Chapitre 11 Le mariage forcé
On sait pour quelle dame était la cabine.
À peine Jane y fut-elle installée, qu’Élim, s’emparant du commandement du sloop, ordonna de lever l’ancre.
— Si nous coupions le câble tout simplement ? dit Yorsko.
— Tu as raison, ce sera plus tôt fait.
Yorsko prit une hache, coupa le câble, et le navire dériva.
Mais, presque aussitôt, au commandement d’Élim, les voiles se déploient, le vent qui soufflait de terre les arrondit, et le petit bâtiment, quoique d’une construction assez lourde, fend sans difficulté la mer.
Au point du jour, Élim aperçut la ligne des vaisseaux formant le blocus.
Un petit cutter de service qui, chaque nuit, servait de mouche à la flotte, vint à lui.
Le jeune officier qui commandait le cutter vit, à la coupe du bâtiment et à sa voilure, qu’il était hollandais. Il fit feu sur lui de son unique canon.
Et, l’alarme donnée, il se hâta de regagner la flotte.
En un instant, toutes les batteries de la flotte furent éclairées par des lanternes.
Élim prit un porte-voix et cria :
— Ne tirez pas, je suis Russe, et j’amène un bâtiment hollandais !
Mais sa voix se perdit dans l’espace.
Une lumière brilla au sabord du bâtiment le plus proche, et un boulet, ricochant à bâbord, fit voler l’eau jusque sur le pont.
— Mais que diable font-ils donc, Yorsko ? demanda Élim.
— Vous le voyez bien, lieutenant, ils tirent sur nous.
— Mais ils vont nous couler !
— Dans dix minutes, ce sera fait, lieutenant, si…
Un second boulet coupa la parole à Yorsko, en même temps que la grande vergue.
— Si quoi ?… demanda Élim.
— Si vous ne changez pas de pavillon, lieutenant.
Élim leva la tête ; le pavillon hollandais flottait fièrement à la corne du sloop.
— Vous voyez bien, lieutenant, dit Yorsko, qu’ils croient que nous venons les prendre à l’abordage.
— Fou que je suis ! fit Élim.
Puis, se tournant vers ses hommes :
— Amenez le pavillon hollandais, et hissez ce mouchoir, dit-il.
Le pavillon hollandais fut amené et le mouchoir d’Élim prit sa place.
Avant que l’échange pût être opéré, un troisième boulet était venu s’enfoncer dans l’avent du sloop.
Mais, à la vue du mouchoir blanc, qui indiquait un bâtiment parlementaire, tout feu cessa.
Élim promena son regard sur la flotte et reconnut son bâtiment.
— Gouverne sur le Vladimir, Yorsko, dit-il ; tu dois être comme moi, pressé de rentrer à la maison.
Yorsko gouverna sur le Vladimir.
Il commençait à faire assez jour pour que l’on distinguât ce qui se passait sur la flotte.
Tous les équipages, éveillés par les quatre coups de canon qui venaient d’être tirés, étaient sur les ponts et dans les haubans.
On n’était pas moins curieux à bord du Vladimir, vers lequel semblait de préférence se diriger le sloop, que sur les autres bâtiments.
— Bon ! dit Élim, voilà Nicolas-Alexiovitch qui nous regarde avec sa lunette.
Puis, reprenant le porte-voix, il cria :
— Eh ! bonjour, Nicolas-Alexiovitch.
— Le diable m’emporte si ce n’est pas ce fou d’Élim ! dit le lieutenant.
— Élim, Élim, Élim ! crièrent vingt voix d’officiers.
— Le lieutenant Melosor ! dit l’équipage d’une seule voix. Hourra pour le lieutenant Melosor !
— Accostez ! cria Élim aux matelots.
Ceux-ci, armés de gaffes à l’aide desquelles ils amortirent le choc, accrochèrent le sloop à la frégate.
— En vérité, mon cher Élim, dit Nicolas-Alexiovitch en tendant la main au jeune lieutenant, il faut que tu sois sorcier : tu tombes à l’eau, et tu ne te noies pas ; tu passes dans le feu, et tu ne te brûles pas. Nous t’avons cru archiperdu. Te voilà sain et sauf, sois le bien arrivé.
— Et je ne suis pas arrivé seul, dit Élim en tendant la main à Jane, que Yorsko soulevait entre ses bras.
— Ah ! ah ! dit maître Nicolas en apercevant la jeune fille. Cela ne m’étonne pas que nous t’ayons pris pour un brûlot. Il ne fallait que ces deux yeux-là pour faire sauter la flotte.
— Mon cher Nicolas, dit à son tour Élim, fais-moi le plaisir de donner le bras à madame jusqu’à ce que je me sois expliqué avec le capitaine.
Nicolas-Alexiovitch s’inclina devant Jane et lui présenta le bras.
Élim trouva le capitaine mettant le pied sur le premier degré de l’escalier qui conduisait de la cabine au pont.
Le capitaine jeta un cri de joie en reconnaissant Élim ; il aimait le jeune homme comme il eût aimé son enfant.
— C’est bien ! c’est bien ! dit-il lorsque Élim eut terminé son récit. Nous veillerons à ce qu’on te paie un bon prix le sloop que tu as amené. Mais dites-moi, monsieur le lieutenant, ajouta le capitaine d’un ton sévère, quelle est la dame qui vous accompagne ?
Le capitaine avait vu par sa fenêtre le transbordement de Jane.
Élim rougit et balbutia ; il connaissait l’expresse défense existant sur la flotte russe de recevoir des femmes à bord d’un bâtiment.
Alors il raconta ce que nous savons. Le capitaine écouta froidement le récit du jeune homme.
— Tout ce que vous me dites là, Élim-Paulovitch, est vrai, je n’en doute pas, répondit le capitaine ; mais votre dévouement pour vos camarades près de périr, votre retour avec un bâtiment ennemi, ont attiré sur vous les yeux de toute la flotte. Vous devez conserver votre nom pur de tout soupçon, Élim ; or, chacun aura droit de penser que vous avez inventé tout ce roman, pour coudre une liaison avec une personne indigne de vous.
— Capitaine !… s’écria le jeune homme en rougissant ; car la flamme de la colère lui montait au visage.
— Ne nous fâchons pas, Élim ; écoutez-moi, au contraire, tranquillement : plus vous vous fâcherez, et surtout vis-à-vis de moi, plus vous serez dans votre tort. Vous savez, n’est-ce pas ? que nos lois maritimes défendent d’avoir des femmes à bord en temps de guerre. Quel rapport voulez-vous que je fasse à l’amiral ? Sa première question sera : « Est-ce sa femme ou sa sœur ? »
Élim baissa la tête et garda le silence.
Le capitaine continua d’une voix plus douce :
— Supposons même, mon cher Élim, que cette affaire ne vous fasse aucun tort dans l’esprit des marins ; ne devez-vous pas penser à la réputation de cette pauvre enfant, qui aura d’autant plus à perdre sous ce rapport, qu’elle sera plus innocente ? Vous êtes maintenant son seul protecteur, Élim, et l’honneur d’une jeune fille est chose sainte.
— Que faire, capitaine ? dit tristement Élim. Dirigez-moi, conseillez-moi.
— Que je vous dirige, que je vous conseille, Élim ?
— Oh ! oui, oui, capitaine, je vous en supplie.
— Vous voulez que je vous parle comme si vous étiez mon fils ?
— Je vous le demande en grâce.
— Aimes-tu cette enfant, Élim ? demanda le capitaine.
— Je suis prêt à donner ma vie pour elle.
— T’aime-t-elle ?
— De toute son âme !
— Feras-tu son bonheur ?
— Oh ! pour cela, capitaine, j’en réponds.
— As-tu le consentement de ses parents ?
— Elle est ma fiancée.
— Eh bien, mais alors, mon cher, épouse-la !
— Si vite, capitaine ? demanda le jeune homme presque étouffé par la joie.
— À l’instant même ; je vous cède ma cabine, et je suis votre père-ami 1.
— Oh ! mon bien bon, mon bien cher ami ! s’écria Élim en se jetant dans les bras du digne officier.
— Allons, dit le capitaine, voilà qui est arrangé. Va prévenir madame la mariée maintenant ! c’est bien le moins qu’elle sache la chose cinq minutes d’avance.
Élim remonta sur le pont, et, moitié riant, moitié pleurant, il arracha la jeune fille du bras de Nicolas-Alexiovitch et la serra sur son cœur.
— Mais qu’y a-t-il donc, Élim ? qu’y a-t-il donc ? demanda Jane.
— Il y a, ma chère Jane,… répondit Élim. Mon Dieu ! je ne puis croire à mon bonheur.
— Parle.
— Il y a que le capitaine exige que nous nous mariions sur-le-champ.
— Sur-le-champ ? répéta la jeune fille tout étourdie.
— Tu ne peux pas t’y refuser, Jane, c’est la loi.
— Mais je ne m’y refuse pas, dit la jeune fille en rougissant et en baissant les yeux.
— Oh ! tiens, tu es un ange !
— Le prêtre attend les fiancés dans la cabine du capitaine, dit Yorsko, et je vous préviens, mon lieutenant, qu’il est pressé.
— Allons, répondit la jeune fille d’une voix presque inintelligible, tandis que son bras, frissonnant à celui d’Élim, parlait plus intelligiblement que sa voix.
Nicolas-Alexiovitch servit de père à la fiancée, et le capitaine au promis.
Tout l’équipage eut le droit de descendre dans l’entrepont et assista à une cérémonie qui, ayant lieu rarement à bord d’une frégate, y excitait la curiosité générale.
La bénédiction nuptiale donnée, on entendit aussitôt retentir les bouchons qui s’échappaient bruyamment des goulets des bouteilles de vin de Champagne.
C’était le canon qui célébrait le mariage.
Jane, toute rougissante, remercia les assistants et donna ses joues roses à baiser aux officiers du Vladimir.
— Et maintenant, dit le capitaine, vous devez être fatigués. Bonne nuit, mes enfants ! on vous éveillera pour dîner.
Et il sortit en fermant la porte.
Élim et Jane restèrent seuls.
Trois jours après le mariage d’Élim et de Jane, la flotte allait hiverner à Tchata.
La première personne que les jeunes époux rencontrèrent sur le quai fut maître August van Naarvaersen.
Élim et Jane se jetèrent dans ses bras en l’appelant tous deux mon père.
Le vieillard faillit mourir de joie ; il pleurait, il riait, caressait et grondait.
Mais il n’y avait pas à revenir sur les événements ; tout était fini, et pour le mieux.
On écrivit à la maîtresse, restée à la maison.
Une semaine après, Jane reçut une lettre de sa mère.
La bonne femme lui envoyait sa bénédiction ; mais elle ne pouvait s’empêcher d’exprimer à Jane le regret de ce qu’elle n’avait pu, pour le souper de noces, lui confectionner le fameux gâteau de pommes dont elle avait seule le secret.
Et ce qui, selon elle, était un malheur irréparable, c’était l’absence de ce fameux lit qui était dans la famille depuis cinq générations.
Jane riait et pleurait à son tour.
— Mon bon père, dit-elle, vous direz à ma mère…
— Que tu t’en es très bien passée, mon enfant, répondit le vieillard.
Jane regarda son mari et se jeta toute rougissante entre ses bras, tandis que celui-ci, par-dessus son épaule, serrait la main de maître August van Naarvaersen.
— Saperloot ! dit le vieillard, c’est trop bête de retenir ses larmes ; cela étouffe.
Et il se mit à pleurer franchement.
Par bonheur, c’était de joie.
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1.Comme c’est surtout la nuit que les Cosaques vont en expédition, les Russes septentrionaux appellent la lune le soleil des Cosaques.
1.Nom qu’en Russie on donne au meilleur ami de la famille, qui sert de second père.
Une édition
Achevé d'imprimer en France le 5 Novembre 2016.