I
Comme Victor Hugo, comme Gérard de Nerval, comme Paul Verlaine, Jean-Nicolas-Arthur Rimbaud est fils de militaire. Il naquit à Charleville (Ardennes), le 20 octobre 1854, chez son grand-père maternel, Nicolas Cuif.
Son père, le capitaine Frédéric Rimbaud, de l’arme de l’infanterie, était né à Dole (Jura) le 8 octobre 1814, de Didier Rimbaud, tailleur d’habits, né à Dijon, et de Catherine Taillandier, doloise.
Didier Rimbaud étant né en 1785, de Jean Rimbaud et de Marguerite Brot, et Catherine Taillandier étant née en 1786, de Jean Taillandier et de Jacquette Pacouvet, il nous eût été difficile, sinon impossible (les registres d’état civil d’avant la Révolution n’ont pas été conservés régulièrement ou ne comportent pas la somme de renseignements nécessaires) de poursuivre davantage nos investigations dans cette ascendance et de vérifier si, comme à plusieurs reprises on l’a prétendu, le nom de Rimbaud rejoint, dans la nuit généalogique, le nom patronymique des comtes d’Orange. Nous l’admettrons toutefois parce que ce fut vaguement de tradition dans la famille et parce qu’Arthur Rimbaud lui-même semble avoir été obsédé de cet atavisme féodal, lorsque, dubitativement il est vrai, dans Une Saison en Enfer, il dit :
Je me rappelle l’histoire de France, fille aînée de l’Église. J’aurais fait, manant, le voyage de Terre-Sainte ; j’ai dans la tête des routes dans les plaines souabes, des vues de Byzance, des remparts de Solyme : le culte de Marie, l’attendrissement sur le Crucifié s’éveillent en moi parmi mille féeries profanes… Plus tard, reître, j’aurais bivaqué sous les nuits d’Allemagne.
Néanmoins, à l’aspect seul des noms d’alliance, on juge que les Rimbaud bourguignons-francs-comtois, humbles artisans, n’avaient guère le souci, par leurs mariages, de conserver pur le sang de Croisés provençaux coulant en leurs veines.
Il paraîtrait aussi que deux frères aînés de Frédéric Rimbaud, insurgés, ont trouvé la mort aux émeutes parisiennes de 1830. Cela est possible. Nous n’avons pas cru devoir, le fait en soi étant de minime importance héréditaire, en rechercher sérieusement la vérification.
Pour ce qui concerne l’ascendance paternelle, nous nous bornerons donc à la description aussi exacte que possible du capitaine Rimbaud. En 1832, il s’engagea volontairement au 46 régiment d’infanterie de ligne : il avait dix-huit ans. Son instruction première étant plutôt sommaire, c’est à force de travail qu’il parvint relativement vite — le pays se trouvait en période de paix — à gagner ses grades. En 1840, il était sergent major au 3 bataillon de Chasseurs à pied ; en 1841, il était sous-lieutenant au 8 bataillon de la même arme, et en 1842, il partait pour l’Afrique. C’est, on le voit, au titre d’officier qu’il fit, sous Bugeaud, Mac-Mahon et Bazaine, avec son bataillon devenu le 8 bataillon des Chasseurs d’Orléans, la conquête de l’Algérie. Puis, employé aux bureaux arabes, il devint, en raison de sa connaissance approfondie de la langue indigène, un entendu et méticuleux colonisateur. Rentré en France en 1850, il fut nommé, le 3 mars 1852, capitaine au 47 régiment de ligne, en garnison à Givet. Peu après, nous le voyons à Mézières commander une compagnie de ce même régiment, et, en 1853, le 8 février, il se marie à Charleville avec Vitalie Cuif. Il est décoré de la légion d’honneur en 1854. En 1855, il part faire la campagne de Crimée. Son second fils, Arthur, était né.
Il participa aussi à la campagne d’Italie. Ensuite, il revint en France, avec son régiment, occuper des garnisons diverses jusqu’à ce que, ses droits à la retraite étant acquis, il les fît valoir et allât, tout seul, se reposer de ses pérégrinations en Dijon, pays d’origine de son père, où il devait mourir le 16 novembre 1878. Très cocardier : en 1870, on eut toutes les peines du monde à lui faire comprendre que son âge — il avait cinquante-six ans — et ses infirmités empêchaient son admission à l’armée qui était en campagne contre le Prussien et de laquelle, fût-ce à titre de simple soldat, il voulait absolument faire partie : son régiment, le 47 de ligne, venait d’être presque complètement anéanti à Reichshoffen ou à Frœschwiller.
Le capitaine Rimbaud était un homme de taille moyenne, blond, au front haut, aux yeux bleus, au nez court et légèrement retroussé, à la bouche charnue ; portant, à la mode de ce temps-là, la moustache et l’impériale. Il avait le caractère mobile indolent et violent, tour à tour. Est-ce aux bureaux arabes qu’il avait contracté son humeur peu paternelle et qui se démontrait surtout en présence des derniers nés ? Toujours est-il que sa femme, chaque fois qu’un enfant allait lui naître, quittait momentanément le foyer conjugal pour aller réfugier sa maternité auprès de son père, Nicolas Cuif. Et cela explique comment Jean-Arthur Rimbaud, de même que son frère et deux de ses sœurs, naquit chez son aïeul, lequel, alors rentier, demeurait au premier étage de l’immeuble portant le n 12 de la rue Napoléon, à Charleville.
Une plaque commémorative de cette naissance se voit aujourd’hui sur la façade dudit immeuble ; mais — ô petitesse du temps ! — la rue a changé de nom : elle s’appelle rue Thiers.
Vitalie Cuif, épouse de Frédéric Rimbaud, descendait d’une notable famille de propriétaires-agriculteurs de l’arrondissement de Vouziers (Ardennes). Elle était née à Roche, canton d’Attigny, le 10 mars 1825, de Jean-Nicolas Cuif et de Marie-Louise-Félicité Fay, apparentée aux Fay d’Athies, de Tourteron.
De temps immémorial, les Cuif ont habité la contrée ; et ils y furent, successivement, laboureurs. En sorte que leur généalogie est claire et serait facile à remonter. Mais à quoi bon ? Contentons-nous de constater qu’ils sont de purs ardennais du vallage et que, d’ailleurs, soit sous leur nom patronymique, soit sous des noms d’alliance, ils rayonnent de tous côtés dans la région de Vouziers et celle de Rethel.
La maison familiale à Roche, occupée de père en fils par l’aîné des Cuif jusqu’au frère de Vitalie, mort célibataire en 1856, a été rebâtie en 1791 par Jean-Baptiste Cuif, qui était à ce moment-là fermier du seigneur de Roche et qui avait, en 1789 et 1790, acheté cette maison et les terres en dépendant aux héritiers de messire Louis Le Seur, prêtre licencié ès-lois, chanoine de l’église collégiale de Saint-Pierre de Mézières-sur-Meuse, baron de Nanteuil-sur-Aisne, seigneur de Murtin et autres lieux. Ce Jean-Baptiste Cuif était le bisaïeul de Madame Rimbaud et, en même temps que laboureur, il fut, devant l’Éternel, un audacieux constructeur. On lui doit la configuration actuelle du château de Roche, une bonne part des maisons du hameau, ainsi que la construction, en 1803, sur un prieuré, de l’importante ferme de Fontenille, située entre Roche et Voncq, et acquise par lui de trafiquants de biens nationaux. Ce serait donc en connaissance de cause qu’Arthur Rimbaud, dans Une Saison en Enfer, évoque l’origine gauloise et paysanne de ses ancêtres et les dit redevables de tout à la déclaration des Droits de l’homme.
Quoique, des chartes conservées par la famille, il ressorte que les Cuif étaient munis d’une certaine instruction, on trouverait dans cette forte et active race de terriens, grands chasseurs et intrépides marcheurs, peu d’intellectuels, au sens donné aujourd’hui à ce mot. Notons pourtant que le professeur Augustin Gilbert, né à Buzancy près de Vouziers, et l’un des princes actuels de la science médicale, a pour ancêtre commun avec Arthur Rimbaud le Jean-Baptiste Cuif dont il vient d’être question. Au demeurant, la fidélité à la terre était de tradition dans cette famille et Vitalie Cuif, encore qu’il en paraisse autrement par son mariage, avait hérité de cette vertu.
C’était une femme de taille au-dessus de la moyenne, aux cheveux châtain-foncé, au teint discrètement basané, au front large, aux yeux bleu-clair, au nez bien droit, à la bouche mince. Maigre, les mains longues et noueuses, elle avait l’allure fière et énergique. Son caractère volon taire marchait avec une irréductible fermeté à l’accomplissement de ce qu’elle considérait comme son devoir, sans souci aucun du qu’en-dira-t-on, si malveillant et souvent si préjudiciable dans les petites villes et les campagnes. Elle aimait la solitude. Son éducation avait été relativement soignée ; et il faut dire que sous son enveloppe rigide se cachaient de singulières et profondes délicatesses d’âme. Elle possédait une assez belle faculté d’écrire : sa fille conserve d’elle des lettres d’une grammaire sûre, d’un style précis et grave, acerbe parfois, avec un choix d’expressions qu’on ne trouve pas toujours chez les écrivains professionnels. De tempérament très nerveux, elle avait eu, pendant son enfance, des accès de somnambulisme. Jusqu’à sa mort, survenue le 1 août 1907, elle demeura très catholique, d’un catholicisme fervent, rigoureux et mystique à la fois. Son énergie foncière, même à la dernière minute, ne faiblit point.
Il est bien évident qu’une femme de cette trempe devait éprouver des froissements au contact moral de l’ancien chef du bureau arabe de Sebdou. De son côté, le capitaine Rimbaud, habitué de commander à des humanités inférieures, n’eut peut-être pas envers sa femme tous les égards et l’attention qu’elle méritait. L’un et l’autre étaient irritables. Des conflits nécessairement éclatèrent, dont la cause principale gisait dans une opposition complète de vues au sujet des enfants, que Monsieur Rimbaud, maladivement, ne pouvait supporter et que Madame Rimbaud, chrétiennement, entendait garder près d’elle pour surveiller avec rigueur leur éducation. Joignons à cela les déplacements fréquents, campagnes, changements de garnison, à quoi les militaires de cette époque étaient assujettis ; et l’on comprendra aisément qu’à la longue, dans ces conditions, le ménage devait se désagréger.
La séparation se fit d’elle-même, pour ainsi dire, amiable, tout simplement. Le capitaine Rimbaud reprit sa vie d’officier célibataire en des garnisons diverses, et sa femme, avec les enfants, dont le cinquième allait naître, se fixa décidément à Charleville. C’était en 1860. Nicolas Cuif était mort depuis deux ans. Arthur Rimbaud se trouvait dans sa sixième année.