait de refermer le pope, comme s’il eût voulu le poursuivre. Mais, lorsqu’il le vit s’éloigner si calme, le fouet lui tomba des mains, et il lui cria :
— Au nom du Seigneur, priez pour moi, mon père !
Puis, comme je vis que les forces manquaient à mon pauvre maître, je courus à lui, le reçus dans mes bras et l’assis dans un fauteuil.
Il était redevenu faible comme un enfant.
— Et toi aussi, n’est-ce pas, Jacquot-Petrovitch, tu prieras pour moi ? continua le prince. Dès aujourd’hui, nous allons retourner au château ; aussitôt arrivé, tu iras trouver l’archimandrite de Kazan, et tu lui commanderas plusieurs prières à mon intention ; il faut qu’il prie, c’est son affaire : je lui donne plus de mille roubles par an l’un dans l’autre ; s’il prie bien, il aura pour son église une cloche dont on entendra le son d’un côté jusqu’à Saratof, et de l’autre jusqu’à Nijni. Mon testament est fait ; c’est justement Mouransky, notre hôte, que j’ai nommé exécuteur de mes volontés ; c’est à lui seul que je puis confier cette grave affaire. Mon fils Boris est mort ; je ne connais pas mon petit-fils Danilo, qui a toujours habité Saint-Pétersbourg. Tous mes voisins sont des ivrognes sans foi ni loi. C’est donc à Mouransky que je confie mes affaires terrestres ; mais c’est à toi, Jacquot, et à l’archimandrite de Kazan que je confie mon âme. Toi et le père Trifon, songez-y bien, vous en répondez devant Dieu.
» Quand je serai mort, Jacquot, on me déposera dans le caveau de notre famille, aux pieds de mon père, et tu feras dire pour moi quarante services divins à l’église ; en outre, tu me feras inscrire sur les registres du synode pour que l’on y prie à perpétuité à mon intention. Tu seras présent toi-même, lors de l’inscription, car ces gredins de popes sont de bien rusés drôles !
» À propos, la sainte Vierge de notre église a grand besoin d’un collier de perles et d’une nappe d’argent pour son autel ; je m’accuse d’avoir fait semblant de ne pas voir que ces deux choses lui manquaient. L’intendant, pour qui je te remettrai un ordre, te donnera les perles et le lingot d’argent dont tu auras besoin dans cette occasion. Tu feras la commande à Moscou ; mais pas chez ce gueux de Zoubrillof : il prétend que je lui redois deux mille roubles, et, comme il sait que je ne les lui payerai jamais, il les retiendrait sur le collier de perles et la nappe d’argent de la Vierge. Ah ! l’abominable fils de chien, dit le prince en serrant les poings, en se levant, en ramassant son fouet et en se promenant à grands pas dans la chambre, s’il me tombe jamais dans les mains, celui-là, il ne périra que de mon knout !
Mais, en ce moment, un contrevent mal assujetti, poussé par le vent, frappa contre la muraille.
Le prince pâlit et redevint tout tremblant.
— Que Dieu ait pitié de mon âme !
— Mais ne voyez-vous pas, mon prince, que ce n’est rien ! Un contrevent qui frappe, voilà tout.
— Tu trouves toujours que ce n’est rien, toi… Où en étions-nous ? Ah ! je me rappelle. Tu n’achèteras pas d’étoffe de soie pour recouvrir mon cercueil, attendu que, lorsque mon cousin germain, le prince Vladimir, est parti l’année dernière pour Paris, je lui ai donné l’argent nécessaire à m’acheter une pièce d’étoffe de soie de Lyon. Tu l’emploieras donc à couvrir mon cercueil. Cependant, j’ai une crainte à cet égard.
— Laquelle, mon petit père ? lui demandai-je.
— Il paraît que mon cousin Vladimir mène à Paris une vie désordonnée et qu’il perd au jeu des sommes énormes. Or je sais ce que c’est qu’un joueur. Il peut perdre, aussi bien que le sien, l’argent que je lui ai donné, sans s’inquiéter de ce que, par son fait, je risque de partir pour l’autre monde d’une façon inconvenante et de me présenter devant le Père éternel comme un va-nu-pieds.
» Tu inviteras à mon enterrement toute la noblesse des environs, de même que tous les petits nobles ; car je tiens à ce que mon enterrement soit splendide et à ce qu’il y ait beaucoup de monde. Seulement, n’invite pas Kartchaguine ; je le déteste de tout mon cœur. Il prend avec moi, et cela sous prétexte qu’il descend de Rurik, des airs d’importance et de supériorité qui m’agacent horriblement les nerfs ; car je me regarde comme bien au-dessus de lui sous tous les rapports. N’oublie pas surtout de me mettre sur la tête un riche bonnet de brocart d’or, brodé de perles. Tu prendras soin toi-même qu’il soit bien confectionné ; on les fait aujourd’hui d’une manière déplorable et ils n’ont ni forme ni façon.
— Je ferai tout cela, mon prince, soyez tranquille ; mais, maintenant que l’ouragan est calmé, maintenant que le jour est venu, ne feriez-vous pas bien de dormir un peu ?
Le prince Alexis suivit mon conseil et se recoucha. Je m’assis dans la chambre à côté, prêt à venir à lui au premier appel.
Je l’entendis se tourner et se retourner dans son lit comme un homme qui ne peut pas dormir. Enfin, d’une voix gémissante, il prononça mon nom, et je rentrai dans sa chambre.
— Viens t’asseoir là, me dit-il en me montrant une chaise placée au chevet de son lit.
J’obéis.
— Écoute, me dit-il, il n’y a qu’en toi que j’aie une confiance entière, mon pauvre Jacquot sans Oreilles, et je vais tout t’avouer. Ma crainte est, d’après les avertissements qui me sont donnés, de mourir par un de ces accidents que l’homme rencontre sur sa route au moment où il y pense le moins. De cette façon, je mourrais sans confession et sans absolution. Voici donc ce que j’attends de toi : si je mourais subitement et avant d’avoir eu le temps d’être pardonné, tu irais à pied, tu entends bien ? le bourdon du pèlerin à la main, jusqu’à Moscou ; tu demanderais à voir le métropolitain, tu te confesserais à ma place, et tu ferais à mon intention la pénitence qu’il t’ordonnerait. De cette façon, je l’espère, ma pauvre âme obtiendrait quelque soulagement. Feras-tu cela, Jacquot ?
— Aussi vrai que je donnerais ma vie pour vous, mon petit père, lui répondis-je, je le ferai.
— Eh bien, alors, écoute, me dit le prince.
Et il me raconta une histoire terrible.
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