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Chapitre 3 Le voyage

Elim se réveilla tard et sauta à bas de son lit. De l’eau fraîche et du savon parfumé effacèrent les dernières traces de la tempête de la veille. Sa toilette fut courte ; il tenait de la nature ce qu’elle donne à ses privilégiés et ce qui simplifie toutes les toilettes : la beauté et la jeunesse.

À sa grande joie, au lieu de sa robe à ramages, il trouva un costume complet à sa taille, apporté dès le matin de la ville. Il s’habilla donc en simple bourgeois, ce qui était plus sûr pour le moment qu’un uniforme russe, si élégant qu’il fût, et entra dans la salle à manger, où bouillait déjà le samovar.

— Oiseau tardif, saperloot ! oiseau tardif ! dit le vieux Hollandais en tendant la main au lieutenant. Long sommeil, doux rêves, n’est-ce pas ?

Élim sourit.

En ce moment, Jane entra, et, levant timidement sur lui ses beaux yeux bleus :

— Bonjour, monsieur Élim, dit-elle.

Élim voulut répondre à ce souhait si simple, mais il rougit comme le ciel au matin. Sa langue s’embarrassa, et Jane lui parut si belle, qu’il ne put que la regarder avec une expression plus éloquente que toutes les paroles.

En effet, elle était charmante dans sa toilette du matin.

Un petit bonnet, ou plutôt un simple carré de dentelle posé sur sa tête et assujetti sous le menton par un ruban rose, laissait fuir de tous côtés une foule de cheveux blonds, lesquels encadraient un visage si frais, si velouté, que, près de lui, c’était le ruban qui pâlissait. Dans chacune de ses joues était creusée une de ces fossettes que les poètes du XVIIIe siècle appelaient des nids d’amour. Enfin, sur sa poitrine, soulevée par l’émotion, Élim, en sa qualité de marin, crut reconnaître deux vagues qui, mécontentes de leur digue de mousseline, essayaient incessamment de la rompre. Au-dessous s’arrondissait une taille si flexible, qu’elle semblait, pour ne pas se briser, implorer le secours d’une main protectrice. Enfin, tout l’ensemble ravissant de cette fleur de seize ans était terminé par deux pieds qui semblaient avoir été faits sur le moule de la pantoufle de Cendrillon.

Élim en était encore à cet âge où l’homme ne cherche pas une liaison, mais est avide d’amour, et, obéissant aux entraînements de son cœur, n’éprouve qu’un besoin, celui de ne pas aimer inutilement. Plus tard, fatigué des caprices de l’amour, il cherche plutôt l’esprit que le sentiment, et un esprit brillant l’attire mieux qu’un cœur timide.

Élim n’avait pas encore atteint cette sublime sagesse. En donnant son cœur, il demandait en retour un autre cœur. Il aimait pour aimer et non pour raisonner l’amour. Son cœur vola au-devant de celui de la jeune fille, qui, la veille encore, était une petite fille jouant à la poupée et n’ayant encore fait aucune attention à ces automates qu’on appelle des Hollandais. Seize ans est un âge terrible pour une jeune fille. Une charmante figure, un caractère gai et franc, et surtout la résolution avec laquelle elle voulait sauver les malheureux qui étaient venus demander un asile au moulin, tout cela formait une de ces situations où les sentiments, en se heurtant, font jaillir les étincelles brûlantes auxquelles s’enflamme le cœur ; de sorte que, Jane ne cachant point sa sympathie pour Élim, si ignorant en amour que fût notre jeune lieutenant, il fallait bien qu’il s’aperçût que Jane était loin d’avoir de l’aversion pour lui. Dès le lendemain du jour où ils avaient fait connaissance, ils causaient déjà tout couramment, sinon avec la bouche, du moins, ce qui souvent est plus dangereux encore, avec les yeux.

Occupé de la contemplation de la jeune fille, ou plutôt absorbé dans cette contemplation, le jeune marin répondait distraitement aux questions et aux plaisanteries de maître August, qui, au reste, quand il prenait son café, fumait sa pipe ou lisait la Gazette du Commerce, s’absorbait tellement dans ces graves occupations, qu’il ne voyait ni n’entendait plus rien autour de lui.

Cependant, dans un de ces moments-là, le bruit d’une porte qui s’ouvrait en criant sur ses gonds attira l’attention de tout le monde.

Le personnage encore inconnu de nos lecteurs, et qui venait ainsi se mêler inopinément à la vie de nos héros, était grand de taille, maigre et serré dans un habit noir. Sa figure ressemblait à un cadran solaire, tant son nez sortait de son visage à angle droit et prolongé. Il avait l’habitude, par un léger plissement de front qui n’appartenait qu’à lui, de relever de telle façon ses sourcils et ses paupières, que l’on eût cru que ses sourcils voulaient s’envoler et ses paupières prendre la place de ses sourcils. Parfois on voyait qu’il faisait un effort pour sourire ; mais l’effort était impuissant.

C’était le caissier de van Naarvaersen. On pouvait deviner ce titre au grand livre qu’il tenait sous le bras. Au milieu de ce livre, était écrit sur un cœur de maroquin rouge : Grootbook (grand-livre).

— Ah ! sois le bienvenu ! s’écria maître August en l’apercevant, nous t’attendions. Donne-moi une prise, Quenzius.

Quenzius pouvait, aussi bien que Quenzius, s’appeler la tabatière du maître. Il ouvrait donc une gigantesque tabatière en harmonie avec le nez qu’elle avait l’honorable mission d’approvisionner et la présenta avec respect au maître de la maison.

— Eh bien, qu’y a-t-il de nouveau dans la ville ? demanda le père de Jane en respirant longuement et bruyamment sa prise de tabac.

La bouche de Quenzius, qui, au repos, était représentée par une ligne bleue qui se perdait dans la couleur de ses joues, s’ouvrit comme une fenêtre.

— Il n’y a rien, répondit-il.

— Que disent les orangistes ? Que font les napoléoniens ?

— Tout est aujourd’hui comme hier, répliqua l’homme au gros livre.

— Je te reconnais bien là, frère Quenzius ! discret comme un frère de la Trappe. Si j’étais roi, je te ferais mon secrétaire. – As-tu pris un reçu de van Seinten pour le drap que tu lui as livré ?

Cette question parut être fort agréable au caissier. Fièrement, il ouvrit son livre et montra au maître une page pleine de chiffres. Le visage de celui-ci rayonna.

— Bonne affaire ! beau profit ! dit-il entre ses dents ; décidément, ma fabrique ne ressemble pas aux jardins suspendus de Babylone, et mon crédit est plus solide que les pyramides d’Égypte. Eh bien, messieurs, maintenant, in God’s naam, au nom de Dieu, l’on peut partir.

Tout était préparé pour le départ : en un instant, une voiture attelée de quatre grands chevaux fit trembler la chaussée, et nos voyageurs se mirent en route pour la principale fabrique de maître August.

Le père et la fille se placèrent sur la banquette de derrière ; Quenzius et Élim sur celle de devant.

Le jeune officier était si joyeux de se trouver ainsi en face de la belle Hollandaise, que tous les objets que l’on rencontrait sur la route, si intéressants qu’ils fussent, ne pouvaient détourner les yeux d’Élim de leur contemplation. Notre jeune homme était si heureux de voyager ainsi, qu’il eût voulu ne jamais s’arrêter. Tout son univers était avec lui. On eût dit qu’il avait laissé le passé avec sa casquette au fond de la mer, et qu’il entrait dans un autre monde et dans un nouvel avenir. Il ne demandait qu’une chose à la destinée : c’était de creuser sur la route le plus grand nombre de trous possible, et cela vous devinez pourquoi, chers lecteurs, si jamais vous avez été en voiture avec une femme que vous aimiez. C’était pour que son genou touchât le genou de Jane.

Il serait curieux d’expérimenter quelle charge d’électricité peut contenir le genou d’une jeune fille.

C’est donc inutilement que le lecteur attendrait d’Élim la narration de son voyage et un croquis, même le plus léger, des villes, bourgs et paysages qu’il traversa. Mais, en échange, il savait par cœur la topographie de la jeune fille, et il eût pu nous parler savamment du moindre petit grain de beauté semé par la nature sur son visage et sur ses épaules.

Pendant ce temps, la voiture roulait rapidement, s’approchant de la fabrique. Élim avait oublié le monde entier. Les dissertations scientifiques du vieillard sur les digues frappaient à la porte de son oreille, mais n’y entraient pas.

De pareilles heures sont douces et reviennent rarement !

Enfin, l’on arriva : les portes s’ouvrirent, Élim se réveilla : mais, quand la petite main de Jane serra la sienne en descendant de voiture, lorsqu’une douce voix articula ces mots : « Voici votre prison, Élim ! » il eût juré que la maison de van Naarvaersen, bâtie dans le lourd goût flamand, était la huitième merveille du monde.

Pour dire vrai, cette maison, construite sur la grande place, ressemblait beaucoup à un château de cartes.

Une élévation, tenant lieu de perron, régnait sur toute la longueur de la bâtisse, et un balcon suspendu en ombrageait le rez-de-chaussée. Quoique l’automne fût très avancé, la cour était propre ; les murs, bien lavés au savon, brillaient comme des glaces ; les portes et les fenêtres étaient garnies en bronze et en argent ; on voyait éclater partout un ordre merveilleux.

Jane, légère comme la plume qui flotte au vent, se jeta au cou de sa mère, bonne et franche Hollandaise dans toute la force du terme.

Si vous avez vu, à l’Ermitage de Saint-Pétersbourg, la poupée d’Amsterdam avec laquelle jouait Pierre le Grand dans sa jeunesse, vous avez vu la mère de Jane ; et cependant cette grosse bonne petite femme était la créature la plus caressante du monde.

Elle prit Élim par la main et le mena visiter les appartements. Chaque rareté devenait un supplice pour Élim. Le jeune homme écoutait sans rien entendre, regardait sans rien voir. Après avoir parcouru toutes les chambres, où était entassé un monde de richesses, on arriva à la chambre à coucher de parade. C’était un magnifique dessert après un splendide dîner. Madame van Naarvaersen montra fièrement à Élim les tapis brodés par elle, les dentelles séculaires, les couvertures de brocart, et elle jouit franchement de sa stupéfaction à la vue du lit de noce, vaste établissement qui semblait avoir été fait pour être habité non seulement par un mari et une femme, mais encore par toute leur postérité. Des piles de coussins, qui allaient toujours en diminuant, semblaient monter à l’immortalité en une double pyramide ; un baldaquin, en dentelles pareilles aux nuages qui accompagnent les gloires de l’Opéra, descendait du ciel jusqu’à terre, et une couverture de satin blanc s’étendait sur l’immense surface du lit, pareille, pour la couleur, à la surface d’une mer d’azur pendant les beaux jours de l’été. Le mortel qui oserait coucher dans ce lit des dieux courrait certainement risque d’être noyé dans les vagues de plumes et dans les flots de duvet. Ce fut sans doute pourquoi Élim se contenta de le regarder.

Initié à tous les mystères de la maison de van Naarvaersen, Élim se reposa, à table, de toutes ses fatigues, et, après avoir gaiement fini la soirée, il s’endormit, complètement satisfait de son sort.

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