Chapitre 3
— Oh ! ayo !
— Oh ! ayo !
— Oh ! ayo !
Par l’entre-bâillement d’un panneau de papier qui vient de glisser sur ses rainures, ce même bonjour matinal m’est dit sur trois tons différents, par trois petites figures comiques, inclinées en révérences extrêmes.
Mon Dieu, dans mon rêve interrompu, je ne me rappelais plus du tout que j’étais dans un village du Japon central, et, au réveil, ce pays me fait l’effet d’être le plus amusant du monde.
Elles ajoutent, les petites servantes, de leur voix rieuse : Rokoudji-han ! (Il est six heures et demie !) — Oh ! il doit être plus que cela même, car il fait déjà bien jour.
Puis les voici qui ouvrent bruyamment tous les panneaux de bois du dehors, et, après, comme si ça ne suffisait pas, tous les panneaux intérieurs en papier mince, me livrant ainsi à l’air glacé du matin, à l’éblouissante lumière du soleil qui se lève. En un tour de main c’est fait, ma chambre est démontée, n’a plus que deux faces sur quatre ; je suis au plein vent.
Au Japon, le lever est impitoyable, même en hiver, et c’est en somme une façon comme une autre d’abréger un moment toujours ennuyeux.
Pour moi surtout, qui suis arrivé hier dans l’obscurité épaisse, comme si on m’avait amené les yeux bandés, c’est une surprise presque charmante que de tout voir apparaître ainsi, de cette manière brusque et imprévue. Il semble que ce rideau de la nuit se soit levé d’un seul coup, comme un rideau de théâtre, sur un décor préparé derrière et baigné dans la plus fraîche et la plus pure lumière d’or.
Au premier plan, le jardinet de la maison, avec ses rocailles, ses arbustes nains, ses pièces d’eau, ses pagodes en miniature. Derrière, un fond très haut, escaladant le ciel, un fond composé de montagnes aux dentelures bizarres, de forêts nuancées par l’automne. Et les premiers rayons du soleil, se promenant gaîment sur les cimesavec un bel éclat de rose.
Je reste saisi devant cette révélation subite d’une chose invraisemblablement jolie, et j’écoute une musique de cigales, bien inattendue, qui m’arrive de tous ces bois : comme si les bêtes mêmes, au Japon, refusaient de prendre l’hiver au sérieux, elles chantent, malgré le froid, et sont plus bruyantes à présent que les cascades, dont le fracas adouci semble s’être éloigné beaucoup.
Dans les maisons nippones, la toilette du matin est toujours très sommaire. Cela se fait dans la cour, tout le monde ensemble, à l’eau chaude, dans des cuves de cuivre. (C’est le soir ensuite, avant souper, qu’ont lieu les ablutions complètes, les grandes baignades quotidiennes.)
Le premier déjeuner est rapide aussi : pruneau vert, au vinaigre, saupoudré de sucre ; tasse de thé. Et je suis prêt maintenant, pour commencer mon pèlerinage aux grands temples.
J’ai hâte de sortir. Une des mignonnes servantes m’accompagnera jusqu’au bureau de l’état civil où l’on examinera mes papiers avec soin avant de m’admettre dans la Montagne Sainte.
Nous voici donc tous deux dans la rue, la mousmé et moi, au frais matin lumineux, les boutiques ouvrant partout leurs panneaux à glissières.
Un tout petit village ; une rue large mais unique, continuant toujours cette même route que j’ai suivie depuis Utsunomya pendant dix lieues. Mais, plus de ces cèdres écrasants sur nos têtes ; nous sommes à ciel ouvert, respirant un air beaucoup plus vif qu’à Yeddo, plus froid aussi : le bon air épuré des régions élevées. Presque toutes les maisonnettes sont occupées par des marchands de peaux d’ours gris (les montagnes sont pleines de ces bêtes) et de peaux d’une espèce de putois jaune. Il y a aussi des auberges, pour les pèlerins, qui, paraît-il, sont nombreux au printemps, et des boutiques d’objets de piété, de petits dieux taillés dans le bois blanc des arbres de la forêt sainte.
La rue suit une légère pente ascendante et, de chaque côté, par-dessus les maisons toujours basses, apparaissent les vertes montagnes, très rapprochées, montant à de grandes hauteurs dans le ciel clair.
A l’état civil, il faut parlementer longuement avec des vieux bonshommes accroupis devant des tablettes à écrire. Souriants, toujours courbés en saluts profonds, ils examinent mon passeport, le permis spécial du Mikado qui m’a été délivré à l’ambassade pour visiter les temples, et se concertent sur le péage exorbitant qu’ils vont exiger de moi. Puis ils me donnent un guide, que je garderai jusqu’au soir, et me griffonnent, du bout de leurs pinceaux, sur des papiers de riz, différents petits mots de passe pour les bonzes gardiens : ça me coûtera très cher, mais j’aurai le droit de tout voir.
Un remerciement à la jeune servante qui me quitte avec une révérence exquise, et enfin, je me dirige avec mon guide vers ce lieu de repos et de splendeur qui est le but de mon voyage.
Au bout de cette rue, elle se dresse là tout près, la Sainte Montagne, couverte d’un manteau de verdure sombre ; d’où nous sommes, elle semble encore n’être qu’une épaisse forêt de cèdres.
Le village finit juste à ses pieds, mais il en est séparé par un torrent large et profond, qui roule avec un fracas de fureur sur un chaos de roches effondrées.
Deux ponts courbes sont jetés très haut au-dessus de ces eaux bouillonnantes : l’un, en granit, le pont des pèlerins, le pont de tout le monde, celui par lequel nous allons passer ; l’autre, là-bas, le merveilleux, interdit aux simples humains, qui fut construit il y a cinq siècles pour les empereurs d’alors et leurs étonnants cortèges ; tout en laque rouge, que le temps n’a pu ternir ; soigné comme un meuble de salon, celui-ci, et revêtu de garnitures en bronze, finement ciselées et dorées. Il est soutenu en l’air par une sorte d’échafaudage qui prend pied dans les profondeurs du lit de ce torrent ; on dirait des poutres grises, et ce sont de longues pièces de granit passées en clefs les unes dans les autres, assemblées en charpente. Malgré ces solides jambes de force sur lesquelles il s’appuie, il conserve un air de légèreté extrême.
En franchissant le pont de tout le monde, quand j’arrive en son milieu, je m’arrête pour admirer la courbe de ce pont de luxe qui se dessine, surprenante d’élégance, sur les lointains sauvages du pays d’alentour : le torrent gronde en dessous dans un creux sinistre, en répandant une vapeur blanche, et, derrière, c’est un fond bleuâtre de forêts et de montagnes où ne s’aperçoit aucune trace humaine. Alors, me rappelant certaines vieilles images conservées dans des pagodes, je cherche à reconstituer, au milieu de ce décor immuable, les cortèges d’autrefois défilant sur cet arc de laque rouge ; les masques de guerre, les princes effrayants dans leur bizarrerie magnifique ; les empereurs qu’il ne fallait pas voir, autour desquels des « guerriers à deux sabres » faisaient voler les têtes des curieux qui regardaient ; toute cette pompe inouïe du vieux Japon, qui est à jamais disparue et qui excède nos conceptions d’aujourd’hui.
Arrivés à l’autre rive, nous posons enfin le pied sur le versant même de la Sainte Montagne, nous entrons dans la forêt consacrée. Ici les cèdres, pareils à ceux de la route d’hier, ayant ce même aspect de colonnes de temple, ce même élancement gigantesque, sont innombrables et recouvrent tout de leur ombre ; une fraîcheur plus pénétrante, plus humide, nous prend là-dessous, en même temps que le soleil nous quitte et que la lumière décroît, subitement. Partout nous entendons les bruissements d’une eau glacée, qui ruisselle des cimes en mille cascades petites ou grandes, en torrents, ou bien en simples filets cachés sous l’épaisseur des mousses ; c’est l’éternelle musique qui berce les empereurs morts ; l’été, paraît-il, elle s’adoucit beaucoup, jusqu’à n’être plus qu’un murmure ralenti ; dans cette saison d’automne, elle reprend comme un grand ensemble d’orchestre, sur un mouvement accéléré, en fugue générale. Dans toute la description que je vais essayer de faire maintenant, je voudrais pouvoir rappeler à chaque ligne le bruit de ces eaux, que l’on devine si froides, et la voûte de ces feuillages d’un vert noirâtre étendue au-dessus des choses, et cette pénombre toujours, et cette sonorité profonde de dessous bois…
Nous montons par une imposante allée, entre deux rangs de cèdres, et déjà commencent à paraître çà et là, dans les intervalles des branches, des fragments de hautes toitures contournées, compliquées, en bronze noir semé de rosaces d’or ; c’est tantôt un angle, tantôt une corne, ou bien un sommet de tourelle, une arête courbe quelconque sur laquelle s’alignent des légions de chimères d’or. Tout cela monte sous l’ombre mystérieuse des arbres avec une apparence de désordre ; on dirait quelque ville, d’une splendeur inouïe et d’une architecture très rare, qui serait ensevelie pêle-mêle sous cette verdure.
Un premier temple, auquel nous nous arrêtons. Il est dans un lieu un peu dégagé, dans une sorte de clairière. On y monte par un jardin en terrasses superposées ; jardin avec rocailles, pièces d’eau et arbres nains aux feuillages violacés, jaunes ou rougeâtres.
Le temple, très vaste, est tout rouge, d’un rouge de sang ; une énorme toiture, noir et or, retroussée aux angles, semble l’écraser de son poids. Il en sort une musique religieuse, douce et lente, interrompue de temps en temps par un effroyable coup sourd.
Il est ouvert en grand, ouvert sur toute sa façade à colonnes ; mais l’intérieur en est masqué par un vélum blanc, immense. Le vélum est en soie, orné simplement, dans toute son étendue blanche, de trois ou quatre larges rosaces héraldiques noires dont le dessin très simple a je ne sais quoi de distingué et d’exquis, et, derrière cette première tenture, à demi soulevée, des stores légers en bambou sont abaissés jusqu’à terre.
Nous montons plusieurs marches de granit, et mon guide pour me faire entrer, écarte un pan du voile ; le sanctuaire apparaît.
Au dedans, tout est laque noire et laque d’or, laque d’or surtout. Au-dessus de l’enchevêtrement compliqué des frises d’or, s’étend une voûte à caissons, en laque ouvragée, noir et or. Derrière la colonnade du fond, la partie reculée où sans doute se tiennent les dieux, est cachée par de longs rideaux en brocart, toujours noir et or, dont les plis rigides tombent du haut jusqu’en bas. A terre, sur les nattes blanches, sont posés de grands vases d’or d’où s’échappent des gerbes de lotus d’or aussi hauts que des arbres. Et enfin, du plafond, pendent comme des serpents morts, comme des cadavres de boas monstrueux, une quantité d’étonnantes « chenilles » de soie, d’une grosseur de bras humain, teintes de blanc, de jaune, d’orangé, de brun rouge et de noir, en nuances bizarrement dégradées comme on en voit sur la gorge de certains oiseaux des îles.
Des bonzes psalmodient dans un coin, assis en rond, autour d’un tambour à prières qui pourrait les contenir tous. Ils chantent des espèces de strophes sans cesse reprises sur le même air mélancolique ; chaque couplet, avant de finir, se prolonge en agonie, se traîne comme un souffle, comme un souffle mourant qui tremble, en même temps que les têtes s’abaissent toujours plus vers la terre, — puis s’arrête brusquement sur un coup du gigantesque tambour. Et alors les têtes se relèvent et le couplet suivant commence, tout pareil, pour se terminer bientôt de la même surprenante manière.
Évidemment ce temple, bien que semblable à ceux d’il y a un millier d’années, est complètement neuf : ses ors sont étincelants, sa magnificence est toute fraîche.
Son luxe rayonne tranquillement, éclairé par une lumière atténuée qui lui donne un aspect de rêve. Entre les colonnes de laque, à travers le tamisage des stores de bambou, apparaît, voilé, le très bizarre jardin extérieur, avec ses arbustes rouges ou violets au soleil du matin, et par derrière se dessinent les grands horizons sauvages, les montagnes et les forêts.
La musique des prêtres continue de se traîner, avec la monotonie inquiétante, avec la persistance d’une incantation qui serait assurée d’agir à la longue et d’en venir à ses fins mystérieuses. Et c’est une des scènes les plus idéalement japonaises qui m’aient jamais frappé l’esprit ; mon impression diffère de celles que j’avais éprouvées jusqu’à aujourd’hui, dans les vieux temples où il fallait un effort pour retrouver, à travers la poussière, ce passé qui semblait si loin ; ici pour la première fois, j’ai le sentiment d’avoir pénétré au cœur même de ce pays étrange, mais dans son cœur en pleine vie, en pleine activité d’art, de rites et de religion. Mon imagination est consciente de la présence cachée de ces idoles, sans doute monstrueuses, qui, derrière les longs rideaux de brocart, doivent deviner le paysage lumineux d’alentour, et sourire à la fraîcheur matinale, sourire à cette première prière de la journée qui leur arrive si tremblante et légère… Quelque chose de très solennel, de vaguement effrayant, d’incompréhensible surtout, plane dans ce lieu splendide, comme chaque fois qu’il y a rapprochement avec les dieux, quels que soient leurs noms, ou avec le Dieu unique, sous quelque forme qu’on l’adore.
Cependant, l’un des bonzes qui psalmodiaient se détache du groupe, vient à moi, examine mes papiers, puis m’invite à me déchausser et à le suivre. Par un passage latéral, où sont peints sur soie, avec d’horribles détails, tous les supplices de l’enfer, il m’emmène derrière les tentures lourdes et magnifiques, dans la partie intérieure réservée aux dieux.
Ici, il fait presque nuit. La lumière très rare vient d’en bas, se glisse en filets rasant le sol par-dessous les épais voiles de brocart ; aussi la région élevée avoisinant la voûte est-elle perdue dans du noir profond. Le lieu très vaste me paraît, à première vue, encombré par trois lotus d’or, larges comme des bases de tours, dont les feuilles luisent comme de grands boucliers dans la pénombre : je connais depuis longtemps ces trônes des dieux, et levant la tête, je cherche à distinguer dans l’obscurité d’en haut les personnages qui doivent être assis sur ces fleurs. D’abord je vois briller leurs genoux énormes ; puis, mes yeux s’habituant davantage, les trois idoles d’or, gigantesques, se dessinent pour moi, écrasantes de hauteur, dans ces ténèbres voulues : c’est Kicanon-aux-onze-visages-et-avec-mille-bras, Kimnon-à-tête-de-cheval, et Amiddah-Nioraï à la figure ricanante et horrible. Les têtes et les nimbes, en or bruni, sont à peine visibles, on les devine plus qu’on ne les aperçoit ; des reflets indiquent le dessous des arcades sourcilières et des narines, l’émail des yeux, et les dents pointues d’Amiddah, que découvre son mauvais rire ; son nimbe à lui est tourmenté, tandis que les nimbes des deux autres sont calmes, il semble agité par un vent terrible et entouré de flammèches d’enfer.
La musique qu’on leur fait à tous trois derrière les voiles, et qui nous arrive ici assourdie, est maintenant changée : c’est devenu une mélopée rapide, sautillante, accompagnée des claquements d’une de ces grosses mâchoires de bois, en forme de gueule de monstre, qui sont en usage dans les cérémonies pour réveiller l’attention des dieux distraits…
Mon guide me presse de partir. Il trouve que je m’attarde beaucoup trop dans ce temple de l’entrée, qui n’est rien, paraît-il, auprès des étonnements échelonnés plus haut.
Et nous sortons par une porte du fond, qui nous mène dans le jardin le plus singulier du monde : c’est un carré plein d’ombre, enfermé entre les cèdres de la forêt et la haute paroi rouge du sanctuaire ; en son milieu se dresse un très grand obélisque de bronze, flanqué de quatre autres plus petits, et couronné d’une pyramide de feuillages d’or et de clochettes d’or ; — on dirait, dans ce pays, que le bronze et l’or ne coûtent pas ; à profusion, on les emploie partout, comme chez nous les matériaux vils, le plâtre et la pierre. — Tout le long de cette muraille couleur de sang qui forme le derrière du temple, il y a, à hauteur humaine pour animer ce jardin mélancolique, une série alignée de petits dieux en bois, de toutes formes et de toutes nuances, qui regardent l’obélisque, les uns bleus, les autres jaunes, les autres verts ; les uns ayant des figures d’homme, les autres des figures d’éléphant : compagnie de nains d’un comique trop extraordinaire, qui n’égaie pas.
Pour nous rendre à d’autres temples, nous cheminons de nouveau sous bois, à l’ombre humide et obscure, dans les avenues de cèdres qui montent, descendent, se croisent en sens divers, et sont les rues de cette ville des morts.
Dans les allées, nous marchons sur un sable fin, semé de ces petits piquants bruns qui tombent des cèdres. Toujours en pente, elle sont bordées maintenant de rampes à balustres, en granit revêtu des plus délicieuses mousses : on dirait qu’on a garni toutes les mains-courantes avec un beau velours vert. Et, de chaque côté de la voie sablée, courent invariablement de minces ruisseaux, clairs et frais, qui joignent leur bruit de cristal à celui que font dans le lointain les torrents et les cascades.
A une hauteur de 100 ou 200 mètres, nous arrivons devant l’entrée de quelque chose qui doit être magnifique : au-dessus de nous, sur la montagne, dans le fouillis des branches, s’étagent des murailles, des toitures en laque et en bronze, avec un peuple de monstres, partout perchés et étincelants d’or. Devant cette entrée, il y a une sorte d’esplanade, d’étroite clairière où tombe un peu de soleil. Et voici que dans ce rayon lumineux passent, sur les fonds sombres, deux bonzes en costume de cérémonie : l’un, en longue robe de soie violette avec surplis de soie orange ; l’autre en robe gris perle, avec surplis bleu de ciel ; tous deux portant la haute coiffure rigide en laque noire dont l’usage est presque perdu. (Du reste les deux seuls êtres humains rencontrés par les routes pendant tout notre pèlerinage.) Ils se rendent probablement à quelque office religieux et, en passant devant l’entrée somptueuse, ils s’inclinent en saluts profonds.
Ce temple en face duquel nous sommes est celui de l’âme divinisée de l’empereur Yeyaz (XVIe siècle), qui est peut-être la plus merveilleuse des demeures de Nikko.
On y monte par une série de portes et d’enceintes, de plus en plus belles à mesure qu’on arrive plus haut, plus près du sanctuaire où l’âme de ce mort s’est retirée.
Cela commence par un lourd et énorme portique de granit. Puis on entre dans une première cour, dont la muraille relativement simple n’est qu’en laque rouge à rosaces d’or. Les grands cèdres poussent dans cette cour comme en pleine forêt et y entretiennent une ombre triste.
Des lampadaires d’une forme très spéciale (qu’on appelle au Japon toro) y sont alignés sur deux rangs. Je vais définir une fois pour toutes ces toro qui sont la base de l’ornementation pour les jardins sacrés et les avenues funéraires : des espèces de lanternes, posées sur des tourelles de cinq à six pieds de haut et surmontées de petits toits à angles retroussés qui sont une réduction en miniature des toits des pagodes. Les toro de cette première cour sont en granit ; la mousse, l’épaisse mousse des siècles les a tous coiffés d’un uniforme bonnet de velours vert. Un demi-jour bleuâtre descend d’en haut, glisse le long des troncs polis des cèdres, tombe ici sur toutes choses, atténue les couleurs, donne une vague impression de souterrain. Le principal ornement du lieu est une tour à cinq étages qui dépasse la cime des plus grands arbres et s’en va baigner dansle soleil sa pointe dorée : elle fut, dit l’histoire, offerte vers 1650 à l’âme de l’empereur mort, par le prince Sakai-Wakasa-no-Kami. Le nom de tour convient mal à cette extravagante superposition de cinq petites pagodes semblables, ayant chacune son toit courbe qui déborde outre mesure, tout hérissé de gargouilles, de cornes et de griffes ; la teinte générale du monument est le rouge sombre, le rouge sang rehaussé d’or ; mais, de près, on distingue une fine ornementation polychrome qui court du haut en bas ; de près, on s’aperçoit que les murailles de ces cinq étage sont de vrais musées de peinture et de sculpture ; dans l’épaisseur du bois fouillé à jour, se découpe tout un monde de dieux, de bêtes, de chimères, de fleurs ; une dentelle de petits êtres de toutes formes, figés là dans des attitudes vivantes.
Un grand portique vient ensuite : tout de bronze celui-ci, et d’une forme calme, reposante, orné discrètement de quelques rosaces d’or ; puis, des marches de granit et l’on arrive à la seconde enceinte, remplie de choses encore plus rares. Toujours l’ombre des cèdres ; ici comme dans la première cour, ils poussent en rangs serrés, les arbres géants ; leurs troncs lisses et droits, ayant çà et là des plaques de mousse, se dressent comme des obélisques et semblent amener d’en haut cette pâle lumière glissante qui fait briller doucement les choses splendides. En désordre, comme amoncelés, apparaissent des kiosques précieux en laque et en bronze, aux toitures luisantes, étoilées d’or et surmontées de lotus d’or. Ils ont les formes les plus étranges, les plus inusitées, les plus inconnues : les uns légers, d’une élégance raffinée et excessive ; les autres lourds, trapus, ayant pour angles des têtes d’éléphant et se ramassant sur eux-mêmes comme pour mieux enfermer des mystères. Cependant toutes les portes sont ouvertes, et on peut aller où l’on veut, il n’y a personne pour garder ces richesses. Par une ouverture basse, entre deux battants de cuivre ciselé, je me glisse au hasard dans l’un de ces kiosques qui est en bronze, en laque rouge et en laque d’or, et dont toutes les lignes architecturales, sont des courbes tourmentées. Ce que je vois là dedans est pour moi inexplicable : une sorte d’armoire circulaire ornée avec un goût funèbre, ayant forme de gigantesque lanterne et ne reposant sur le sol que par un pivot central, comme si elle était destinée à tourner ; et deux dieux de grandeur humaine, à visage de vieillard couleur de chair cadavérique, assis sur des trônes, veillant sur cette encombrante chose ronde qui remplit presque entièrement le lieu où ils se tiennent. Tout dans cette magnificence est bizarre, compliqué de symboles millénaires et d’énigmes.
Parmi ces kiosques, deux sont entièrement en bronze ; l’un contient la cloche sans prix, surmontée de dragons impériaux, qui fut offerte jadis à l’âme du mort par je ne sais quel roi de Corée ; l’autre à colonnade, abrite un monstrueux candélabre, également en bronze, de huit à dix pieds de haut, dont le style rappelle tout à coup notre Renaissance occidentale et surprend au milieu de ces étrangetés fantastiques : vers 1650, il arriva d’Europe, envoyé en hommage par les Hollandais qui, comme on sait, avaient trouvé moyen à cette époque de nouer des relations de commerce avec le Japon alors impénétrable. Depuis des siècles, cette Sainte Montagne a été un lieu où se sont entassés des richesses, des présents inestimables de peuples amis ou tributaires.
Dans cette seconde cour, tous les petits phares d’ornement (les toro) rangés en longues files, sont en bronze ajouré avec ciselures dorées. Je n’avais encore jamais vu de la mousse s’accrocher à du métal bruni et brillant ; cela a lieu ici, dans cette paix et cette ombre éternelles ; la mousse croît sur le bronze ; ces toro portent des plaques de velours vert, ou des houppes de lichen gris, même sur leurs belles dorures encore si fraîches. Et c’est, je crois, un des charmes le plus singuliers de ce lieu, le mélange d’un pareil luxe, unique au monde, avec les dessous intimes de la forêt, avec les petites plantes si frêles et si sauvages qui ne croissent qu’après des siècles de tranquillité sur les ruines. Des mousses, des fougères, des capillaires et des lichens, vivant pêle-mêle et en bonne intelligence avec des laques et des ors, avec de délicates dentelles de cuivre et de bronze à peine ternies par le temps, cela ne se voit nulle part ailleurs : cette communion complète avec de la vraie nature nullement dérangée est ce qui donne surtout à ces magnificences leur air de choses enchantées, magiques.
Il y a aussi dans cette cour deux kiosques spéciaux pour les prêtresses qui font la danse sacrée du « kangoura » : un peu moins beaux ceux-ci, peut-être, et ayant forme de théâtre avec une scène ouverte placée à hauteur d’homme. Dans chaque kiosque, une seule prêtresse se tient sur le devant de la scène, assise et immobile ; jeune ou âgée, mais toujours vêtue du même costume qu’imposent les vieux rites : robe écarlate avec surplis de mousseline blanche ; sur le front, deux larges coques de mousseline blanche rappelant, en plus grand, le nœud des Alsaciennes ; à la main gauche, un éventail, à la main droite un hochet de cuivre, avec des grelots, comme la marotte d’une folie. La prêtresse, impassible comme une idole, tournant à peine les yeux vers le passant qui la regarde, se lève seulement pour danser lorsqu’un fidèle lance sur la scène une pièce de monnaie pour les dieux : elle se lève sans un remerciement, sans un sourire, comme un automate dont on aurait touché le ressort ; les yeux perdus dans le vague, elle danse d’une invariable manière.
La première que je fais ainsi lever en lui jetant mon offrande est une très vieille femme, pâlie à l’ombre de ce bois sacré : bayadère de soixante ans, à la figure émaciée, mystique, qu’une couche de poudre blanchit comme un plâtre. Au tintement du métal contre les planches de son théâtre, elle se dresse dans sa blanche mousseline, elle se dresse lentement avec la grâce savante qu’elle a acquise dans les moindres mouvements de son corps maigre, et elle commence le pas rituel qui ne change jamais. Agitant son éventail large et sa marotte qui sonne, elle avance lentement, — puis recule, revient, recule encore, en trois ou quatre passes de plus en plus recueillies, de plus en plus graves. Et à présent, de sa petite main qui semble tout à coup épeurée, elle déploie l’éventail sur son visage, comme si, en ce monde, rien n’était assez pur pour ses yeux. Oh ! la très chaste créature, oh ! la très pudique, l’éthérée !… Mais maintenant, voici qu’elle défaille, elle va mourir… A reculons, à petits pas chancelants, elle s’éloigne encore une fois, en même temps que son corps s’incline toujours plus, toujours plus, en avant vers la terre comme pour une révérence suprême à la vie qui la quitte ; elle agonise, elle râle ; avec des gestes saccadés de souffrance, elle secoue sa marotte sur le sol, comme on ferait d’une branche mouillée pour en laisser tomber les dernières gouttelettes d’eau. Et son corps est si penché que, de sa tête retombée, les deux coques de mousseline pendent comme les oreilles d’une grande levrette blanche… Un dernier spasme plein de grâce, et elle s’affaisse, la vierge très pure, — c’est fini, elle s’est éteinte, elle est morte…
Indifférente, elle vient se rasseoir dans sa pose première, attendant une offrande nouvelle pour recommencer tout avec des attitudes absolument pareilles.
Nous allons franchir maintenant la muraille beaucoup plus magnifique de la troisième enceinte, tout en laque d’or celle-ci, avec soubassements de bronze. Elle est divisée en une série de panneaux ajourés, où sont représentées, en sculpture profonde, toutes les bêtes de l’air et de l’eau, toutes les fleurs connues et toutes les feuilles : des méduses d’or étendent leurs tentacules parmi des algues d’or ; sur des branches de glycines d’or, ou sur des roses, des cigognes d’or ouvrent leurs ailes, des phénix d’or déploient leur queue et font la roue. Une toiture de bronze, soutenue par des rangées d’animaux de toute sorte, recouvre d’un bout à l’autre cette muraille, débordant beaucoup pour abriter tout cela contre les pluies des hivers. La porte d’entrée nous arrête comme une merveille plus étonnante que toutes celles déjà vues ; ses battants énormes sont en laque finement ouvragée ; ses ferrures d’or sont des pièces d’orfèvrerie découpées et gravées avec le goût le plus rare. Elle est gardée, non pas comme celle des temples ordinaires, par deux colosses au ricanement horrible, mais par deux dieux de figure et de grandeur humaines, ayant des rides de vieillard, un teint de cadavre, une expression de tranquillité rusée et pas sûre ; ils siègent, l’un à droite, l’autre à gauche, sur des trônes, dans des niches délicieusement remplies de branches de roses et de pivoines en nacre et en ivoire. La toiture de bronze qui surmonte cette porte ne saurait être ni décrite, ni dessinée, avec sa hauteur monumentale, sa complication extrême, ses courbes qui se superposent, ses fleurons d’or, ses angles retroussés d’où pendent, comme des tulipes renversés, de longues cloches d’or. Elle est soutenue par une armée de « chiens célestes », de dragons et de chimères, qui s’avancent comme des gargouilles, s’étagent les uns par-dessus les autres en six rangées compactes ; une armée griffue, cornue, méchante ; un cauchemar d’or, figé là en pleine fureur, et s’extravasant par le haut comme une masse qui va tomber, se désagréger, s’élancer ; toutes les gueules ouvertes, tous les crocs dehors, tous les ongles dégainés, toutes les têtes penchées et les gros yeux sortis des orbites pour mieux regarder qui ose venir…
Passant sous cette pyramide de bêtes, nous entrons enfin dans la troisième et dernière enceinte, au fond de laquelle le temple splendide est bâti, ce temple qui s’appelle : « le palais de l’Éclat d’Orient ».
Ici, il n’y a plus rien, plus même de cèdres ; cette cour est vide et à air libre, comme pour laisser un peu de repos aux yeux et à l’esprit, avant la merveille finale qui est le sanctuaire.
Toujours personne, que mon guide et moi-même. Mais tout à coup nos pas, qui jusqu’à présent avaient été silencieux sur le sable et la mousse, résonnent bruyamment ; nous marchons sur une couche de galets noirs qui roulent l’un contre l’autre avec un petit fracas particulier, très sonore. (Une chose d’étiquette, paraît-il, ces galets aux abords des temples ; les portes étant constamment ouvertes, les dieux et les esprits doivent être prévenus, par ce bruit de pas, que quelqu’un vient.) Personne, — et un lieu magnifiquement sinistre, une cour déserte, dont le sol est noir et où l’on est emprisonné entre des murailles d’or ; je me prends maintenant à songer à cette cité apocalyptique, en or fin transparent comme verre, dont le premier fondement était de jaspe, le second de saphir, le troisième de calcédoine... D’ailleurs toutes les bêtes de l’Apocalypse, descendues du ciel, sont venues se ranger en légions sur ce temple, qui est maintenant devant nous, occupant tout le fond de cette cour. Sa façade et son portique rappellent la précédente enceinte, avec plus de richesse encore, plus de recherche surtout et de rareté exquise dans les formes ornementales ; la conception d’ensemble en est encore plus étrange et plus mystérieuse ; ses « chiens célestes » et ses dragons d’or, plus extravagants d’attitudes, semblent plus menaçants, plus furieux de nous voir.
Ce temple a trois cents ans ; il est entretenu (entreteu) avec un soin minutieux ; on n’a pas laissé ternir une seule de ses dorures ; il ne manque pas un pétale à ses milliers de fleurs, ni une main à ses milliers de personnages, ni une griffe à ses milliers de monstres. Et cependant, à je ne sais quoi d’un peu atténué dans son éclat, d’un peu déjeté dans ses grandes lignes, on a parfaitement conscience de sa vieillesse ; et puis il y a ces granits et ces bronzes des soubassements sur lesquels, par un affinement de goût, on a respecté les mousses envahissantes, les lichens lentement rongeurs : tout cela accentue la notion que l’on perçoit, dès l’abord, de son grand âge. Et cette notion du reste est nécessaire à apaiser l’esprit ; car, si dans les temples de l’Égypte on s’inquiète malgré soi des générations de travailleurs qui ont dû s’user à remuer ces granits immenses, ici on songe à tant de sculpteurs obstinés qui ont dû, pendant leur existence entière, s’épuiser à fouiller ces prodigieuses murailles en dentelle ; et cela repose vraiment, de se dire qu’ils sont depuis longtemps morts, ces gens fatigués ; qu’ils sont depuis longtemps au grand calme dans cette terre — d’où sortent peu à peu maintenant ces patientes petites mousses attaquant par la base leur œuvre laborieuse, ces fines petites fougères mêlant leurs découpures à celles si pénibles du bois durci et du métal…
Ce peuple qui bâtit avec du bronze, de l’ivoire et de la laque d’or, quelle impression de barbarie doit-il recevoir de nos monuments, à nous, en simple pierre ; plus grands que les leurs, il est vrai, mais d’un aspect si rude et d’une teinte si grise, composée au hasard par la poussière et les fumées ! Même les sculptures de nos églises gothiques doivent leur sembler des œuvres d’une inexpérience enfantine, exécutées sur des matériaux vils.
Et comme nous avons peine à nous figurer, devant ces choses si étonnamment conservées, que, depuis trois siècles, des pèlerins innombrables aient pu venir ici tous les ans, quelquefois par milliers ensemble : foules bien différentes des nôtres, évidemment ; foules soigneuses, polies, s’avançant avec des révérences, sur des sandales légères, au froufrou des soies, au bruit des éventails.
Une telle conservation est déjà, à elle seule, un de ces prodiges japonais qui seraient bien impossibles chez nous, avec nos cohues de gens grossiers et casseurs…
Nous traversons cette cour vide. Le soleil matinal y pénètre ; deux de ces murailles d’or sont dans l’ombre, les deux autres brillent ; les têtes des grands cèdres d’alentour les dépassent ; on sent qu’on est au milieu des bois, et on entend bruire les cascades.
A la porte du palais de l’Éclat d’Orient, nous nous arrêtons sur de grandes marches de bronze pour nous déchausser, comme c’est l’usage.
De l’or partout, de l’or resplendissant. Une ornementation indescriptible a été choisie pour ce seuil : sur les montants énormes, sont des espèces de nuages moirés, d’ondulations marines, au milieu desquels apparaissent çà et là des tentacules de méduses, des extrémités de pattes griffues, des pinces de crabes, des bouts de longues chenilles plates et squameuses ; toutes sortes de fragments horribles, imités, en gigantesque, avec une vérité saisissante et donnant à penser que les bêtes auxquelles ils appartiennent sont là, à demi cachées dans l’épaisseur des murailles, prêtes à enlacer, à déchirer les chairs. Cette splendeur a des dessous mystérieusement hostiles ; on la sent pleine de surprises et de menaces. Au-dessus de nos têtes, les linteaux sont ornés cependant de grandes fleurs exquises en bronze ou en or : roses, pivoines, glycines, branches printanières de cerisier aux boutons entr’ouverts ; mais, plus haut encore, des visages effrayants, immobilisés dans des grimaces macabres, se penchent vers nous ; des épouvantes de toutes formes se tiennent accrochées par leurs ailes d’or aux solives d’or des toitures ; on aperçoit en l’air des alignements de bouches fendues par des rires atroces, des alignements d’yeux à demi perdus dans d’inquiétants sommeils.
Un vieux prêtre, averti par le bruit des galets dans le silence de la cour, paraît derrière nous sur le bronze du seuil. Pour examiner ma permission que je lui présente, il met sur son nez des lunettes rondes qui lui font un regard de chouette.
En règle, mes papiers. Une révérence, et il s’écarte pour me laisser entrer.
Dans ce palais il fait sombre, de cette mystérieuse demi-obscurité où se complaisent les Esprits, Les impressions qu’on éprouve en y entrant sont toutes de splendeur et de calme.
Des murailles d’or, et une voûte d’or soutenue par des colonnes d’or. Une vague lumière frisante, éclairant comme par en dessous, entrant par des fenêtres très grillées, très basses ; des fonds ténébreux, indécis, pleins de miroitements de choses précieuses.
Des ors jaunes, des ors rouges, des ors verts ; des ors vifs ou atténués, discrets ou étincelants ; çà et là, aux frises, aux chapiteaux exquis des colonnes, un peu de vermillon, un peu de vert émeraude ; très peu, rien qu’un mince filet de couleur, juste assez pour relever quelque aile d’oiseau, quelque pétale de lotus, de pivoine ou de rose. Aucune surcharge malgré tant de richesses ; un tel goût d’arrangement sous des milliers de formes diverses, un tel accord dans des dessins d’une complication extrême, que l’ensemble paraît simple et reposé.
Pas de figures humaines, pas d’idoles nulle part dans ce sanctuaire du shintoïsme. Sur les autels, rien que des grands vases d’or remplis de fleurs naturelles en gerbes ou de gigantesques fleurs d’or.
Pas d’idoles, mais des nuées de bêtes, ailées ou rampantes, connues ou chimériques, se poursuivant aux murailles, s’envolant aux frises et aux voûtes, dans toutes les attitudes de la fureur et de la lutte, de l’épouvante et de la fuite. Ici, un vol de cigognes détalant à tire-d’aile le long d’une corniche d’or ; ailleurs des papillons avec des tortues ; de grands insectes hideux parmi des fleurs ou bien des combats à outrance entre bêtes fantastiques de la mer, méduses à gros yeux et poissons de rêve. Des plafonds où se hérissent et s’enchevêtrent des dragons innombrables. Des fenêtres découpées en trèfle multiple, d’une forme jamais vue, et qui éclairent à peine, qui semblent n’être qu’un prétexte à étaler toute sorte de merveilles ajourées : treillages d’or où s’accrochent des feuillages d’or et sur lesquels jouent des oiseaux d’or ; tout cela accumulé comme à plaisir et laissant entrer le moins de lumière possible dans la profonde pénombre dorée du temple. Seules, les colonnes sont réellement simples, en fine laque d’or tout unie, avec des chapiteaux d’un dessin très sobre formant un peu calice de lotus, comme dans certains palais de l’Égypte antique.
On pourrait passer des journées à admirer séparément chaque panneau, chaque pilier, chaque détail infime : le moindre petit morceau de la voûte ou des murs serait à lui seul une pièce de musée. Et tant de rares et extravagantes choses, arrivant à composer dans leur ensemble de grandes lignes tranquilles ; tant de formes vivantes, tant de corps contournés, d’ailes rebroussées, de griffes tendues, de gueules ouvertes et de regards louches, arrivant à faire du calme, du calme absolu, à force d’harmonie inexplicable, de demi-jour, de silence…
Je crois du reste que c’est ici la quintessence de cet art japonais dont les lambeaux apportés dans nos collections d’Europe ne peuvent donner l’impression vraie. Et comme on est frappé de sentir cet art si éloigné du nôtre, parti d’origines si différentes ; rien qui dérive, même de loin, d’aucune de ces antiquités à nous, grecque, latine ou arabe, auxquelles sont puisées toujours, sans que nous nous en rendions compte, nos notions natives sur les formes ornementales ; ici, le moindre dessin, la moindre ligne, tout nous est profondément étranger, autant que pourraient l’être des choses venues de quelque planète voisine, jamais en communication avec notre côté de la terre.
Tout le fond du temple, où il fait presque nuit, est occupé par de grandes portes de laque noire et de laque d’or, à ferrures d’or ciselé, fermant un lieu très saint que l’on refuse de me montrer. On m’explique du reste qu’il n’y a rien dans ces armoires ; mais ce sont des endroits où les âmes divinisées des héros aiment à se tenir ; les prêtres ne les ouvrent qu’à certaines occasions, pour y déposer des poésies à leur louange, ou des prières écrites savamment sur des papiers de riz.
De chaque côté du grand sanctuaire d’or, deux ailes latérales sont tout en marqueteries, en prodigieuses mosaïques, composées avec les bois les plus précieux auxquels on a laissé leurs couleurs naturelles. Cela représente des animaux et des plantes ; sur les murs, des feuillages légers en reliefs, des bambous, des graminées d’une finesse extrême, des lianes d’où retombent des grappes de fleurs ; des oiseaux à grand plumage, paons, faisans ou phénix la queue déployée. Aucune peinture, aucune dorure ; ici, l’ensemble est sombre, le ton général est celui du bois mort ; mais chaque feuille de chaque branche est faite d’un morceau différent ; et aussi chaque plume de chaque oiseau, de manière à former, sur les gorges et sur les ailes, des nuances dégradées, presque changeantes.
Et enfin, enfin, derrière toutes ces magnificences, le lieu le plus saint, qu’on me montre en dernier, le lieu étrange entre les plus étranges : la petite cour funèbre qui renferme le tombeau. Elle est creusée dans la montagne, entre des parois rocheuses d’où l’eau suinte : les lichens et les mousses y font des tapis humides et les grands cèdres d’alentour y jettent leur ombre noire. Il y a là un enclos de bronze, fermé par une porte de bronze, qui est marquée en son milieu d’une inscription d’or, — non plus en langue japonaise, mais en langue sanscrite, pour plus de mystère ; porte massive, lugubre, inexorable, extraordinaire au delà de toute expression, et qui est comme l’idéal même de la porte de sépulcre. Au centre de l’enclos, une sorte de guérite ronde également en bronze, ayant forme de cloche de pagode, forme de bête accroupie, forme de je ne sais quoi d’inconnu et d’inquiétant, et surmontée d’une grande fleur héraldique étonnante : c’est là, sous cette chose singulière, que s’est décomposé le corps du petit bonhomme jaune qui fut l’empereur Yeyaz et pour lequel tant de pompe a été déployée. Dans ce même enclos, un autel funéraire supporte ces trois objets traditionnels : le brûle-parfums à pans carrés ayant sur son couvercle un « chien-céleste » assis, la cigogne symbolique debout sur la tortue, et le vase avec son bouquet de lotus ; — tout cela en bronze ; tout cela un peu plus grand que nature, la cigogne haute comme une autruche, le brûle-parfums pouvant servir de berceau à un enfant, les feuilles du lotus larges comme des boucliers ; mais tout cela relativement simple après le luxe insensé du temple ; d’une simplicité ruineuse, il est vrai, et très exquise…
Un peu de vent ce matin agite les branches des cèdres, et il en tombe une pluie de petits piquants desséchés, une pluie brune sur les lichens grisâtres, sur les mousses en velours vert et sur les sinistres objets de bronze. Les cascades font leur bruit, qui est comme une perpétuelle musique sacrée dans le lointain. Une impression de néant et de paix suprême plane dans cette dernière cour, à laquelle tant de splendeurs aboutissent.
Dans un autre quartier de la forêt, le temple de l’âme divinisée d’Yemidzou est d’une magnificence à peu près égale. On y arrive par les mêmes séries de marches, de petits phares ciselés et dorés, de portiques de bronze, d’enceintes de laque ; mais le plan d’ensemble se démêle moins bien, parce que la montagne est là plus tourmentée. Les gardiens du seuil, au lieu d’êtres des vieillards somnolents et pâles assis dans des fauteuils, comme chez Yeyaz, sont deux colosses de dix-huit pieds, debout, nus, musclés comme l’Hercule Farnèse, l’un à peau rouge, l’autre à peau bleue, tous deux horribles, gesticulant, menaçant de la main levée, menaçant du regard, du rire moqueur et des dents pointues qui semble grincer. Après eux, plus loin, il faut passer encore entre deux autres épouvantes : le dieu du Vent et le dieu du Tonnerre, géants aussi, et furieux, le rire atroce et la main prête à frapper.
Et puis viennent les mêmes portes merveilleuses, fouillées à jour, laquées et dorées ; les mêmes pléiades de « chiens-célestes » et de chimères ; les mêmes enchevêtrements fantastiques de chevrons et de gargouilles sous les hautes toitures en bronze ; les mêmes murailles d’or.
Au dedans, un étincellement d’or pareil à celui de chez Yeyaz. Vraiment, des palais de ces âmes, on ne sait lequel est le plus beau ; l’étonnement est que le même peuple ait trouvé le temps d’en construire deux. Ce qui est particulier à ce dernier, c’est une rangée d’énormes vases en bronze doré, d’une forme religieuse consacrée, qui sont posés à terre, et d’où s’élèvent jusqu’au plafond des arbres d’or de grandeur naturelle : un bambou d’or d’une légèreté de folle-avoine ; un cèdre d’or, avec ses milliers de petits piquants si fins ; un cerisier d’or, en fleurs comme au printemps. Chacune de ces plantes, copiée avec cette fidélité à la fois très naïve et très habile qui est spéciale à l’art japonais et formant comme un brouillard d’or plus clair, en avant de la pénombre dorée qui est le fond de tout dans cette demeure.
Et ces belles choses aboutissent, cela va sans dire, à la petite cour du Néant, où se tiennent la sinistre guérite de bronze recouvrant le cadavre, et l’autel avec sa cigogne, son vase à encens, son lotus. Sur la petite porte basse du sépulcre, brille l’inscription indéchiffrable ; sur le couvercle du brûle-parfums, le « chien-céleste » ricane, de son ricanement toujours le même ; mais tout cela semble un peu usé, un peu raviné par le temps, par les pluies ; et devant ce délabrement du bronze on s’étonne davantage de la résistance, de la fraîcheur inaltérée des laques et des ors ; on a mieux conscience aussi de l’antiquité du lieu. Et puis il fait plus lugubre ici que chez Yeyaz ; c’est plus encaissé, plus obscur sous les cèdres ; des suintements d’eau partout ; l’humidité verdâtre des fonds de puits, l’envahissement des capillaires et de certaines mousses, voisines des algues, qui, d’ordinaire, ne croissent que dans les fontaines…
Il y a dans la Sainte Montagne encore beaucoup d’autres temples, d’autres portiques de bronze aux architraves relevées en croissant de lune, d’autres kiosques, d’autres tombeaux ; on y monte sous la même voûte d’arbres gigantesques, par d’autres avenues bordées des mêmes balustres et tapissées des mêmes velours verts ; c’est toute une ville des Esprits, bâtie sous bois et sans habitants visibles.
Mais ces deux temples d’Yeyaz et d’Yemidzou sont d’une beauté trop écrasante ; on passe ensuite indifférent devant les autres, qu’on aurait certainement beaucoup admirés ailleurs. Du reste, à la longue, on éprouve une lassitude à voir tant d’or, tant de laque, tant d’étonnant travail accumulé ; c’est comme un enchantement qui durerait trop ; et puis cela dégoûte de ce qu’on avait vu précédemment, de ce que l’on possède et des lieux qu’on habite, si recherchés qu’ils puissent être ; cela fait prendre en pitié beaucoup de belles choses terrestres. — Et si c’est une fatigue de regarder, à plus forte raison sans doute en est-ce une de lire ces descriptions que je fais, qui ne peuvent être que des espèces de minutieux inventaires de richesses et où le mot or revient fatalement à chaque ligne.
J’ai dit qu’il n’y avait personne dans ces temples, personne que les prêtres gardiens : quelques vieux bonshommes à tête grise et à longs cheveux ; aussi quelques petites filles occupées ce matin à changer les fleurs naturelles, dans ces vases sacrés où depuis des siècles on entretient de sveltes bouquets, hauts sur tige. On n’attendait pas de visites, sans doute, et cependant il y a déjà des fleurs partout : fleurs d’automne, scabieuses et grands chrysanthèmes arrangés là avec ce goût japonais qui leur imprime une certaine élégance à part, très différente de celle que nous saurions leur donner.
Je n’avais encore jamais vu brosser de la mousse. Ici, devant un temple, je trouve deux bonzes occupés à ce travail ; avec des espèces de balais fins, ils époussettent l’incomparable tapis de velours vert qui recouvre les dalles de granit de leur cour, et sur lequel tombent sans cesse, obstinément, les petits piquants bruns des cèdres. A les regarder faire avec tant de soin, on sent qu’ils ont l’admiration de ces mousses et de ces lichens, de tout ce luxe intime de la forêt qui est plus beau à Nikko qu’ailleurs, et que les dieux aiment aussi.
Plus haut, vers les cimes, là où s’arrêtent les avenues bordées de balustres pour faire place aux petits sentiers pleins de fougères et de racines, dorment au bruit des cascades d’autres saints beaucoup plus vieux : tous ces premiers sages qui, dès le IIIe et le IVe siècle, sanctifièrent la montagne ; leurs tombeaux de granit, très modestes, très frustes, rappellent presque nos menhirs celtiques. Il y a aussi de petits temples grossiers, où les femmes apportent, pour devenir mères, des vœux écrits sur des plaquettes de bois ; et ces plaquettes amoncelées pourrissent devant les portes. Il y a des rochers miraculeux que l’on vient, de très loin, toucher pour être guéri de maladies affreuses et qui sont polis et usés par les mains. Il y a toutes sortes de pierres consacrées possédant des vertus magiques ; il y a toute sorte de statues de granit, debout dans des recoins ou effondrées sous des herbes, presque informes à force d’être vieilles et moussues. Et puis il n’y a plus rien, que la forêt sauvage ; tout finit, même les sentiers. Les cascades seules, échevelées, plus minces, plus froides, continuent de se démener et de bruire, dégringolant des derniers sommets ; c’est le centre de la grande île japonaise et on arrive tout de suite à la région où n’habitent plus que ces ours, dont les peaux grises alimentent les boutiques de Nikko.
Il est environ une heure de l’après-midi lorsque je redescends de ma première visite, commencée de si bon matin à la Sainte Montagne. Quand j’approche de nouveau du quartier magnifique des empereurs, le soleil plus élevé et plus clair perce mieux la voûte noire des arbres, ruisselle davantage sur les monstres d’or et les rosaces d’or, aux faîtes des temples. Vue par en dessus, des hauteurs surplombantes, cette ville des morts paraît comme aplatie sous ses toits lourds revêtus de bronze : c’est une des étrangetés, et peut-être un défaut de cette architecture, ces toits trop compliqués, trop débordants, trop énormes, posés comme d’écrasantes carapaces, sur des murailles merveilleuses, mais en somme peu élevées.
Il fait plus chaud en redescendant. Les cigales chantent comme au beau mois de juin et des singes sautent dans les branches, en criant avec des voix d’oiseau, aigres et vilaines. Quel pays où tout est bizarre, ce Japon ! Un hiver presque comme celui de France, avec des gelées, des neiges, — et les cycas poussent tout de même, les bambous deviennent grands comme des arbres ; d’un bout de l’année à l’autre les cigales chantent ; les singes frileux trouvent moyen de vivre dans les bois, les campagnards vont presque nus aux champs, et tout le monde grelotte dans des maisons de papier. Vraiment on dirait d’un pays tropical qui serait remonté vers le nord sans s’en apercevoir, étourdiment, sans prendre ses dispositions d’hiver.
Nous voici tout en bas, revenus au pont des pèlerins, puis repassés sur l’autre rive, sortis de la forêt sainte.
Finie, l’ombre triste des cèdres ; à présent, c’est tout à coup la grande lumière, l’air libre, la voûte du ciel bleu. Le village de Nikko se chauffe au soleil, après avoir eu si froid cette nuit. Une légère buée blanche d’automne flotte sur les maisonnettes ; mais au-dessus, l’atmosphère est très pure, les cimes boisées se découpent avec une netteté extrême sur le vide d’en haut. Une quantité de nouvelles peaux d’ours ont été étalées à sécher, en plus de celles qui déjà ce matin pendaient tout le long de la rue. Des messieurs japonais, qui flânent et font la belle jambe devant les petites boutiques d’objets de piété, m’adressent des révérences profondes : mes coureurs d’hier, que je ne reconnaissais pas, en si galantes robes de cotonnade à fleurs ! Ils espèrent toujours, me disent-ils, avoir l’honneur de me ramener à Utsunomya, et me prient de leur renouveler la promesse que je leur en ai faite au départ. — Oh ! très volontiers, car ils courent vraiment fort bien.
Au sortir de ce sombre rêve d’or qui est la Sainte Montagne, tout ce Japon ordinaire semble encore plus saugrenu, plus comique, plus petit.
On m’avait dit à Yeddo que la saison était beaucoup trop avancée pour faire ce voyage ; je la crois au contraire on ne peut mieux choisie : si j’étais venu au printemps, qui rayonne très gaîment sur le Japon, ou bien à la splendeur de l’été, quand il y a ici des pèlerins accourus de toutes les îles de l’empire, je n’aurais pas connu cette impression inoubliable, d’arriver seul visiteur dans cette nécropole splendide, en entendant la grande musique des eaux grossies, en sentant partout dans la forêt la mélancolie de novembre…
Indépendamment de la Sainte Montagne, tous les environs de Nikko, tous les bois d’alentour sont remplis de sépultures vénérées, de lieux d’adoration.
Une après-midi, je remonte le cours du torrent qui sépare le village de la ville dorée des morts, mais cette fois sur la rive opposée à celle des grands temples. Tout au bord du lit creux et profond où se démènent les eaux bruissantes, j’ai pris un sentier plein de campanules et de scabieuses, le long du bois. Et il y a là partout des tombes très antiques, rongées de mousse, des bouddhas en granit cachés sous les verdures jaunies ou effeuillées, des inscriptions en langue sanscrite qui doivent dater d’époques bien lointaines. Plus on s’élève, plus le torrent s’agite et fait tapage ; il bouillonne au fond de son abîme, sur un amoncellement de gros blocs d’un gris souris, qui sont tous ronds, tous polis et striés comme des dos de bêtes : on dirait des éléphants morts, effondrés en troupeaux au milieu de l’écume blanche. Des montagnes abruptes, très boisées, encaissent cette vallée de plus en plus ; elles montent dans le ciel verticalement, avec des cimes pointues, des dentelures excessives. Un chaud soleil brille encore, mais on a conscience de l’arrière-automne, à cause de ces graminées desséchées qui jettent sur tous les buissons des nuances grisâtres, à cause de ces tons si variés qu’ont les bois. Il y a des érables qui sont violets, et d’autres qui sont complètement rouges.
De loin en loin, quelques pauvres hameaux, qui ont l’air sauvage. Des paysans à longs cheveux et à chignon ; tout nus, de petite taille, mais qui semblent coulés en beau bronze.
Inutile de leur demander des renseignements sur les chemins, à ceux-ci, je sais cela depuis longtemps : avec des sourires et des saluts, ils s’amuseraient à m’égarer.
Dans le sentier, un petit garçon d’une huitaine d’années, vêtu mais déguenillé, vient là-bas devant moi ; il porte, attaché sur son dos, un petit frère naissant, emmailloté et endormi. Au moment où nous nous croisons, il me fait une grande révérence de cérémonie, si inattendue, si comique et si mignonne en même temps que je lui donne des sous. Et puis je continue ma route sans plus penser à lui, ne croyant plus le revoir.
Toujours des bouddhas en granit, de très vieux bouddhas assis de distance en distance sous les buissons et les épines. En voici maintenant un vrai régiment, au moins une centaine, tous pareils, et très bien alignés, formant une courbe qui suit la direction du torrent ; sans doute ils regardent les eaux courir et bondir au fond de leur lit sombre… Je me rappelle à présent qu’on m’avait parlé de ceux-ci ; il y a même sur eux cette légende, qui circule à Yeddo : personne, paraît-il, n’a jamais pu savoir leur nombre ; les différents pèlerins qui ont essayé de les compter n’ont pas réussi à tomber d’accord, et il en est résulté des disputes, des rancunes.
Ils sont bien laids, ces gnomes, et doivent être malfaisants, c’est certain. Le temps et le lichen leur ont mangé des morceaux de figure, quelquefois une de leurs longues oreilles, ou bien le nez. Devant chacun d’eux traînent dans l’herbe des cendres noires, des débris de baguettes d’encens, restes des pèlerinages de l’été. Des petites bandes blanches ou rouges, portant des caractères imprimés, sont collées au hasard sur leurs ventres ; cartes de visite des fidèles qui sont venus, à la saison, leur rendre hommage ou leur demander grâce ; et les pluies ont détrempé ces papiers.
Plus loin, au bord de ce même sentier des bois, une grotte, marquée d’une inscription bouddhique, ouvre dans une roche son trou obscur. Horreur ! elle est jonchée par terre de cheveux humains, jonchée de ces longues mèches noires, rudes et grasses, qui poussent sur les têtes japonaises. A quel usage est-elle donc, cette grotte, et qu’est-ce qui peut bien s’y passer ?
Plus loin encore, beaucoup plus loin et plus haut, dans une sorte de large cirque tapissé de verdure, neuf cascades dégringolent à la fois, toutes semblables et lancées côte à côte dans le vide.
Et enfin, dans une région très élevée où j’arrête ma promenade, un grand lac mystérieux s’étend, à je ne sais quelle hauteur au-dessus du niveau des mers, entre des montagnes et des forêts profondes où ne se voit plus aucune trace des hommes.
Revenant de ma longue course, le soir, au baisser du soleil, j’aperçois là-bas, au même point où je l’avais rencontré au départ, le petit bonhomme qui m’avait fait une révérence si belle. Il a toujours sa petite poupée de frère sur son dos, et il est posté comme pour me saisir au passage, sachant bien que je n’ai pas d’autre route de retour.
Il m’a vu, et il vient à moi, traînant ses pauvres socques de bois, tout courbé sous le poids du bébé endormi : c’est pour m’offrir, en reconnaissance des sous que je lui ai donnés, un bouquet de campanules qu’il a cueillies pour moi. Une nouvelle révérence très mignonne, et il se sauve, évidemment sans rien attendre.
Eh bien ! c’est le seul témoignage de cœur et de souvenir qui m’ait été donné au Japon, depuis tantôt six mois que je m’y promène. Je rappelle l’enfant, très touché de sa petite idée ; je l’embrasserais presque, s’il n’était pas si laid et si malpropre ; mais vraiment il n’y a pas moyen. Comment s’y est-il pris pour être si mal venu, à ce bon air des montagnes, à cette fraîcheur vivifiante des torrents ? Il a du mal plein les cheveux, son petit frère aussi ; on n’a même pas pu les raser par places pour leur composer cette coiffure en quouettes séparées qui est réglementaire pour les bébés de leur race. Mais il me regarde avec de si bons yeux, si expressifs, si tristes… Pauvre petit être manqué, destiné à végéter misérablement quelques années dans ces bois, sans rien connaître ni jouir de rien, jusqu’à l’heure de s’en retourner féconder les racines des plantes vertes… Quel mystère, qu’un seul regard furtif de lui ait pu faire ce que souvent les beaux discours de mes semblables ne font pas, me pénétrer si profondément, trouver le chemin de ce qu’il y a en moi de meilleur et de plus enfoui, évoquer si vite le sentiment de l’universelle fraternité de souffrance, la pitié douce et profonde !…
Je lui donne tout ce que j’ai de monnaie dans ma bourse, plein sa petite main qu’il laisse ouverte, ne pouvant croire à tant de richesse. Et je m’en vais, emportant mon bouquet de campanules sauvages, le seul souvenir désintéressé qui me restera de ce pays.
Une heure solennelle, dans la Sainte Montagne, est celle de la tombée du jour, quand on ferme les temples. C’est une heure un peu lugubre aussi, surtout à cette saison d’automne où les crépuscules portent en eux-mêmes un recueillement triste. Avec des bruits lourds, qui se prolongent dans la sonorité de dessous bois, les grands panneaux de laque et de bronze roulent sur leurs glissières, murant les demeures magnifiques qui ont été ouvertes tout le jour et où personne n’est venu. Un frisson de froid humide passe sous les hautes futaies noires. A cause du feu, qui pourrait consumer ces merveilles, aucune lumière ne s’allume nulle part, dans cette ville d’Esprits où cependant il fait sombre plus tôt et plus longtemps qu’ailleurs ; aucune lampe ne veille sur ces richesses qui, depuis des siècles, dorment ainsi dans l’obscurité, au centre du pays japonais ; et les cascades grossissent leur musique, à mesure que le silence de la nuit se fait dans le bois plein d’enchantements…
On est très obséquieux à la maison-de-thé, quand je rentre le soir ; l’hôte, mes coureurs et les jeunes servantes s’empressent à délacer mes guêtres et mes bottines, me tirant les jambes en tous sens. Et puis, en pieds de bas, je monte dans ma chambre de papier, par le tout petit escalier luisant qui craque et tremble.
C’est l’heure du bain ; quelqu’une des servantes, qui court toute nue sous la véranda, une lanterne d’une main, une serviette de l’autre, prête à se plonger dans l’eau tiède, s’arrête pour s’informer si je n’irai pas me baigner, moi aussi. Mon Dieu, cela dépend ; j’en ai grande envie, mais comme la cuve est commune à tout le monde, je désire m’assurer d’abord s’il n’y a pas parmi les voyageurs quelques messieurs nippons avec qui cette promiscuité me serait pénible. — Non, rien que des voyageuses, ce soir, rien que des dames ; c’est déjà un grand point. Une mère de famille, encore à la fleur de l’âge, et ses deux filles d’une quinzaine d’années, toutes trois avenantes, saines et fraîches. Alors, oui, je serai de la partie.
Donc, il faut redescendre, à l’aide d’une lanterne et d’une paire de socques appropriés à la circonstance, il faut traverser le jardin, pour gagner la salle isolée où cette baignade se passe. Déjà un froid de loup, dans ce jardin maniéré, qui est envahi complètement par la nuit et où le brouillard des soirées de novembre est descendu sur les rocailles et les plantes naines ; autour de ces petites choses, les montagnes font de grandes murailles noires où l’on entend courir des cascades, et un peu de lumière reste encore, tout en haut, dans le ciel d’un rose glacial d’hiver, où brillent les premières étoiles ; — tout cela triste, je ne saurais vraiment pas trop définir pourquoi ; tout cela étrange surtout, étrange et lointain, avivant l’impression que j’avais déjà, depuis la tombée du jour, des distances extrêmes entre les pays, des abîmes entre les races, et en particulier de l’isolement de ce village perdu…
Les belles voyageuses m’ont précédé dans l’eau, à ce qu’il paraît, car en approchant j’entends leurs éclats de rire mêlés à des clapotements légers, — et la tristesse des choses me semble s’envoler d’un seul coup, à ces bruits drôles.
Une douce chaleur, en entrant dans la petite salle basse, emplie d’une buée blanchâtre ; la lampe éclaire avec discrétion, enfermée dans une guérite carrée en papier transparent, sur laquelle sont peintes, cela va sans dire, deux ou trois chauves-souris. Tout est en bois, les murs, les bancs, les berges étroites où l’on se déshabille, et la piscine où les voyageuses sont déjà plongées ; un bois blanc, savonné, sur lequel on se sent en danger de perpétuelle glissade ; un bois très propre assurément, mais trop poli par le contact des corps humains et gardant l’odeur fauve de la chair jaune,
Ces trois dames ont le bain extrêmement folâtre ; une barrière à claire-voie, comme celle qu’on met dans les aquariums pour faire des compartiments spéciaux à certains phoques, me sépare de leurs jeux ; mais par-dessus cette clôture anodine, nous échangeons quelques agaceries charmantes, agitant en l’air ces bandes d’étoffe bleue, ornées de sujets drolatiques blancs et noirs, qui sont les serviettes japonaises. L’hôte et l’hôtesse, debout sur la berge glissante, assistent à ces ébats ; non pour les contrôler car ils professent un détachement absolu des incidents qui pourraient survenir ; mais par politesse et pour être prêts à essuyer, avec des linges chauds, les personnes des deux sexes qui leur en feraient la demande.
Au sortir de la piscine, je trouve ma dînette de poupée toute prête, dans mon logis que réchauffe une urne de bronze pleine de feu.
Mais quand je suis assis par terre, devant mes petits plateaux, devant mes petites tasses couvertes à devinettes, et mes petites soucoupes, voici que peu à peu cette chambre s’emplit de personnages inconnus, qui entrent l’un après l’autre, sans bruit, furtivement, cauteleusement, avec des révérences, — et s’asseyent — et déballent sur les nattes des objets inouïs : vieux ivoires drolatiques, petits dieux de laque et d’or, vieilles étoffes provenant des temples, vieilles images mythologiques représentant des scènes à faire frémir. Ce sont tous les marchands d’antiquités de Nikko, ameutés autour de ce visiteur européen qui leur est arrivé, unique et inattendu en une saison pareille. Et maintenant, en voici d’autres encore, qui apportent des ballots inquiétants, énormes : tous les marchands de peaux d’ours et de peaux de putois, entrant à la file avec moins de discrétion que les premiers, enhardis par ma tolérance ! Ma chambre est bondée de monde et de choses ; c’est devenu un bazar confus, indescriptible ; je suis absolument débordé par cette marée montante… Avec mille saluts, mille sourires on me secoue des peaux de bêtes sur ma dînette, pour me faire constater que le poil est fourni et solide ; des gens, pour me montrer des ivoires me tirent par ma manche, quand j’ai déjà tant de peine à manger convenablement avec mes baguettes.
Je n’avais nulle intention de faire des achats à Nikko, ce dont ces marchands s’aperçoivent et ce qui est une excellente condition pour ne pas payer cher. Ils s’entêtent, baissent leurs prix jusqu’aux dernières limites ; cela devient une espèce de vente à la criée, très comique, aux enchères décroissantes. Et je me trouve enfin embarrassé d’une grande fourrure dont je n’avais aucune envie, de deux éléphants, de plusieurs magots.
Alors, lentement, la foule se dissipe, ma chambre se vide. Les derniers qui s’en vont sont assez aimables pour tirer derrière eux les panneaux en papier, et je me trouve seul, dans un lieu clos.
Encore la promenade agitée des jeunes servantes, en ombres chinoises, sous la véranda, et enfin le silence, le sommeil.
Le matin du départ, aux premiers rayons du soleil levant, tout le monde est debout dans la maison-de-thé. L’hôte, l’hôtesse, les mousmés, font à qui aura l’honneur de lacer mes bottines une dernière fois, à qui sera assez heureux pour me verser, à l’heure de la séparation, une suprême tasse de thé. La discussion de la note est longue comme toujours ; en plus du prix de la pension fixé d’avance, il y a une quantité de surprises qui l’ont beaucoup grossie : mes coureurs ont mené la grande vie à mes frais ; mon guide s’est fait offrir une gratification et un déjeuner, etc., etc. Il faut rectifier tous ces abus, non pour la somme en elle-même, car elle est encore bien minime malgré tant de duperies, mais pour n’avoir pas l’air trop niais, car en ce pays si on se montre trop généreux, les gens vous récompensent en moqueries et en mauvais tours.
Pendant cette vérification, mes coureurs, dans la rue, qui se sont mis en tenue de voyage (petite veste d’indienne très courte et pas de pantalon) grelottent, s’impatientent, sautillent d’un pied sur l’autre, tout courbés, tout ratatinés de froid, leurs respirations faisant autour d’eux des buées blanches, dans l’air matinal, sec et pur.
Il paraît que tout a été convenablement réglé, que j’ai payé suffisamment mais pas trop, car les adieux sont parfaits, — et d’un correct !… Quand je monte dans mon petit char, tout le personnel de la maison-de-tbé sort sur la porte, puis se prosterne, tombe à quatre pattes, marmotte en cœur des vœux de bon voyage.
Dès que j’honore d’un coup d’œil ce groupe respectueux, les chignons s’inclinent davantage et les fronts touchent le sol. Et toujours, toujours ainsi ; tandis que nous nous éloignons rapidement, chaque fois que je me retourne pour les apercevoir encore, quand ils sont déjà très loin, devenus tout petits comme des marionnettes, sous mon regard ils recommencent leurs plongeons d’ensemble et remettent leurs bouts de nez par terre.
Nikko, le petit village lointain, qui déjà ouvre ses boutiques, qui étale au soleil ses peaux d’ours et de putois, disparaît bientôt tout au bout de l’avenue des cèdres sombre et majestueuse.
La nef infinie recommence, la nef de dix lieues de long. L’ombre y est glaciale. Mes coureurs filent à toutes jambes ; mon petit char s’en va bondissant. J’ai tellement froid, par cette vitesse, que de temps à autre je les arrête pour mettre pied à terre, et, malgré leur indignation, courir aussi.
Cette fois, nous avons pour nous la pente descendante, et puis la lumière, le grand jour. De sorte que nous ne mettons que cinq heures à accomplir ce long trajet, et encore le temps passe-t-il étonnamment vite, coupé par des haltes dans ces auberges de relais où nous prenons un peu de thé, un peu de riz, un peu de chaleur pour nos doigts, devant la braise des réchauds.
Vers midi, Utsunomya, la grande ville, reparaît.
Et Utsunomya est en fête : des illuminations préparées pour le soir, des lanternes partout.
C’est la fête des enfants, me disent mes coureurs ; et, en effet, ils sont tous dehors, encombrant les petites rues noirâtres, tous bien peignés et en toilette de gala ; gentils et impayables, avec leurs robes longues, leurs grandes ceintures nouées sur le derrière en coques pompeuses.
Et chacun d’eux traîne une voiture, avec une poupée assise sur un trône. Les bébés riches ont des poupées superbes, enguirlandées, enrubannées ; les petits malheureux promènent des pauvres vieilles marottes, comme celles du massacre des Innocents, ornées de papier doré, d’oripeaux. Un de ces derniers s’arrête sur mon chemin pour me faire bien remarquer la sienne qui est très minable pourtant, mais qu’il aime peut-être beaucoup tout de même ; il la roule dans une voiture fabriquée d’un débris de caisse, — tout ce que ses parents ont pu faire de mieux pour lui, sans doute, — et il me regarde, avec une petite figure anxieuse de deviner si je la trouverai jolie. Alors je m’efforce d’avoir l’air de l’apprécier, en me penchant pour la voir.
Nous approchons maintenant de l’Hôtel de Ville, monument bien remarquable, tout neuf, bâti à l’européenne, en style de gare. Il y a des lanternes vénitiennes alentour et sur la façade un cadran marque, comme chez nous, des minutes, des heures, toute notre division du temps qui aura bientôt remplacé, au Japon, l’étrange division ancienne, l’heure du coq, l’heure du rat, l’heure du renard... Dans ce quartier neuf, un spectacle charmant s’offre à moi tout à coup, sur lequel je n’avais pas osé compter : le défilé des fonctionnaires ! Redingotes noires, chapeaux hauts de forme posés galamment sur des cheveux longs, figures plates sans yeux, gants de filoselle blancs : un édit de Sa Majesté le Mikado les oblige, deux ou trois fois par année, dans les grandes circonstances, à revêtir ce costume occidental qui sied si bien. Je les croise, et leur beau cortège nous force à ralentir notre course. Ils marchent à la queue leu leu, importants, officiels ; en les regardant je sens que malgré moi un sourire très visible s’accentue peu à peu sur ma figure.
S’accentue jusqu’au moment où passe un vieux qui me jette un regard de douloureux reproche, ayant l’air de me dire : « Tu te moques de nous ? Eh bien ! ce n’est pas généreux de ta part, je t’assure, puisqu’on nous a donné l’ordre d’être ainsi… Je le sais bien assez, va, que je suis laid, que je suis ridicule, que j’ai l’air d’un singe. »
Il paraît tant en souffrir, que je redeviens grave.
Contestations au guichet du chemin de fer, où je n’ai que le temps de prendre mon billet pour Yokohama. Même là on essaye de me voler sur le change de mes piastres, qui sont mexicaines avec un soleil au lieu d’être nippones avec une chimère enroulée. Je proteste, d’un ton d’insolence voulue : alors on voit que je sais, et l’on redevient coulant, aimable, obséquieux.
De une heure de l’après-midi à cinq heures du soir, voyage en train express, avec des Japonais quelconques en costumes mi-partis : ulsters du Pont-Neuf à longs poils, sur des robes nationales en coton bleu.
Vers dix heures, arrêt de quarante-cinq minutes, bien imprévu, à Hakoni, le lieu de bifurcation entre la ligne d’Yeddo que je quitte et celle d’Yokohama que je vais prendre, pour aller rejoindre mon navire en rade. Une petite station de rien du tout, pas de salle d’attente, et le village très loin. Me voilà seul, dehors, dans le noir glacial de la campagne, une nuit de gelée, n’ayant pas dîné et ne sachant que faire.
Au bout d’un sentier, une maisonnette m’apparaît ; un de ses panneaux est entr’ouvert et laisse passer la raie lumineuse d’une lampe. Maison-de-thé, ou habitation particulière ? J’entre pour voir.
Un appartement vide, assez soigné dans sa nudité ; au plafond, une veilleuse suspendue ; des nattes irréprochables. Personne, et pas l’ombre d’un meuble ; mais, accrochés aux murs, trois ou quatre petits cornets en bois, d’une forme distinguée, d’où sortent des fougères sauvages mêlées à des fleurs de roseau, le tout arrangé avec une grâce légère. Et nous sommes dans un hameau perdu, chez de pauvres cultivateurs ou des aubergistes campagnards ! Parmi nos paysans de France, qui donc aurait l’idée d’une ornementation aussi simple et raffinée ; qui comprendrait seulement le premier mot de ces choses ?
Je frappe du talon sur le plancher, et un panneau du fond s’ouvre : — Oh ! ayo ! me dit une figure de mousmé, que, du premier coup d’œil, je trouve étonnamment attachante et jolie.
C’est bien une maison-de-thé, et la petite servante est à mes ordres : alors je demande à manger, à boire, du feu, des cigarettes, toute sorte de chose qui me seront servies par elle, et je m’assieds, la regardant faire.
Il est affreux son dîner, bien plus mauvais et plus énigmatique que ceux de Nikko. Dans le réchaud, de détestables braises fument et ne répandent pas de chaleur ; j’ai les doigts si engourdis que je ne sais plus me servir de mes baguettes. Et, autour de nous, derrière la mince paroi de papier, il y a la tristesse de cette campagne endormie, silencieuse, que je sais si glaciale et si noire… Mais la mousmé est là, qui me sert, avec des révérences de marquise Louis XV ; avec des sourires qui plissent ses yeux de chat à longs cils, qui retroussent son petit nez, déjà retroussé par lui-même, — et elle est exquise à regarder ; elle est la seule Japonaise que j’aie rencontrée si complètement et si étrangement jolie. Et la fraîche santé rayonne en elle ; on la sent dans la rondeur de ses bras nus, dans la rondeur de sa gorge et de ses joues, partout, sous le bronze doucement poli et presque mat de sa peau.
Et puis elle s’exprime très bien, pour une enfant paysanne ; elle se fait un jeu des conjugaisons compliquées et pompeuses en dégosarimas, elle met les particules honorifiques, en o et en go, non seulement devant mon nom, mais devant les choses qui m’appartiennent ou me sont destinées, comme mon thé, mon sucre, mon riz. Oh ! la délicieuse et impayable petite créature !
Je lui demande son âge, par politesse : au Japon, un homme bien élevé doit toujours s’informer de l’âge d’une dame.
— Dix-sept ans ! — Je m’en doutais, toutes les mousmésont dix-sept ans quand on les questionne. Dans le fond, je pense qu’elle n’en sait rien au juste, celle-ci pas plus que les autres, et puis cela m’est bien égal.
… Mais voici que peu à peu la vision splendide, le rêve d’or de la Sainte Montagne, qui me poursuivait depuis Nikko, s’éloigne, pâlit, me paraît une grande chose fastidieuse, vaine et morte, — comparée à une simple petite fille… Du reste ils donneraient volontiers, je pense, leur éternité de laque et de bronze, ces empereurs passés qui dorment là-bas, pour en être encore à ces instants fugitifs où les yeux sont grands ouverts sur les réalités de ce monde et peuvent, à eux seuls, enivrer le corps tout entier rien qu’avec une image de mousmé…
Parce qu’elle est jolie, celle-ci, parce qu’elle est très jeune, surtout parce qu’elle est extraordinairement fraîche et saine, et qu’un je ne sais quoi dans son regard attire le mien, voici qu’il y a un charme subitement jeté sur l’auberge misérable où elle vit : je m’y attarderais presque ; je ne m’y sens plus seul ni dépaysé ; un alanguissement me vient, qui sera oublié dans une heure, mais qui ressemble beaucoup trop, hélas ! à ces choses que nous appelons amour, tendresse, affection, et que nous voudrions tâcher de croire grandes et nobles.
De tels effets sont pour nous donner la très effrayante preuve de la matière, rien que matière, dont nous sommes pétris, et du néant d’après…
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