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Chapitre 1

Au centre de la grande île Niphon, dans une région boisée et montagneuse, à cinquante lieues de Yokohama, se cache cette merveille des merveilles : la nécropole des vieux empereurs japonais.
C’est, sous le couvert d’une épaisse forêt, au penchant de la Sainte Montagne de Nikko, au milieu de cascades qui font à l’ombre des cèdres un bruit éternel, — une série de temples enchantés, en bronze, en laque aux toits d’or, ayant l’air d’être venus là à l’appel d’une baguette magique, parmi les fougères et les mousses, dans l’humidité verte, sous la voûte des ramures sombres, au milieu de la grande nature sauvage.

Au dedans de ces temples, une magnificence inimaginable, une splendeur de féerie. Et personne alentour, que quelques bonzes gardiens qui psalmodient, quelques prêtresses vêtues de blanc qui font des danses sacrées en agitant des éventails. De temps en temps, sous la haute futaie sonore, les vibrations lentes d’une énorme cloche de bronze, ou les coups sourds d’un monstrueux tambour-à-prière. Autrement, toujours ces mêmes bruits qui semblent faire partie du silence et de la solitude : le chant des cigales, le cri des gerfauts en l’air, le cri des singes dans les branches, la chute monotone des cascades.

Tout cet éblouissement d’or, au milieu de ce mystère de forêt, fait de ces sépultures quelque chose d’unique sur la terre. C’est la Mecque du Japon ; c’est le cœur encore inviolé de ce pays qui s’effondre à présent dans le grand courant occidental, mais qui a eu son passé merveilleux. Ils étaient des mystiques étranges et des artistes bien rares, ceux qui, il y a trois ou quatre cents ans, ont construit ces magnificences, au fond des bois et pour des morts…

Pendant que tout est frais encore dans ma mémoire, je vais conter ici par le menu le pèlerinage que je fis à cette Sainte Montagne, par de belles journées de novembre, par un temps d’été de la Saint-Martin déjà froid, mais tranquille et pur.

D’abord le départ de Yokohama, la ville de tous les pays et de tout le monde ; départ très banal, en chemin de fer, par le train de six heures trente du matin.

Un peu drôle tout de même, ce chemin de fer japonais, avec ses longs wagons étroits, où, dans le plancher, sont percés de distance en distance des crachoirs pour les petites pipes des dames.

Le train file vite, au milieu de campagnes fertiles. Mes quarante premières lieues se feront ainsi, il y en aura pour sept heures environ. Puis, vers deux heures de l’après-midi, à Utsunomya, une grande ville du Nord, je descendrai forcément parce que la voie ferrée finit là. Et je continuerai mon voyage en petit char roulé par deux hommes-coureurs, comme cela se pratique au Japon où les voitures sont encore inconnues.

Dans mon compartiment, deux autres voyageurs : un colonel japonais et la noble dame son épouse.

Lui, qui dans sa première jeunesse a dû porter armure effrayante, casque à longues antennes et masque de monstre, est correctement sanglé aujourd’hui dans un uniforme européen : culottes ajustées, dolman de cavalerie à brandebourgs, large casquette plate à la russe, gants de peau de daim, cigarette turque ; air très militaire, vraiment pas ridicule.

Elle, restée absolument Japonaise d’attitude et de costume. Élégance simple et distinguée de femme comme il faut. Figure pâle et fine poudrée à blanc, long cou d’albâtre. Mains toutes petites, sourcils rasés, dents laquées de noir. Plus jeune, mais des cheveux de jais, où ne se mêle encore aucun fil d’argent ; chignon compliqué, lissé avec tant de soin et tant d’huile de camélia, qu’on dirait une sculpture en laque ; grandes épingles d’écaille blonde, piquées là dedans avec un goût très sûr. Trois ou quatre tuniques superposées, de coupe japonaise ancienne, en soie mince de diverses couleurs sombres : violet, bleu marine, gris de fer, marron ; la tunique de dessus, brodée, au milieu du dos, d’un petit rond blanc dans lequel se dessinent trois feuilles d’arbre — et qui est le blason de la famille de la dame. De temps en temps, elle fume sa pipe de poupée et se baisse pour la tapoter par terre contre le rebord d’un crachoir : Pan ! pan ! pan ! pan ! très vite.

Couple irréprochable, assez froid, causant peu.

A mi-route, on prie tous les voyageurs de descendre : une large rivière est là, sur laquelle on n’a pas encore eu le temps de faire un pont ; alors on va nous passer en bateau.

Plusieurs grands bacs sont tenus prêts pour la traversée, et nous nous y entassons avec nos bagages. Tous japonais, mes compagnons de route, bien que quelques-uns, lancés dans le progrès occidental, portent jaquette et chapeau melon. Il est environ dix heures ; un petit vent froid nous saisit sur cette rivière. Derrière nous, dans le lointain, on aperçoit encore le grand cône étrange du mont Fusi-Yama avec sa cime blanche de neige ; et on l’a tellement vu et revu, au fond de tous les paysages peints sur papier de riz, qu’il suffirait à lui seul pour donner l’indication du Japon si on l’avait perdue.

Des bateliers, en longues robes bleues bariolées de grecques blanches, nous passent assez lestement, en poussant du fond avec des perches. Et, sur la rive opposée, nous attend un autre train où nous reprenons machinalement nos mêmes places. — Encore mes voisins de tout à l’heure ; nous échangeons, en nous retrouvant, des saluts discrets ; — le colonel m’offre une cigarette.

Et le train file, toujours en plaine avec des montagnes bleuâtres à l’horizon.

Vraiment ce pays ressemble à notre France d’automne : des bois au feuillage jauni, et des vignes vierges courant çà et là en guirlandes rouges ; par terre, des graminées sèches et des scabieuses. Seuls, les laboureurs qui travaillent aux champs diffèrent, avec leurs figures jaunes d’Asie et leurs manches pagodes en coton bleu.

Bientôt deux heures. Une grande ville paraît, le train s’arrête :

— Utsunomya ! Tout le monde descend de voiture ! (Cela se crie en japonais naturellement.)

Il fait déjà plus frais qu’à Yokohama : on sent le changement de latitude, et de plus nous nous sommes éloignés de la mer, — qui toujours réchauffe.

Au sortir de la gare, s’ouvre une rue large et droite, toute neuve, improvisée sans doute depuis l’installation du chemin de fer, mais très japonaise tout de même : boutiques de bonbons, de lanternes, de tabac et d’épices, avec beaucoup d’enseignes à bariolages étranges, beaucoup de banderoles flottant au bout de longues hampes ; maisons-de-thé en bois blanc bien neuf ; petites servantes drôles, aux aguets devant les portes, roulant des yeux en amande. Sur la voie, encombrement de chars-à-bras et d’hommes-coureurs.

Au milieu de cette foule nippone, notre train venu de la capitale jette un instant son déballage de jaquettes et de chapeaux melon, qui bientôt se disperse, se mêle, disparaît dans les magasins et les auberges.

Pas une minute à perdre, si je veux cette nuit même arriver à la Sainte Montagne, et coucher à Nikko, la ville des grands temples.

Du reste, les coureurs m’entourent : je suis seul Européen dans cette rue, et ils se disputent l’honneur :

— Nikko ! répètent-ils, très intéressés, Nikko ! au moins dix lieues ! — Je veux aller jusqu’à Nikko, et y coucher cette nuit ? Oh ! alors il va falloir des jambes choisies, et des hommes de relève, — et partir tout de suite, et payer cher. — Les plus vaillants me montrent leurs cuisses nues, très jaunes, en se donnant des claques pour me montrer que c’est dur. Enfin, après les contestations d’usage, le choix est fait et le marché conclu.

Déjeuner rapide et quelconque, dans la première maison-de-thé venue, mes hommes m’attendant à la porte.

Éternellement la même chose, ces maisons-de-thé japonaises : les petites baguettes, le riz, la sauce au poisson ; les innombrables tasses et soucoupes en fine porcelaine, où sont peintes des cigognes bleues ; les servantes, toutes jeunes et bien peignées, s’inclinant en perpétuelle révérence, leurs robes entre-bâillées sur ces gentilles poitrines où, d’un bout de l’année à l’autre, fourragent les voyageurs, l’été pour toucher des choses fraîches, l’hiver pour se chauffer les doigts.

Il n’est guère que deux heures et demie quand je m’installe sur mon char, d’une petitesse et d’une légèreté extrêmes. Dans un premier élan, mes coureurs, en poussant des cris, m’enlèvent avec une vitesse furieuse. Disparaissent alors sous un nuage de poussière, les auberges, les bariolages, la foule ; tout ce qui est l’avenue de la gare, et le quartier neuf. Puis nous franchissons un pont courbe, sur une rivière pleine de lotus, et le vieux Utsunomya défile à son tour ; ici, des rues tortueuses, des maisonnettes en bois noirâtre où se fabriquent activement d’innombrables petites choses drôles : socques à patins pour les dames, cerfs-volants pour les demoiselles, bonbons, lanternes, parasols et guitares.

C’est très grand, très étendu et, malgré tout, cela passe vite et nous voici dehors dans la campagne.

Beau soleil sans chaleur ; temps de novembre, lumineux et cependant mélancolique.

Après deux ou trois kilomètres de chemins ordinaires, à travers une plaine cultivée, nous nous engageons enfin dans cette route unique au monde, qui fut tracée et plantée il y a cinq ou six ans pour mener à la Montagne Sainte les longs cortèges funéraires des empereurs. Elle est étroite, encaissée entre des talus qui font muraille ; son luxe incomparable est dans ces arbres gigantesques, sombres, solennels, qui la bordent de droite et de gauche en doubles rangées compactes. Ce sont des Cryplomérias (les cèdres japonais) assez semblables, pour les dimensions excessives et la rigidité de l’aspect, aux Wellingtonias géants de la Californie.

Il faut lever la tête pour apercevoir leur feuillage triste, qui forme une voûte close, à peine ajourée. A hauteur de regard humain, on ne voit que des racines comme des serpents, que des troncs comme des colonnes monstrueuses, si serrés qu’ils se soudent quelquefois les uns aux autres par la base, à la manière de ces piliers doubles ou triples soutenant des églises. En pénétrant là-dessous, on est saisi par une sensation d’humidité froide, et la lumière baisse, devient comme un crépuscule vert. On éprouve aussi une impression d’imposante grandeur, qui, au Japon, est une impression rare, et l’imagination s’inquiète vaguement de savoir si longue cette sorte de nef sans fin, qui fuit toujours à perte de vue dans une demi-obscurité et qui, paraît-il, va continuer de se dérouler ainsi toute pareille pendant six ou sept heures, pendant dix lieues.

— Nous ne rencontrerons presque personne, disent mes coureurs, parce que la saison est trop avancée pour les pèlerinages, et que là-bas, en approchant de Nikko, le chemin défoncé par les pluies est déjà bien mauvais.

Jusqu’ici, pourtant, nous roulons à merveille et très vite, sur un sol de galets gris. Peu de voyageurs, en effet ; de loin en loin, nous croisons deux ou trois petits chars comme le mien, qui se suivent en caravane, ou bien un groupe de piétons, gens du centre, circulant pour leurs affaires ; puis, pendant des kilomètres, plus personne dans l’interminable avenue sombre.

Quelquefois, très rarement, nous traversons un hameau, qui est bâti tout au bord de la route et forme un petit bout de rue, écrasé sous ces cèdres toujours droits et immenses. Ce sont des auberges, pauvres, d’étrange aspect, des relais échelonnés pour les coureurs sur ce long parcours. Les maisonnettes ont des jardins où poussent de ces surprenants chrysanthèmes japonais plus larges et plus hauts que nos tournesols.

Les gens me regardent beaucoup. Des enfants viennent à ma rencontre, disant, avec de gentils sourires, ce : — Oh ! ayo ! qui est leur salutation de bienvenue ; d’autres, qui n’ont jamais vu d’Européen, se sauvent.

Aux environs de chaque hameau, un peu à l’écart des habitations humaines, on est sûr de rencontrer un lieu consacré aux Esprits, aux mânes des morts, à l’incompréhensible au-delà qui épouvante. C’est sous quelque bouquet d’arbres antiques, dans quelque bas-fond bien ombreux ; il y a là deux ou trois gnomes en granit assis sur des sièges en forme de lotus ; ou bien des petites niches en bois, d’un aspect funéraire extrêmement singulier et inquiétant. Tout est étrange, dans ces recoins à prières.

De village en village, il semble que le caractère du vieux Japon s’accentue plus fortement.

Et toujours, après ces maisonnettes très vite disparues, la colonnade énorme des cèdres, la haute et étroite nef de branches reprend sa monotonie ; il y fait froid et presque noir.

Au début, la route était bonne ; elle est maintenant très défoncée, inégale, boueuse, et les ruisseaux, qui d’abord couraient discrètement de chaque côté, prennent des allures de torrents pour envahir la chaussée.

Nous nous élevons vers le plateau central par une pente insensible. Le pays, aperçu par échappées entre les troncs des cèdres, a changé de nature : plus de champs cultivés comme du côté d’Utsunomya ; nous sommes au milieu des bois. Les arbres ressemblent à nos chênes, à nos ormeaux, l’automne les a déjà pas mal dépouillés et jaunis, et ils font reflet de broussailles mourantes, à côté de ces alignements de cèdres droits qui les dominent de toute leur verdure éternelle.

Voici que peu à peu l’avenue obscure s’éclaire, d’une façon superbe et inattendue : c’est le soleil qui est à présent très bas, très près de disparaître, et qui pénètre par en dessous, jetant, par tous les intervalles des troncs énormes, ses gerbes d’or rouge.

Bientôt cela devient quelque chose de magique. Du côté du couchant, le bois jauni, aux feuilles rares est tellement imprégné, tellement transpercé de lumière dorée, que, vu du couloir d’ombre où nous sommes, il a l’air d’être en feu. Et ces grands arbres de la route, ces grands piliers lisses, déjà rougeâtres par eux-mêmes, prennent des reflets de braise ardente. Par terre les ombres allongées alternent avec les lumières, font des séries de raies noires et de raies d’or, qui se prolongent en avant de nous, indéfiniment. Et tous les lointains de la voûte sont traversés de grands rayons comme ceux qui entrent le soir par les vitraux dans l’obscurité des églises. On dirait, dans un temple primitif, un embrasement d’apothéose…

C’était très éphémère, et déjà cela baisse, cela va s’éteindre.

Pendant que cela brille encore, passent en silhouettes noires, en ombres chinoises, à la lisière du bois lumineux, sur le haut des talus qui nous en séparent, cinq ou six chars où sont assises des dames à profil plat, ayant beaucoup d’épingles plantées dans des chignons très hauts. Elles voyagent en sens inverse, les belles, et sont tout de suite perdues dans les lointains d’où nous venons.

Et puis, après cet éclat suprême, cette illumination d’adieu, le jour finit. Brusquement l’ombre revient, plus épaisse, presque sinistre. Tout est éteint, le soleil est couché. Et aussitôt il semble que le froid ait augmenté, le silence aussi, sous cette voûte infiniment longue.

Impossible de continuer d’ailleurs ; mon char cahoté, embourbé, n’avance plus.

Nous allons essayer de faire comme ces dames de tout à l’heure, plus avisées que nous, qui voyageaient à côté de l’avenue, le long du bois.

On est moins mal en effet ; une fois sorti de cette route encaissée, le sol est moins détrempé et on y voit plus clair. Tant que dure le long crépuscule de novembre, nous roulons encore vite en côtoyant l’allée majestueuse dans une espèce de sentier latéral où mon char s’emplit de feuilles mortes, et où les arbres du bois de temps en temps me fouettent la figure de leurs branches. Beaucoup d’autres voyageurs ont déjà fait comme moi, du reste, car il y a des ornières profondes tracées par les roues sur la mousse.

Et naturellement cette tombée de nuit d’automne, me prenant si loin, dans la solitude de ces chemins, commence à me serrer un peu le cœur. Par instant, j’ai des impressions de France : ces senteurs dont l’air froid est imprégné, ces mousses, ces feuilles jaunes, ces scabieuses par terre… j’ai beaucoup connu jadis des choses analogues… C’était dans les bois familiers à mon enfance, dans ces chers coins où, depuis tant d’années, je n’ai plus revu l’automne, — l’automne, les soirs d’automne qui me causaient alors des mélancolies bien plus profondes, ayant des dessous bien plus insondables que mes mélancolies d’aujourd’hui…

Nous devons être maintenant dans le voisinage de quelque hameau, car voici un de ces recoins voués au surnaturel comme nous en avons déjà rencontré en plein jour. Dans ce Japon frivole, il y en a pourtant beaucoup, de ces recoins-là, et toujours si bien choisis, si bien trouvés, dans des creux de terrains, à des carrefours solitaires, sous les arbres les plus hauts et les plus sombres. Dans celui-ci, qui passe près de nous aux dernières lueurs crépusculaires, il y a des tombes, de pauvres tombes sauvages, cherchant la protection, groupées le plus près possible d’un petit portique consacré aux dieux. C’est comme, dans nos cimetières de village, ces tombes qui se pressent autour de l’église ; seulement, chez nous, ces morts, dans les préaux religieux, fécondent nos chênes, nos herbes, nos fleurettes de France ; tandis qu’ici, ces corps jaunes, composés d’autres essences, donnent dans la terre japonaise d’autres plantes, des bambous, des cryptomérias, des lotus. Là est toute la différence, mais c’est toujours la même suprême prière, aboutissant au même néant.

La nuit vient tout à fait, et nous trouve dans l’humidité de ces bois, sous les branchages effeuillés, longeant toujours l’allée des cèdres. Le sentier est de plus en plus impraticable ; c’est devenu peu à peu une boue molle, où l’on enfonce, et que traversent en tous sens les racines de ces arbres géants qui bordent l’avenue. Mes coureurs ont ralenti leur allure, mais vont tout de même au pas gymnastique, et, d’une racine à l’autre, mon petit char sautille comme une paume.

On n’y voit plus. Il me semble qu’il y a longtemps, longtemps que nous courons dans ce même bois, respirant cette même senteur d’automne, frôlant toujours ces mêmes plantes, ces mêmes branches. Des trous, des glissades, des fondrières. De tant de cahots, une fatigue me vient peu à peu, un engourdissement, un mal de tête. Essayons de reprendre l’allée, où cependant les ruisseaux débordés font une musique croissante, dans le silence nocturne.

Nuit noire, nuit compacte, sous cette voûte où nous voilà redescendus. Par terre, c’est de l’eau, mais on est moins secoué, et nous continuons de courir en lançant des éclaboussures. Notre lanterne ronde qui danse est comme un pauvre petit feu follet, tremblotant, mouvant, incapable de percer toute cette épaisseur de noir humide, que les cèdres condensent sur nos têtes…

Sept heures seulement ! Il n’y a encore que quatre heures et demie que nous sommes en route ; il est nuit close depuis longtemps. Tout à coup, mes coureurs s’arrêtent, se concertent à voix basse, et me déclarent qu’ils n’iront pas plus loin. Ils vont m’emmener coucher avec eux dans un village qu’ils connaissent par là, dans une auberge, et demain matin au petit jour, nous repartirons.

— Ah ! non, par exemple ! Jamais !

D’abord je fais mine d’en rire. Puis, devant leur entêtement, je me révolte, je m’indigne, je menace de ne pas payer, d’aller chercher les magistrats, de faire plusieurs choses terribles. Un moment ennuyeux à passer, pendant lequel je sens parfaitement l’impuissance de mes moyens pour sévir ; car, en somme, je suis à leur merci, sans arme, dans un lieu perdu, entouré de choses inconnues et d’obscurité.

Ils obéissent enfin, allument une seconde lanterne éclairant mieux et se remettent à trotter, d’une allure de mauvaise humeur, en rechignant. Encore quatre lieues : nous n’arriverons guère qu’à dix ou onze heures du soir.

Cahin-caha, nous avançons bien péniblement. Nos lanternes nous font vaguement voir, de droite et de gauche, des talus en murailles, des racines qui se tordent et s’enchevêtrent comme un peuple de serpents échelonnés le long de la route ; de temps en temps, elles jettent aussi des lueurs un peu plus haut, sur les bases de ces grandes colonnes irrégulières qui se perdent ensuite dans l’obscurité profonde de la voûte.

Autour de nous, les bruissements d’eau augmentent toujours, et quelquefois nous nous arrêtons, complètement pris, complètement embourbés dans le gâchis noir ; alors les coureurs raidissent leurs muscles de jambes, poussent des cris ; je saute à bas pour alléger mon char, les aider, et nous finissons par repartir.

Vers neuf heures, un hameau passe assez vite ; c’est comme une image furtive, sortie de quelque lanterne magique que l’on aurait allumée un instant pour rompre la monotonie d’une trop longue nuit. Les maisonnettes sont closes, mais, sur leurs panneaux de papier, les lampes du dedans projettent des silhouettes humaines très caractéristiques : des figures plates fumant des pipes minces, des chignons japonais. Et puis, au bout de la pauvre petite rue, avant que nous rentrions dans la solitude noire de la route, nos lanternes nous révèlent en courant deux monstrueuses bêtes de granit, deux grimaces horribles assises devant une entrée sombre ; je reconnais cela : c’est le refuge pour les âmes de ces bonshommes entrevus en ombres chinoises, c’est la pagode où ces gens prient…

Encore la même nuit épaisse et l’oppression de cette même voûte interminable. Et dire que ces choses seraient très riantes peut-être, vues par un beau matin printanier ! Par cette soirée de novembre, il me semble être roulé dans un souterrain sans issue, n’aboutissant nulle part, et j’ai des envies de revenir en arrière, de m’échouer dans n’importe quel village, comme ils le voulaient tout à l’heure, dans n’importe quelle auberge pour me chauffer, m’étendre, voir des mousmés rieuses, manger du riz, dormir…

Et puis j’aimerais mieux être à pied, courir moi aussi derrière mon char ; j’aurais moins de cahots et moins froid. Mais cela blesserait mes hommes dans leur amour-propre de coureurs ; dès que je mets pied à terre, ils me prient de me rasseoir.

Dix heures et demie. Comme des chevaux sentant la remise, ils vont plus vite. Et enfin, enfin, des feux apparaissent là-bas, là-bas, des lanternes de couleur : Nikko ! Nikko, au but du tunnel des cèdres !

Nikko ! Oh ! jamais petit Poucet perdu dans la forêt n’accueillit avec plus de joie la lueur de la maison de l’ogre, que nous, cette nuit, les feux de cette ville inconnue.

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