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Chapitre 10 Le doigt de Dieu

C’était ce dernier cri qu’avait entendu Élim.
— Sciez, enfants ! dit-il, sciez !
Les rames frappèrent le flot à l’inverse et le bateau se rengagea sur le sable.

— Arrêtez ! criait une voix qui allait se rapprochant, arrêtez, ou nous faisons feu !

— À moi, mes amis, dit Élim. Un seul pour garder le bateau ; à moi tous les autres.

Et il sauta à terre, un pistolet à chaque main.

À vingt pas, il trouva Jane immobile et étendue comme un cadavre.

Il la prit dans ses bras et l’emporta vers le bateau.

Mais Jane était poursuivie de près. Élim se retourna. À deux pas de lui était Cabaret, devançant ses compagnons.

— Arrête, toi-même, ou tu es mort ! s’écria Élim.

Le bandit s’arrêta ; seulement ce fut pour porter la carabine à son épaule.

Mais, avant que la joue eût appuyé sur la crosse, Élim faisait feu, un éclair brillait dans l’obscurité, et Cabaret, frappé au cœur par la balle du lieutenant, roulait sur le sable.

Élim sauta dans le bateau.

— Et maintenant, ramez, enfants ! ramez comme pour entrer en paradis ! il s’agit non seulement de notre vie, mais encore de la sienne.

— La jeune maîtresse ! s’écria Yorsko. Bien joué, lieutenant !

— Feu ! cria une voix du rivage, en indiquant la barque, qui s’éloignait rapide comme un oiseau de mer attardé.

Les balles se perdirent dans les ténèbres ; une d’elles seulement, en frappant la mer, fit jaillir l’eau jusqu’au visage de Jane.

— Merci pour l’honneur que vous nous faites, messieurs ! cria Yorsko.

L’eau que la balle avait fait jaillir, en retombant sur le visage de Jane, fit rouvrir les yeux de la jeune fille.

Elle était dans les bras de son amant.

— Élim ! cher Élim ! cria-t-elle.

Et leurs lèvres se rencontrèrent. Le baiser fut long et tendre ; les pauvres enfants s’étaient crus séparés pour toujours, et voilà que le doigt de Dieu les réunissait.

Tout à coup, Élim sentit qu’on lui touchait l’épaule. C’était Yorsko.

— Eh bien ? demanda Élim.

— Comment ! vous ne voyez pas ?…

— Quoi ?

— Qu’on ne voit plus rien, lieutenant.

En effet, un brouillard épais venait de se répandre à la surface de la mer.

— Pas un coup de rame de plus ! j’entends les brisants.

Les matelots s’arrêtèrent. Élim posa Jane sur le banc, et se souleva pour écouter.

— Les brisants sont à droite, dit-il.

— Et, à gauche, lieutenant, dit Yorsko, entendez-vous ?

En effet, des deux côtés on entendait ce bruit sourd que font les vagues en se heurtant sur les rochers.

Élim regarda Jane avec terreur.

— Nous nous sommes égarés, lieutenant ? demanda un des matelots.

— Non, dit Élim ; au contraire, je sais trop bien ou nous sommes.

— Il y a sans doute une passe, dit Yorsko.

— C’est possible, fit Élim ; mais qui nous l’indiquera ?

— Ce douanier qui est couché là au fond, dit Yorsko. Il me semble que, depuis qu’il se promène sur la côte, il doit la connaître.

— Tu as, par ma foi, raison, Yorsko. Débâillonnez-le, mais sans lui délier ni les mains ni les pieds.

Puis, se tournant vers la jeune fille :

— N’aie pas peur, ma Jane, lui dit-il.

— De quoi veux-tu que j’ai peur, Élim ? Ne suis-je pas sûre de mourir avec toi ?

On débâillonnait le douanier.

— Les brisants ! les brisants ! s’écria-t-il dès qu’il eut recouvré la parole.

— Bon ! il en a peur, dit Élim. – Eh bien, oui, les brisants !

— Mais il y a une passe, reprit le douanier, dont la terreur augmentait au fur et à mesure que le bruit devenait plus sensible.

— Es-tu capable de la trouver, la passe ? dit Élim. Je te promets non seulement la liberté, mais encore cent ducats de récompense.

— Les yeux bandés, je la trouverais bien, lieutenant.

— Déliez-lui les mains et cédez-lui le gouvernail.

On délia les mains du douanier ; il s’assit au gouvernail.

Élim s’assit près de lui et arma son second pistolet.

— Au premier mouvement que tu fais pour nous ramener à la côte, lui dit-il, tu es mort.

— Bien, bien, dit le douanier visiblement effrayé du bruit des vagues contre les rochers et en appuyant le gouvernail à tribord, nagez, nagez ferme !

Élim répéta le commandement en russe.

Les matelots se courbèrent sur leurs rames. La petite barque vola à la surface de la mer.

— Pas trop près de la côte ! cria Élim.

— Mais voyez donc à bâbord, lui dit le douanier.

En effet, une longue ligne d’écume brillait au milieu de l’obscurité ; et, comme le brouillard était épais, il était évident que la barque côtoyait les brisants à vingt pas à peine.

— Il sera impossible de tenir la pleine mer dans une barque par un vent pareil, lieutenant Élim, dit un matelot.

— Aimes-tu mieux retourner à terre et tomber dans les mains des Français ? répliqua Élim.

Puis, se tournant vers le pilote :

— Courage ! lui dit-il.

— Je joue ma peau en même temps que la vôtre, répondit le douanier ; vous pouvez donc être tranquille, je ferai de mon mieux.

C’était la meilleure réponse qu’il pût donner.

Élim reprit Jane dans ses bras et l’enveloppa dans son manteau, sous prétexte de la garantir du froid, mais, en réalité pour lui cacher le danger.

Moins résigné qu’elle, il se disait que ce serait un sort cruel que celui qui les eût réunis un instant pour les séparer à jamais.

Mais il avait gardé l’usage de la vue et ne quittait pas cette ligne d’écume dont le bruit incessant remplissait ses oreilles de terreur.

Enfin, il lui sembla qu’il y avait une interruption dans cette ligne et que, sur une largeur de trois ou quatre encablures, la mer avait son mouvement naturel.

— La passe, dit-il au douanier.

— Sacrebleu ! je la vois bien, répondit celui-ci.

Et il appuya la barre à bâbord.

La petite embarcation obéit au gouvernail comme un cheval bien dressé à la bride, et en un instant elle eut dépassé la ligne des rochers et se trouva en pleine mer.

Mais le danger était pire, peut-être ; la brise était forte, et, comme l’avait dit Yorsko, il était impossible de tenir la mer dans une pareille embarcation.

En même temps, le brouillard devenait plus épais.

— J’ai fait tout ce qui dépendait de moi, dit le douanier découragé ; maintenant, tuez-moi si vous voulez, mais je ne puis faire davantage.

— C’est vrai, dit Élim presque aussi découragé que lui.

Et, serrant Jane sur son cœur, il laissa retomber avec un soupir sa tête sur la tête de l’enfant.

Il était évident pour lui que, dans ce frêle canot, ils ne feraient pas un quart de lieue en mer sans être submergés.

Tout à coup, Élim releva la tête ; il venait d’entendre le bruit lointain d’une cloche.

Nulle part comme en mer et pendant la nuit, un son de cloche ne se fait entendre. On dirait un oiseau aux ailes de bronze qui rase les flots.

— Une, deux, trois, compta Élim.

Et le dernier coup laissa après lui une longue vibration.

— Ce bruit-là ne vient pas de la terre, lieutenant ! la terre est trop loin, dit Yorsko.

Une idée illumina l’esprit d’Élim ; il se tourna vers le pilote ; le regard du Hollandais brillait de joie, fixé dans la direction du bruit.

— Je comprends, lui dit Élim ; nous sommes dans le voisinage de ton sloop, c’est lui qui vient de piquer l’heure.

— Probablement, dit le Hollandais.

— Combien d’hommes ? demanda Élim.

— Assez pour vous pendre aux vergues, tous tant que vous êtes, en guise de lanternes.

— Dans tous les cas, tu ne jouiras pas de ce spectacle, mon ami, dit Élim, attendu que tu seras mort auparavant.

Alors, fronçant le sourcil et lui appuyant le pistolet sur la tempe :

— Combien d’hommes ? répéta-t-il.

— Douze, répondit laconiquement le douanier, en voyant que le jeune lieutenant ne plaisantait pas.

— Très bien, dit Élim.

Puis, se tournant vers les matelots :

— Mes amis, dit-il, le bon Dieu nous envoie un bâtiment qui tiendra la mer, lui. Il ne s’agit plus que de le prendre.

— En ce cas, lieutenant, c’est fait, répondit Yorsko.

— Douze hommes d’équipage.

— Ils ne sont pas avertis, nous le sommes. Le proverbe dit qu’un homme averti en vaut deux ! nous sommes donc douze contre douze… Il n’y a que la jeune maîtresse, ajouta Yorsko en faisant un signe de tête et en désignant Jane.

— Un de vous la gardera.

— Alors nous ne serons plus que cinq, c’est-à-dire que dix contre douze ; mais bah ! les douaniers – et des douaniers hollandais ! – fit Yorsko.

Tout cela se disait en russe, de sorte que Jane n’en pouvait rien entendre.

— Enfants, continua Élim s’adressant aux matelots, vous avez compris, n’est-ce pas ? vous jouez gros jeu ; mais, devant cette parole : – il faut ! – nul de vous ne reculera, je l’espère. D’ailleurs, je vous montrerai le chemin et vous me suivrez.

— À travers l’eau comme à travers le feu, en paradis comme en enfer ! répondirent les marins d’une seule voix.

— Merci, enfants ! avec vous je prendrais la lune. Examinez les fusils, et, dès que nous aurons accosté le sloop, sautez dessus et tuez tout ce qui résistera.

Puis, se retournant vers le douanier pilote :

— Et toi, lui dit-il, tu sais nos convictions.

— Nagez ! dit le pilote.

Et il donna au gouvernail la direction nécessaire.

Au bout de quelques minutes, on aperçut le bâtiment, qui se balançait tranquillement sur les vagues.

À bord, se promenait une seule sentinelle.

Élim vit, au mouvement qu’elle fit, qu’on était découvert.

— Attention ! dit-il en appuyant de nouveau son pistolet contre la tempe du pilote.

— Qui vive ? cria la sentinelle.

— Réponds, dit Élim.

— Le diable à quatre ! cria le douanier.

— Bon diable ! murmura la sentinelle, bon diable !

Et, se retournant sans soupçon aucun, elle appela l’officier.

— Est-ce que je vais te quitter, Élim ? dit la jeune fille effrayée. Oh ! je ne veux pas, ne fût-ce que pour un instant.

— Eh bien, cramponne-toi à mon cou ! nous y sommes.

En effet, la barque avait accosté le sloop. Élim enveloppa Jane d’une main, de l’autre se cramponna à un cordage, et sauta le premier sur le pont du sloop.

Les cinq marins russes suivirent leur lieutenant.

La sentinelle voulait crier ; elle ouvrit la bouche et elle la referma dans l’eau.

Les Russes étaient maîtres du pont.

Élim prit sa bourse et la jeta au douanier resté dans le canot.

— Tiens, lui dit-il, un Russe n’a que sa parole. Voici d’abord ton argent ; ta liberté, tu l’as, et, quant à ta vie, cela te regarde, l’ami ; tu as bien trouvé ton chemin pour venir, tu le trouveras bien pour t’en aller.

Puis, s’adressant à ses hommes, sans s’inquiéter du douanier, qui, une rame à chaque main, s’éloignait déjà du bâtiment :

— Amis, dit-il, fermez solidement l’écoutille des matelots, je me charge de celle des officiers.

— Où vas-tu ? demanda Jane.

— Faire, selon toute probabilité, une visite au capitaine Montane, dit Élim ; mais, comme il est garçon, les femmes ne peuvent pas se présenter chez lui. Assieds-toi donc là et attends-moi.

Rassurée par le ton de plaisanterie qu’affectait son amant, Jane fit ce qu’il désirait.

Élim l’enveloppa de son manteau ; il ne voulait pas, l’égoïste fiancé, perdre une feuille de rose des joues de la jeune fille.

Puis il descendit doucement par l’escalier des officiers, et, guidé par une voix, se dirigea vers la porte de la cabine. Élim s’assura que la clef était en dehors, et, baissant la tête, il appliqua son œil au trou de la serrure.

Il ne s’était pas trompé : le capitaine, assis à table avec deux de ses lieutenants, buvait à plein verre le champagne.

— Ah ! capitaine, disait un lieutenant, c’est affaire à vous, parole d’honneur !

— À la santé de mademoiselle Jane ! dit l’autre.

— À la santé de Jane, répéta le capitaine en appuyant sur le nom de baptême dépouillé de son escorte. Merci, messieurs.

Et les trois douaniers vidèrent leurs verres.

— Va chercher tes camarades, dit Élim à Yorsko.

— Je comprends, dit celui-ci.

Et il s’éloigna sur la pointe du pied.

Élim continua de regarder et d’écouter.

Le capitaine déboucha une troisième bouteille.

— Et le bien-aimé, demanda un des lieutenants, qu’en faites-vous, capitaine ?

— Ah ! lui, c’est autre chose, dit Montane avec son mauvais sourire ; lui, on me l’amène ici bien lié et bien garrotté ; après quoi, pour qu’il ne nous vienne pas ennuyer de ses doléances amoureuses, nous l’expédions en France.

— Nous sommes là, mon lieutenant, dit Yorsko.

— Bien, répondit Élim ; silence ! et agissez selon que vous me verrez agir.

— Eh bien, capitaine, dit un des lieutenants, soyons généreux.

— Je ne demande pas mieux, dit le capitaine.

Et, se renversant sur sa chaise avec un air plein de fatuité :

— Dites, lieutenant, dites.

— À la santé du pauvre amoureux ! C’est bien le moins que vous lui deviez, capitaine.

— Ah ! cap de Diou, comme dit Cabaret, c’est une bonne idée ! s’écria Montane. À la santé du pauvre amoureux, comme vous avez dit ; et je n’ai qu’un regret : c’est qu’il ne soit pas là pour nous faire raison.

— Que votre désir soit comblé, capitaine, dit Élim en ouvrant la porte. Il y est.

Les trois douaniers regardèrent, stupéfaits, le nouveau venu, qui sortait on ne sait d’où.

Élim s’avança jusqu’à la table, remplit un verre, et le levant au-dessus de sa tête :

— À la santé du pauvre amoureux ! répéta-t-il.

Puis, se retournant vers les marins :

— Criez hourra, vous autres, leur dit-il en russe.

Les marins crièrent hourra d’une seule voix.

Élim vida son verre.

— Eh bien, messieurs, dit-il, vous ne buvez pas ?

Le capitaine Montane, qui avait reconnu Élim, tremblait tellement, que son verre se vidait tout seul.

Les deux autres officiers, ne pouvant comprendre ce qui se passait, posèrent leurs verres sur la table et portèrent la main à leur épée.

— Pas de résistance, messieurs, dit Élim ; nous sommes maîtres de votre bâtiment, et, si vous en doutez, en voici la preuve : entrez, mes braves !

Les cinq matelots entrèrent, le fusil à la main.

— Capitaine, dit Élim s’adressant à Montane, voilà un de ces tours comme nous en joue parfois la destinée : au lieu que ce soit vous qui me teniez, c’est moi qui vous tiens ; au lieu que ce soit moi qui aille me promener en France, c’est vous qui irez faire un tour en Russie ; mais vous n’êtes pas malheureux, vous y arriverez pour le traînage. Vos armes, messieurs.

Il n’y avait pas de résistance à faire ; les trois officiers rendirent leurs épées.

— Yorsko, continua Élim, conduis ces messieurs dans la cabine du lieutenant, nous avons besoin de celle-ci pour une dame.

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