Chapitre 2
Une surprise à l’arrivée : ce Nikko est un village, rien qu’un village comme tous les autres de la route. Moi qui avais lu dans des livres très gros et d’aspect sérieux que c’était une ville de trente mille âmes ! J’ai un moment de défiance : est-ce que mes coureurs m’auraient égaré, par hasard ?
Devant une maison-de-thé encore ouverte, ils arrêtent mon char et nous entrons.
Dès l’abord, on voit bien cependant que cette maison n’est pas l’auberge d’un village quelconque : les gens ont de grandes manières ; l’hôte, l’hôtesse, les servantes, tout le monde, dès que je parais, se met à quatre pattes, en faisant casse-cou, le front contre le plancher ; et puis les vases de bronze remplis de braise, devant lesquels je me chauffe les mains bien vite, ont des formes d’une élégance distinguée ; enfin, les plafonds, les boiseries savonnées, les nattes sont partout d’une blancheur extrême,
Trois jeunes servantes, bien peignées, mais qui s’endorment, viennent m’enlever mes chaussures salies et je monte avec elles, par un petit escalier ciré luisant comme miroir, jusqu’à la chambre d’honneur du premier étage où tout est blanc comme neige.
C’est parfait. Nous logerons dans cette maison-de-thé, mes coureurs et moi, pendant notre séjour à Nikko. Je fais le prix d’abord, pour éviter l’impudente volerie d’usage, et je commande le souper.
Pendant qu’on me cuisine en bas toutes sortes de petits mets drôles, les jeunes servantes viennent alternativement me tenir compagnie, me conter des mièvreries charmantes mêlées d’éclats de rire. Et j’estime, ce soir, après tant d’heures passées dans le froid sombre de la route, qu’on est voluptueusement bien, à écouter rire des mousmés aux yeux de chat, étendu sur des nattes fines, la tête soutenue par un coussin de velours noir, les pieds posés contre un brasero de bronze orné de monstres chimériques, dans l’atmosphère tiède et imprégnée de sandal d’un appartement où il n’y a rien — que, sur un trépied, un vase étrange d’où s’élance un svelte bouquet de chrysanthèmes.
L’appartement, cela va sans dire, n’a que des parois en papier. Sur deux de ses faces, un papier opaque formant de grands panneaux pleins. Sur les deux autres un papier mince, soutenu par un quadrillage en bois léger qui le divise en une infinité de petits carreaux transparents ; c’est par là que, dans le jour, arrive la lumière ; ces châssis délicats sont du reste mobiles, peuvent s’ouvrir comme nos fenêtres vitrées et donnent sur des vérandas que l’on ferme la nuit par des panneaux en bois plein, suivant l’usage universel des maisons japonaises. Près de moi, sur le plancher, pose une petite guérite, en papier également, haute comme un théâtre à guignol ; elle renferme la lampe qui brûlera jusqu’au matin, à demi voilée, veillant sur mon sommeil, éloignant de moi les mauvais Esprits qui flottent toujours dans l’obscurité. Avec le vase de fleurs et les nattes blanches, c’est tout ce que contient ma chambre à coucher. Pour orner les murs, quelques longs tableaux étranges, peints sur des bandes de soie et montés sur des baguettes en bambou, descendent du plafond ; ils représentent des guerriers, livrant des batailles terribles auxquelles s’intéressent les monstres du ciel, tous penchés pour regarder à travers les nuages…
Très laides, ces pauvres petites qui me tiennent compagnie ; l’envie de dormir leur diminue encore plus les yeux, et elles sont tout en joues, en grosses joues pâlottes. Mais elles ont tant de grâce précieuse, de si jolies mains d’enfant et de si adorables chignons montés !…
Enfin, voici mon souper qu’elles m’apportent à deux, avec mille façons mignardes. Sur des plateaux à pied, en laque rouge, c’est une série de petites tasses couvertes, de petites assiettes couvertes, et des rechanges de bagnettes pour manger les choses contenues dans cette fine vaisselle de porcelaine.
Qu’est-ce qu’il peut bien y avoir dans les mignonnes tasses et les mignonnes assiettes ?… Ah ! voilà : pour me faire une gentille petite farce, on ne me le dira pas, il faudra que je devine, et, avec leurs petits doigts qui se manièrent, elles soulèvent à demi les couvercles, bien vite les referment comme si elles craignaient d’en laisser échapper des oiseaux, et se trémoussent et minaudent : non, non, non, bien sûr, elles ne me le diront pas…
Est-ce assez délicieux au moins, ces rires, ces devinettes ! Mais je suis fort en peine, moi, et je donne ma langue aux chats, car il y a certainement, sous les jolis couvercles, d’indéfinissables choses, ayant des goûts impossibles à prévoir.
C’est d’abord un mimono (autant dire une espèce de soupe, mais je conserve le mot japonais qui me semble en lui-même d’une préciosité intraduisible). Donc, un mimonotrès liquide, dans lequel flottent deux ou trois petites algues d’un vert de vert-de-gris, deux ou trois champignons gros comme des noisettes et un microscopique poisson, d’un demi-pouce de longueur, vidé et bouilli. Pas de pain ni de vin, naturellement ; ce sont choses tout à fait inconnues ; j’ai, pour boire, de l’eau tiède mélangée d’un peu d’eau-de-vie de riz.
Au dessert, après l’énorme platée de riz traditionnelle, quand j’en suis aux infiniment nombreuses et petites tasses de thé, la conversation ayant langui, une des jeunes servantes agenouillées près de moi tombe tout à coup le nez en avant, vaincue par le sommeil. Alors, c’est un fou rire général dans la maison ; l’hôte et l’hôtesse, qui n’étaient pas présents, montent pour se faire conter la chose ; on en informe aussi mes coureurs qui soupent en bas, et d’autres voyageurs déjà endormis dans des chambres voisines ; bientôt tout le monde en est pâmé…
— Ah ! eh bien ! à présent je demande à me coucher, par exemple…
A me coucher ? je veux me coucher ? De plus en plus drôle, en vérité ! Croirait-on que ces jeunes servantes avaient deviné que ça allait bientôt finir par là et qu’elles avaient précisément tout disposé en conséquence, et que tout est derrière la porte et prêt à servir. Comment ne pas rire d’une si heureuse rencontre de nos pensées ?
Les mousmés assistent à mon petit coucher, s’informent de l’heure à laquelle il faudra m’éveiller demain, baissent la lampe, éloignent les fleurs, s’attardent à mille détails, plus du tout endormies, mais lentes à se retirer, comme nourrissant un secret espoir d’être un peu retenues.
Cependant les voilà parties, un panneau de papier se referme sur elles, et je reste seul.
Elles rôdent longtemps encore à l’extérieur de la véranda, en promenant des lampes. Et, sur les châssis de papier mince, je vois passer et repasser en ombres chinoises leurs belles coques de cheveux piquées d’épingles, et leurs petits bouts de nez camus. Tout cela pour me faire bien comprendre qu’elles sont encore sous les armes, au cas où j’aurais besoin de les rappeler pour quelque service plus spécial. Mais non, j’ai vraiment tout ce qu’il me faut, merci ; et je ne désire plus rien, que dormir.
A la fin, le silence se fait dehors, l’obscurité aussi : les mousmés se sont lassées. La maison-de-thé, que mon arrivée avait tenue en éveil à une heure indue, s’est endormie profondément, comme le village et comme les grands bois d’alentour. A présent que c’est fini, tous ces rires, un immense calme solennel, qui enveloppait déjà ce pays perdu, pénètre peu à peu ma chambre, où la lampe discrète, dans sa guérite de papier, éclaire vaguement les images du mur, les guerriers qui se battent, et les chimères qui, du haut des nuages, les regardent.
Un bruit lointain, continu, que j’avais remarqué tout à l’heure, augmente de minute en minute, maintenant que les petites voix humaines se sont tues et que les mouvements ont cessé : on dirait des torrents, des cascades…
L’air un peu lourd, chauffé par les braseros de bronze, se refroidit ; on sent que la nuit de novembre doit être piquante dehors, avec sans doute de la gelée blanche sur les toits.
Le bruit de cascades s’affirme de plus en plus ; il semble s’être rapproché, il est devenu très net dans ce silence.
Il me berce, et je m’endors, — en songeant à cette Sainte Montagne qui est là tout près, à ces mystérieuses merveilles que je verrai demain.
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