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Chapitre 2 Le naufrage

Le bateau reparut à vingt pas du navire dont il venait de se détacher, comme une feuille se détache de l’arbre, emportée par le vent.
Il y avait trois pouces d’eau dans la barque. Deux hommes continuèrent de nager ; Élim et les deux autres vidèrent l’eau avec leurs chapeaux.

Puis les quatre rameurs se remirent ardemment à l’ouvrage.

Pendant ce temps, Élim ajustait le mât et hissait la petite voile.

Lorsqu’il eut achevé cette besogne et qu’il eut regardé autour de lui, la flotte était déjà bien loin.

Il se retourna du côté des naufragés.

La planche à laquelle s’étaient cramponnés les trois malheureux s’enfonçait à chaque instant dans l’eau. À peine avaient-ils le temps de respirer en revenant à la surface de la mer ; ils disparaissaient presque aussitôt.

— Lieutenant, dit le matelot du gouvernail, il me semble qu’ils ne sont que deux.

Élim fit le signe de la croix, selon l’habitude des Russes lorsqu’ils assistent au départ d’une âme vers le ciel.

— N’importe, dit-il ; raison de plus. Courage, mes amis, courage !

La barque rasait la mer de temps en temps et se couchait sur les vagues de telle façon que la pointe de la voile trempait dans l’eau.

Les rameurs continuaient de nager ; mais, le plus souvent, les avirons ne battaient que l’air.

— Lieutenant, dit l’homme du gouvernail d’une voix sourde et en essuyant son front avec sa manche, il n’y en a plus qu’un…

— Tâchons au moins de sauver celui qui reste, dit le lieutenant en faisant un second signe de croix.

Puis, se dressant à l’avant et agitant son mouchoir :

— Courage ! cria-t-il en anglais au dernier matelot ; courage ! tiens ferme ! nous arrivons.

Mais il n’acheva pas même de prononcer ce dernier mot. La planche, qui s’était enfoncée tandis qu’il jetait cet encouragement au dernier naufragé, venait de reparaître seule et nue.

— Ah ! s’écria le lieutenant désespéré et enfonçant ses mains dans ses cheveux, le malheureux n’a pas eu la force de nous attendre ! Deux coups de rame encore, et nous y étions.

Au même moment, le cadavre reparut au haut d’une vague et sembla se dresser à moitié hors de l’eau.

Le lieutenant étendit la main comme pour le saisir ; mais il était hors de sa portée : il s’écroula avec la vague et disparut pour toujours.

— As-tu vu, Yorsko, comme il avait les yeux ouverts ? dit tout bas un des rameurs à son camarade.

— Oui, répondit celui-ci, et les poings fermés.

— Le lieutenant a oublié de faire le signe de croix pour celui-ci, dit un troisième.

— Il est capable de venir le tirer par les pieds pour lui rappeler son oubli, dit en riant Yorsko.

— Plaisante avec les vivants tant que tu voudras, Yorsko, dit sévèrement le marin qui était au gouvernail, et qui, étant plus vieux que les autres, avait une certaine autorité sur eux, mais pas avec les morts ; ça porte malheur.

— Allons, enfants, dit le lieutenant d’une voix qui non seulement couvrait les chuchoteries des matelots, mais qui encore se fit entendre malgré le sifflement du vent et les clameurs des vagues, nous n’avons pu sauver la vie des autres, songeons à la nôtre.

Un coup d’œil suffit au jeune lieutenant pour lui faire comprendre qu’ayant le vent debout et la mer haute, il lui était impossible de retourner à la flotte. Sa seule chance était de courir devant le vent et de gagner la terre, d’y passer la nuit, et, si le lendemain le vent changeait, de mettre le cap sur le Vladimir.

En tentant d’aborder à gauche de la ville, il avait le vent grand large, ce qui donnait à la petite embarcation la rapidité d’une flèche ; seulement, la terre vers laquelle la tempête le poussait était une terre ennemie où, s’il était reconnu, l’attendait la mort, ou, tout au moins, la captivité.

Élim avait pris au gouvernail la place du vieux marin ; trois hommes vidaient l’eau que ne cessait d’embarquer le canot ; les deux autres se tenaient prêts à tout événement. La barque marchait tellement inclinée, que deux des hommes, un couteau à la main, n’attendaient que l’ordre du lieutenant pour couper le cordage qui maintenait la voile.

Cependant, en voyant la tranquillité d’Élim, les marins, s’ils n’eussent pas été assez expérimentés pour juger eux-mêmes de la situation, eussent pu se croire hors de tout danger.

La nuit tomba tout à fait ; mais, aux derniers rayons du jour, on avait pu voir, à une large raie d’écume qui s’étendait en avant de la plage, que la côte était défendue par une ligne de brisants.

Le vent poussait la petite embarcation droit sur cette ligne blanche qui apparaissait encore dans l’obscurité, et il aurait fallu que le canot qui rasait la mer eût les ailes de l’oiseau dont il portait le nom, pour franchir la terrible barrière contre laquelle on commençait à entendre les vagues se briser en rugissant.

— Tout à bas ! cria Élim en s’adressant aux deux matelots qui se tenaient prêts à la manœuvre.

Un des matelots lâcha l’écoute et laissa filer le cordage ; mais le vent était si violent, qu’il le lui arracha des mains ; et la voile, en liberté, se mit à fouetter l’air avec une telle violence, que la Mouette trembla dans toute sa membrure et que tout son avant, entraîné par le poids de la voile, plongea dans la mer.

Mais, comme un coursier plein d’ardeur égaré dans un gué trop profond, elle se redressa au-dessus de l’eau.

Seulement, encore un mouvement pareil et la barque était submergée.

Élim ne perdit pas de temps à ordonner la manœuvre ; il plongea la main au fond de l’embarcation, saisit une hache, et, au moment où le petit mât pliait comme un roseau, il le frappa de toute la force de son bras.

On entendit un craquement prolongé et le mât s’abattit sur l’avant.

— Tout à la mer ! cria Élim en reprenant sa place au gouvernail.

Les matelots, comprenant la nécessité de débarrasser l’embarcation de cette surcharge inutile, se jetèrent sur le mât aux trois quarts rompus, et, au bout de cinq minutes, le mât et la voile étaient à la mer.

Pendant ces cinq minutes, on s’était rapproché des brisants de telle façon qu’il n’y avait plus moyen de manœuvrer ni à droite ni à gauche ; par bonheur, le banc sur lequel la vague poussait nos aventureux marins était à fleur d’eau.

Élim eut l’espoir de le franchir.

— Tout à l’arrière ! cria-t-il quand il vit que le canot allait heurter le roc.

Les matelots exécutèrent l’ordre ; la moitié de l’embarcation sortit de l’eau comme un cachalot qui respire, et, au lieu que ce fût l’avant, ce fut l’arrière qui porta.

Le canot fut brisé en éclats ; mais les marins et leur jeune commandant, lancés en avant, se trouvèrent dans une eau relativement calme, la violence de la mer s’épuisant sur les rochers.

— Du courage, mes amis, et droit à la côte ! cria le jeune lieutenant. S’il y en a un de vous qui ne sache pas nager, ou qui se sente fatigué, qu’il s’appuie sur mon épaule.

Mais sa voix se perdit au milieu de la tempête. Les vagues, comme si elles eussent été furieuses de voir leur proie leur échapper, bondirent par-dessus les brisants et poursuivirent les nageurs.

Mais déjà ceux-ci étaient hors de l’atteinte des flots ; ils sentaient la terre sous leurs pieds.

Élim s’arrêta pour s’assurer qu’aucun de ses hommes n’était resté en arrière. Ses cinq matelots étaient autour de lui.

— Ma foi, dit le vieux marin, j’ai bien cru un instant que le signe de la croix oublié nous porterait malheur ; aussi, lieutenant, si j’ai un conseil à vous donner, c’est d’en faire deux au lieu d’un.

— Il y a eu un moment, dit Yorsko, où il m’a semblé que le maudit noyé me tirait par les jambes : aussi je lui ai allongé un coup de pied.

— Veux-tu savoir où il est, ton coup de pied ? répondit un des marins à Yorsko, en lui montrant son œil couleur de la nuit. – Le voilà.

— C’est donc toi qui m’avais pris par la jambe, malavisé ? lui demanda Yorsko.

— Écoute donc, quand on est au fond de la mer et qu’on vient de faire une cabriole comme celle que nous avons exécutée, on se rattrape où l’on peut.

Tout en plaisantant sur le péril qu’ils venaient de courir avec cet insouciant oubli du danger, qui est une des vertus des matelots de tous les pays, nos six naufragés, toujours conduits par le lieutenant, avaient atteint la digue.

La mer rugissait au-dessous d’eux ; mais l’écume seule pouvait désormais les atteindre.

— Nous voilà sortis de l’eau, c’est très bien, dit un des matelots ; mais nous allons geler ici.

— Attends que le soleil des Cosaques paraisse, dit Yorsko, et tu te sécheras à ses rayons 1.

— Brrrou ! fit un autre, je fumerais bien une pipe.

— Quel malheur que tu n’aies pas eu plus tôt cette idée ! dit le matelot à l’œil poché ; tu aurais pu l’allumer aux trente-six chandelles que j’ai vues quand Yorsko m’a fait cadeau de son coup de pied sur ma lanterne.

Mais, tout en plaisantant, les pauvres diables grelottaient. Élim lui-même, malgré tout son courage et sa vaillante jeunesse, se sentait peu à peu envahi par le froid.

— Allons, allons, enfants, dit-il à deux matelots qui s’étaient couchés au milieu de la boue et paraissaient disposés à se laisser aller à l’engourdissement, levez-vous, et vivement ! Songez que ceux qui s’endormiront ici ce soir se réveilleront demain dans l’autre monde.

— Nous voilà, lieutenant ; après ? dirent les matelots en se secouant.

— Eh bien, après, mes amis, nous allons chercher un gîte où passer la nuit. Peut-être tomberons-nous chez de braves gens qui ne nous trahiront pas, et demain matin, nous prendrons un bateau de pêcheur, et en mer !

Le vaillant jeune homme essaya de donner à ses marins un espoir qu’il n’avait pas lui-même.

— Seulement, ajouta-t-il, ne nous dispersons pas ; suivez-moi, et parlez tout bas : songez que vous parlez russe et que nous sommes en Hollande.

— Oh ! moi, je puis parler, dit Yorsko : je connais la langue du pays.

— Tu sais le hollandais, toi ? lui demanda Élim ; où diable l’as-tu appris ?

— Est-ce que je n’ai pas été marin d’eau douce avant d’être marin d’eau salée ?

— Eh bien ?

— Eh bien, à Kasan, j’ai appris le tatar.

— Et tu parleras tatar à ces Hollandais ?

— Bon ! Est-ce que tous les païens ne parlent pas la même langue, lieutenant ?

Quoique la situation ne fût pas gaie, le jeune lieutenant du Vladimir ne put s’empêcher de rire de la conviction avec laquelle Yorsko émettait cette opinion quelque peu erronée sur la langue universelle, parlée par tous ceux qui ne professent pas la religion grecque, dans le sein de laquelle lui, Yorsko, avait eu le bonheur de naître.

Pendant dix minutes, à peu près, les matelots, guidés par Élim, marchèrent dans un étroit sentier, à dix pas duquel, tant l’obscurité était profonde, il leur était impossible de rien voir. De temps en temps, le jeune homme s’arrêtait ; mais il ne pouvait entendre autre chose que le bruit du vent et le mugissement des flots.

Enfin, après avoir fait deux verstes, à peu près, nos voyageurs commencèrent à entendre un bruissement qui, au fur et à mesure qu’ils avançaient, prenait le dessus même sur le rugissement de la mer. Ils comprirent que c’était un torrent qui grondait ainsi, et, si sombre que fût la nuit, ils finirent par distinguer quelque chose de plus sombre encore qu’elle.

C’étaient les murailles d’un moulin.

— Halte ! dit Élim.

— Et pourquoi donc halte, mon lieutenant ?

— Parce que les Français peuvent être là.

— Mais, le diable y fût-il, sauf meilleur avis, je crois qu’il faudrait y entrer tout de même.

— C’est qu’il pourra bien y faire chaud, là-dedans, si les Français y sont, dit le matelot à l’œil poché.

— Chaud ? dit Yorsko. C’est justement ce que je cherche. J’avoue que je meurs de froid.

— Et moi, j’enrage de faim, dit un autre ; je suis capable de manger la roue du moulin.

— Votre avis, mes enfants ? dit Élim ; car vous comprenez bien qu’entre nous, dans la situation où nous sommes, il n’y a plus ni supérieur ni inférieur. Il n’y a plus que des frères.

Les matelots se consultèrent.

— Eh bien, mon lieutenant, dit Yorsko, l’avis général est que tout est préférable à mourir de faim ou de froid.

— Et si les Français sont là ?… objecta le jeune officier.

— Ah ! que voulez-vous, mon lieutenant ! Eh bien, quoi ! on s’expliquera. En tout cas, ils ne commenceront pas par nous manger, que diable ! la bouchée serait trop grosse. Le pis qui puisse nous arriver, c’est d’être faits prisonniers.

— Sans doute ; mais avoue qu’il vaudrait encore mieux bien souper, bien dormir et retourner demain au bâtiment.

Yorsko secoua la tête.

— Certainement que ce serait mieux encore, dit-il ; mais je crois que vous en demandez trop à la fois, lieutenant.

— Qui sait ! dit le jeune homme : ce moulin doit être à une certaine distance de la ville ; eh bien, de bonne volonté ou de force, il faudra que le meunier nous cache ; et, quand le jour sera venu, nous verrons. Armez-vous de tout ce qui vous tombera sous la main ; moi, j’ai mon poignard ; et entrons tout doucement.

La porte n’était fermée à l’intérieur que par une traverse en bois, et, à la première impulsion donnée à la porte, la traverse mal assujettie céda.

On était dans la cour : c’était déjà quelque chose. Élim chercha la porte de la maison et finit par la trouver.

Elle céda, comme celle de la cour.

La porte donnait dans un corridor noir ; mais une lumière filtrant par-dessous une porte indiquait une chambre éclairée.

Le jeune lieutenant alla droit à la porte et l’ouvrit hardiment.

Il était au seuil d’une cuisine chaudement et ardemment éclairée.

Le feu brûlait gaiement dans une large cheminée, et, devant ce feu, une oie embrochée tournait gravement.

Cette cuisine était d’une propreté véritablement hollandaise. Les casseroles reluisaient aux murailles garnies de faïence, comme autant de soleils, et, au centre de ce système lumineux, ronde comme la terre, une table était servie avec plats, assiettes et verres.

Deux chopes énormes dominaient la table et laissaient à leur orifice apparaître, comme une frange d’argent, une mousse fraîche indiquant que la bière qui les remplissait venait d’être versée à l’instant même.

C’était, on en conviendra, une joyeuse vue pour des gens trempés jusqu’aux os et mourant de faim et de froid.

Il y avait là de quoi se réchauffer et de quoi se rassasier.

Mais, au grand étonnement des six naufragés, il n’y avait absolument personne dans la cuisine ; seulement, près de la porte, était couché un chien.

Il n’aboyait ni ne bougeait.

— Ah çà ! mais c’est la terre promise où Dieu a permis que nous abordions, dit Yorsko. Les chiens, à ce qu’il paraît, ne sont pas même de service la nuit.

Une porte donnait dans la cuisine.

Élim ouvrit cette porte et resta stupéfait d’étonnement. Il se trouvait au seuil d’une chambre où une femme, bâillonnée et les mains liées, était couchée sur le lit.

Il se retourna vers les matelots, qui l’avaient suivi sur la pointe du pied.

— Que signifie cela ? demanda-t-il.

— Elle était probablement trop bavarde, répondit Yorsko.

— Bon ! Et voilà un homme, dit le marin à l’œil poché, en trébuchant sur un corps.

— Par ma foi, c’est le meunier, dit Yorsko en se baissant pour regarder ; un bel homme et qui se porte bien.

Le meunier poussa un gémissement, ne pouvant parler ; car il était bâillonné comme sa femme.

Pendant ce temps, Élim écoutait à une porte conduisant à une autre chambre.

— Silence ! dit-il en faisant un signe de la main à ses compagnons.

On entendait un bruit de voix confus, des pleurs, des menaces, des malédictions.

Élim saisit quelques mots moitié allemands, moitié français.

Sans doute, ces mots lui parurent nécessiter sa présence, car il tenta d’ouvrir la porte ; mais, comme elle était fermée, il la secoua rudement.

La porte tint bon.

— Ouvrez ! cria-t-il en français.

Puis, en allemand :

— Machensie auf, répéta-t-il.

— Pourquoi faire ? répondit une voix en français.

— Ouvrez et vous le saurez, cria Élim.

— Va te faire pendre ! répondit une voix, et laisse-nous faire notre affaire.

Et les cris redoublèrent.

— Vous nous permettez, mon lieutenant ? dit Yorsko, qui n’avait pas lâché ses deux pierres.

Élim démasqua la porte. Yorsko posa l’une de ses deux pierres à terre, souleva l’autre à deux mains au-dessus de sa tête, et, avec la force d’une catapulte, il l’envoya dans la porte, qui vola en éclats.

Un tableau inattendu s’offrit aux yeux du lieutenant et de ses hommes.

Cinq de ces maraudeurs qui n’appartiennent à aucun pays, mais qui suivent les armées comme les loups et les corbeaux, déguenillés, demi-ivres, avec des lambeaux d’uniforme, étaient occupés à dévaliser la chambre.

L’un d’eux tenait son sabre levé au-dessus de la tête d’un vieillard assis dans un fauteuil, tandis qu’un autre fouillait dans ses poches ; un troisième tenait au bout de son pistolet une jeune fille à genoux et implorant pour son père ; un quatrième finissait une bouteille de vin préparée pour le souper, tout en fourrant dans sa poche l’argenterie qu’il avait enlevée de la table ; un cinquième brisait, dans un coin de la chambre, le cadenas d’un coffre.

— À moi, mes amis ! cria Élim en se jetant sur celui de ces coquins qui menaçait la jeune fille.

— Ah ! voleur, s’écria Yorsko en envoyant son second pavé dans les côtes de l’homme qui tenait son sabre levé au-dessus du vieillard.

— Misérables ! crièrent les autres en s’élançant, le bâton levé, sur chacun des acteurs de cette scène.

— Nous sommes cernés ! s’écrièrent les maraudeurs sans même tenter de résistance ; sauve qui peut !

Et, brisant une fenêtre, sans savoir sur quoi donnait cette fenêtre, ils s’élancèrent hors de la chambre.

La fenêtre donnait sur le torrent.

Les cris des deux ou trois premiers donnèrent aux autres une certaine hésitation ; mais, pressés par le poignard du lieutenant et par la baïonnette de celui qui essayait de briser le coffre, et que Yorsko avait ramassée, il leur fallut suivre le chemin indiqué par leurs compagnons.

Tout cela avait été l’affaire d’un moment.

Le vieux Hollandais, vêtu d’une robe de chambre et toujours étendu dans son fauteuil, avait vu ce qui s’était passé avec un profond étonnement.

Une demi-douzaine d’hommes à moitié nus, avec de longues barbes, appartenant Dieu savait à quelle race, lui donnaient à croire, avec une grande probabilité, qu’il avait seulement changé de voleurs. L’exclamation : « Dieu tout puissant ! » puis un ah ! ah !qui se changea en oh ! oh ! et qui finit par un eh ! eh ! prouvaient que son cerveau était momentanément ébranlé.

Mais sa fille était plus reconnaissante que lui, ou elle, du moins, manifesta sa reconnaissance d’une façon plus visible. Il ne lui avait pas été difficile de reconnaître dans les six hommes qui venaient d’entrer un chef quelconque et cinq subalternes. Le passage inattendu de la crainte à la joie l’avait tellement surprise ; cette joie était si grande, qu’elle avait failli se jeter au cou du jeune officier ; mais elle s’était contentée de le saisir par la main et de le remercier, les larmes aux yeux, pour l’assistance qu’il venait de leur donner. Élim saluait la jeune fille, la jeune fille faisait des révérences à Élim en riant et en pleurant tout à la fois. Le vieillard, toujours plongé jusqu’au cou dans son fauteuil, les regardait avec des yeux étonnés, tandis que Yorsko et ses camarades, rangés comme s’ils attendaient l’inspection, les regardait avec le rire silencieux des subordonnés de tous les pays devant leur supérieur.

Enfin, en remarquant la physionomie ouverte et noble du jeune homme, le vieillard respira plus librement. Il se souleva, appuyé d’une main sur le bras de son fauteuil, et, de l’autre, ôtant son bonnet de nuit :

— À qui dois-je exprimer ma reconnaissance ? demanda-t-il en français, ayant entendu le jeune officier russe se servir plus particulièrement de cette langue.

— À un homme jeté par la tempête sur vos côtes, répondit Élim, et qui vous demande, non pas l’hospitalité, mais un refuge. Je suis officier russe.

Et, à ces mots, enlevant son manteau, il parut en uniforme.

— Un officier russe ! s’écria le Hollandais en retombant sur son fauteuil, comme si cette nouvelle l’avait anéanti. MynGod !

Un pareil début n’annonçait rien de bon à Élim ; il savait qu’il existait en Hollande un grand nombre de partisans du roi Louis, et il se pouvait bien que le maître de la maison fût un de ces partisans.

Élim reprit donc :

— Puis-je espérer, monsieur, trouver en vous un ami, ou, du moins, un ennemi ami ? Si vous ne voulez pas nous cacher pour quelque temps, au moins ne nous livrez pas aux Français.

— Permettez, permettez, jeune homme, reprit vivement le vieillard. – August van Naarvaersen ne fut jamais un traître, et tous les Hollandais, depuis le premier jusqu’au dernier, sont amis des Russes depuis votre Pierre le Grand, et surtout moi, attendu que le grand-père de ma femme a été, à Saardam, le maître charpentier de votre empereur. Chez moi, toi et tes compagnons, vous êtes donc hors de danger, pour quelques jours du moins. Voilà ma main, l’affaire est faite. Et maintenant, mon ami, comment t’appelles-tu, saperloot ?

— Élim Melosor, répondit le jeune homme, enchanté de la tournure que prenaient les choses.

— Eh bien, mon ami Élim Melosor, continua le vieillard, débarrasse-toi de ton uniforme ; après quoi, le verre à la main, nous verrons à arranger tout cela.

Le vieillard alors se décida à se lever définitivement de son fauteuil. Yorsko avait déjà délié la femme et l’homme qu’on avait trouvés dans la première chambre, et, sur l’ordre de son maître, la cuisinière reconnaissante – la cuisinière que Yorsko avait eu le bonheur de secourir –, la cuisinière reconnaissante avait emmené souper les cinq marins.

Quant à Élim, le vieillard s’en était chargé : il l’avait conduit dans un grand cabinet, lui avait donné une robe de chambre et du linge ; en un mot, il l’avait soigné comme il eût fait de son fils.

Après dix minutes employées à son changement de toilette, le jeune officier entra dans la salle à manger ; il était tout confus de se présenter en pantoufles et en robe de chambre à ramages aux yeux de la fille de son hôte.

Par bonheur, la situation l’excusait.

On servit le souper.

Élim commença de se sentir tout autre qu’il n’était une heure auparavant. Ses vingt-cinq ans, qui n’étaient pas restés au fond de l’eau avec sa casquette, une chambre chaude, un bon souper, du vin vieux, une belle jeune fille, un hôte souriant, non seulement lui rendirent sa gaieté accoutumée, mais le firent plus gai qu’il n’avait jamais été peut-être. Il but avec son hôte, rit avec la fille et mangea, en homme incertain de l’avenir, pour le jour et pour le lendemain.

Oh ! je sais bien que ce que je viens d’énoncer est en dehors des habitudes de tous les héros de roman, qui ne boivent ni ne mangent.

Que voulez-vous ! Sans doute, les auteurs du commencement de notre siècle avaient tous des gastrites ; mais nous sommes au milieu : tout a suivi la loi du progrès. Aujourd’hui, la littérature est réaliste comme la nature elle-même. Il n’y a plus que les colibris qui vivent du parfum des roses et des gouttes de rosée.

Le rossignol interrompt sa chanson et descend du ciel pour ramasser un ver sur la terre.

Élim, comme tous les Russes de distinction, parlait parfaitement le français. L’allemand était, en outre, presque sa langue maternelle, car il avait été élevé par sa mère, qui était Allemande. La conversation ne souffrait donc aucune difficulté ; August van Naarvaersen et sa fille parlaient justement ces mêmes langues.

Au dessert, le jeune lieutenant, qui ne s’était jamais senti si heureux, devint d’une gaieté folle ; il raconta des histoires qui réjouirent son hôte au-delà de toute expression. Le grave Hollandais n’avait jamais tant ri de sa vie.

— Ah ! cher Élim, s’écria-t-il en se renversant dans son fauteuil et en comprimant son gros ventre dans ses deux mains. Ah ! mon Dieu ! que tu es décidément un brave garçon ! Oh ! tu peux être tranquille, nous ne te laisserons point partir comme cela ; n’est-ce pas, Jane ?

La jeune fille rougit. Il était facile de voir que, si elle était chargée de retenir le jeune homme par le pan de son manteau, elle n’ouvrirait pas de sitôt la main.

— En vérité, dit le jeune homme, je ne sais comment vous exprimer ma reconnaissance.

— Bon ! tu as payé ton logement d’avance, dit le vieillard. Sais-tu de quelle perte tu m’as sauvé, saperloot ? Ce n’est pas une bagatelle. J’ai reçu des Français aujourd’hui, pour une fourniture de drap, vingt mille pièces d’or. Ces damnés maraudeurs allaient me les prendre lorsque tu es arrivé. Tu es tombé du ciel, mon cher Élim, et jamais nulle part tu n’arriveras plus à propos et pour être mieux reçu.

— Tombé du ciel ! tombé du ciel ! répéta Élim ; dites sorti de la mer, mon cher hôte ; mais, si j’ai eu la bonne chance d’effrayer ces drôles, je vais avoir la mauvaise de fuir à mon tour. Il faudra nous déguiser demain en sacs de farine, mynheer August van Naarvaersen.

— Ah çà ! est-ce que tu penserais par hasard qu’August van Naarvaersen, comme tu dis si bien, c’est-à-dire le premier fabricant de drap de toute la Hollande, habite un moulin ? Saperloot ! non, mon cher. Apprends une chose. J’étais en retard, et je suis resté ici pour y passer la nuit, après avoir envoyé ma voiture à la ville faire quelques achats. Demain matin, nous partirons pour la fabrique ; nous renfermerons les matelots dans une chambre à part, où ils ne baragouineront pas trop haut, et par la fenêtre de laquelle ils ne montreront pas leur barbe, mais dans laquelle ils seront bien nourris et bien abreuvés. Quant à toi, tu seras notre parent arrivé de Francfort-sur-le-Mein ; puis, à la première occasion, on te trouvera des hommes sûrs pour te reconduire chez toi.

Élim était ravi ; la pensée de passer plusieurs jours avec la charmante Jane le rendait, il ne savait pourquoi, l’homme le plus heureux de la terre. Plusieurs jours ! À vingt-cinq ans, c’est un siècle, comme une pièce d’or est la richesse de l’enfant.

Il se leva donc, plein d’espérances inconnues, souhaita la bonne nuit au vieux Hollandais et à sa fille, se coucha et s’endormit profondément.

Et, toute la nuit, l’oiseau d’or des rêves chanta dans son cœur sa plus douce chanson.

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