‹ Jadis et naguèreChapitre 11 sur 14 · SCÈNE VIII

SCÈNE VIII

SYLVANDRE, ROSALINDE

SYLVANDRE

Et voilà mon histoire en deux mots.

ROSALINDE

Et voilà mon histoire en deux mots.Elle est telle

Que j’y lis à l’envers l’histoire de Myrtil.

Par un pressentiment inquiet et subtil

Vous redoutez l’amour qui venait et sa lèvre

Aux baisers inconnus encore, et lui qu’enfièvre

Le souvenir d’un vieil amour désenlacé,

Stupide autant qu’ingrat, il a peur du passé,

Et tous deux avez tort, allez Sylvandre.

SYLVANDRE

Et tous deux avez tort, allez Sylvandre.Dites

Qu’il a tort…

ROSALINDE

Qu’il a tort…Non, tous deux, et vous n’êtes pas quittes,

Et tous deux souffrirez, et ce sera bien fait.

SYLVANDRE

Après tout je ne vois que très mal mon forfait,

Et j’ignore très bien quel sera mon martyre.

(Minaudant.)

A moins que votre cœur…

ROSALINDE

A moins que votre cœur…Vous avez tort de rire.

SYLVANDRE

Je ne ris pas, je dis posément d’une part

Que je ne crois point tant criminel mon départ

D’avec Chloris, coquette aimable mais sujette

A caution, et puis, d’autre part, je projette

D’être heureux avec vous qui m’avez bien voulu

Recueillir quand brisé, désemparé, moulu,

Berné par ma maîtresse et planté là par elle

J’allais probablement me brûler la cervelle

Si j’avais eu quelque arme à feu sous mes dix doigts.

Oui je vais vous aimer, je le veux (je le dois

En outre), je vais vous aimer à la folie…

Donc, arrière regrets, dépit, mélancolie !

Je serai votre chien féal, ton petit loup

Bien doux…

ROSALINDE

Bien doux…Vous avez tort de rire, encore un coup.

SYLVANDRE

Encore un coup, je ne ris pas. Je vous adore,

J’idolâtre ta voix si tendrement sonore ;

J’aime vos pieds, petits à tenir dans la main,

Qui font un bruit mignard et gai sur le chemin

Et luisent, rêves blancs, sous les pompons des mules.

Quand tes grands yeux, de qui les astres sont émules,

Abaissent jusqu’à nous leurs aimables rayons,

Comparable à ces fleurs d’été que nous voyons

Tourner vers le soleil leur fidèle corolle,

Lors je tombe en extase et reste sans parole,

Sans vie et sans pensée, éperdu, fou, hagard,

Devant l’éclat charmant et fier de ton regard.

Je frémis à ton souffle exquis comme au vent l’herbe,

O ma charmante, ô ma divine, ô ma superbe,

Et mon âme palpite au bout de tes cils d’or…

— A propos, croyez-vous que Chloris m’aime encor ?

ROSALINDE

Et si je le pensais ?

SYLVANDRE

Et si je le pensais ?Question saugrenue

En effet !

ROSALINDE

En effet !Voulez-vous la vérité bien nue ?

SILVANDRE

Non ! Que me fait ? Je suis un sot, et me voici

Confus, et je vous aime uniquement.

ROSALINDE

Confus, et je vous aime uniquement.Ainsi,

Cela vous est égal qu’il soit patent, palpable,

Évident que Chloris vous adore…

SYLVANDRE

Évident que Chloris vous adore…Du diable

Si c’est possible ! Elle ! Elle ! Allons donc !

(Soucieux, tout à coup, à part.)

Si c’est possible ! Elle ! Elle ! Allons donc !Hélas !

ROSALINDE

Si c’est possible ! Elle ! Elle ! Allons donc !Hélas !Quoi,

Vous en doutez ?

SYLVANDRE

Vous en doutez ?Ce cœur volage suit sa loi,

Elle leurre à présent, Myrtil…

ROSALINDE, passionnément.

Elle leurre à présent, Myrtil…Elle le leurre.

Dites-vous ? Mais alors il l’aime !…

SYLVANDRE

Dites-vous ? Mais alors il l’aime !…Que je meure

Si je comprends ce cri jaloux !

ROSALINDE

Si je comprends ce cri jaloux !Ah ! taisez-vous !

SYLVANDRE

Un trompeur ! une folle !

ROSALINDE

Un trompeur ! une folle !Es-tu donc pas jaloux

De Myrtil, toi, hein, dis ?

SYLVANDRE, comme frappé subitement d’une idée douloureuse.

De Myrtil, toi, hein, dis ?Tiens ! la fâcheuse idée

Mais c’est qu’oui ! me voici l’âme tout obsédée…

ROSALINDE, presque joyeuse.

Ah ! vous êtes jaloux aussi, je savais bien !

SYLVANDRE, à part.

Feignons encor.

(A Rosalinde.)

Feignons encor.Je vous jure qu’il n’en est rien

Et si vraiment je suis jaloux de quelque chose,

Le seul Myrtil du temps jadis en est la cause.

ROSALINDE

Trêve de compliments fastidieux. Je suis

Très triste, et vous aussi. Le but que je poursuis

Est le vôtre. Causons de nos deuils identiques.

Des malheureux ce sont, il paraît, les pratiques,

Cela, dit-on, console. Or nous aimons toujours

Vous Chloris, moi Myrtil, sans espoir de retours

Apparents. Entre nous la seule différence

C’est que l’on m’a trahie, et que votre souffrance

A vous vient de vous-même et n’est qu’un châtiment.

Ai-je tort ?

SYLVANDRE

Ai-je tort ?Vous lisez dans mon cœur couramment,

Chère Chloris, je t’ai méchamment méconnue !

Qui me rendra jamais ta malice ingénue,

Et ta gaîté si bonne, et ta grâce, et ton cœur ?

ROSALINDE

Et moi, par un destin bien autrement moqueur,

Je pleure après Myrtil infidèle…

SYLVANDRE

Je pleure après Myrtil infidèle…Infidèle !

Mais c’est qu’alors Chloris l’aimerait. O mort d’elle !

J’enrage et je gémis ! Mais ne disiez-vous pas

Tantôt qu’elle m’aimait encore. — O cieux, là-bas,

Regardez, les voilà !

ROSALINDE

Regardez, les voilà !Qu’est-ce qu’ils vont se dire ?

(Ils remontent le théâtre.)

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