‹ Jean-Arthur RimbaudChapitre 2 sur 37 · II

II

Avant de suivre cette famille, privée de son chef, dans les changements successifs d’habitation à Charleville, rétrospectivement disons quelques particularités de la petite enfance d’Arthur.

Àl’heure même de sa venue au monde, on venait de lui dispenser les premiers soins dus aux nouveau-nés le médecin-accoucheur constata qu’il avait déjà les yeux grands ouverts. Et, comme la garde-malade chargée de l’emmailloter l’avait posé sur un coussin, à terre, pour aller chercher quelque détail de maillot, on le vit avec stupéfaction descendre de son coussin et ramper, rieur, vers la porte de l’appartement donnant sur le palier.

Sa mère étant tombée malade des suites de l’accouchement, il fut mis en nourrice à Gespunsart, sur la frontière belge, dans une famille de cloutiers. Ces braves gens, en vue du petit Arthur, avaient été pourvus d’une copieuse layette. Un jour que, rétablie, Madame Rimbaud était allée à l’improviste visiter son bébé, elle demeura surprise et indignée de le trouver nu et jouant tout seul dans un coffre à sel tandis que le frère de lait, mollement couché dans le berceau destiné au nourrisson, se prélassait emmi la belle layette. Elle fit, naturellement, de vifs reproches à la nourrice. Mais celle-ci protesta et fournit la preuve que tel était bien le plaisir de l’enfant, de s’ébattre seul et sans oripeaux dans la fruste et rude boîte.

Madame Rimbaud n’en rentra pas moins inquiète à Charleville ; et, comme son mari venait d’être embarqué pour l’Orient, elle se mit en mesure de garder auprès d’elle ses deux garçons, dont l’aîné, Frédéric, se trouvait de son côté en nourrice à Saint-Pierre-sur-Vence, près de Mézières. Elle était heureuse de pouvoir enfin remplir tous ses devoirs maternels, dans la maison de son père, non moins heureux qu’elle de caresser et d’aduler ses petits-enfants.

Dès l’âge de huit mois, Arthur, plus précoce infiniment que son frère aîné d’un an, marchait sans aide aucune, délibérement.

Au retour de Crimée et d’Italie, le capitaine Rimbaud était venu rejoindre sa femme et l’on avait repris ensemble, à Lyon, à Paris, à Grenoble, la vie de garnison jusqu’au moment où Madame Rimbaud, étant de nouveau sur le point d’accoucher, dut, avec ses garçonnets, s’en aller à Charleville.

Le rez-de-chaussée du n 12 de la rue Napoléon (rue Thiers à présent) était occupé à cette époque, et l’est encore aujourd’hui, par une boutique de librairie. Une fois, Arthur — il allait avoir quatre ans — grimpé sur le soubassement de cette boutique, se tenait en contemplation devant les images d’Épinal étalées aux vitres et représentant des aventures de voyage. Le libraire, derrière son comptoir, observait, depuis un moment, cette tête d’angelot aux divins yeux bleus écarquillés d’extase. Intéressé, il ouvrit sa porte, sans qu’au bruit l’enfant se dérangeât, et vint doucement lui demander ce qui le passionnait à ce point. Arthur, déjà farouche, ne bougea ni ne répondit d’abord ; et ce ne fut qu’après bien des instances affectueuses qu’il désigna les images. Le libraire offre de les lui vendre. Le petit garçon, fébrile, à défaut de sous, propose en paiement la petite sœur que venait de lui donner sa maman. Il va sans dire que le bon marchand, touché jusqu’aux larmes de l’intensité de ce désir, donna les images sans exiger de nantissement.

Donc, en 1860, Madame Rimbaud, encore enceinte, était bien décidée à se fixer à demeure à Charleville, où les ressources d’éducation et d’instruction sont infiniment plus grandes qu’à la campagne. Comme elle n’avait plus le refuge du foyer de son père Nicolas Cuif, décédé, elle descendit à l’hôtel du Lion d’Argent et se mit aussitôt en quête d’un logis suffisant pour elle et sa progéniture. Malheureusement, on était assez loin de la Saint-Jean, époque coutumière, en Ardennes, des déménagements. Elle dut se contenter d’une partie de maison, par hasard libre, dans la vieille rue Bourbon hantée du populaire.

Cette installation de fortune, provisoire en l’esprit de la mère de famille, devait, à cause des usages carolopolitains de location, se prolonger plus qu’elle n’eût voulu. L’austérité de cette femme, sa fierté, le sentiment, exagéré peut-être, de ses responsabilités d’éducatrice, ne s’accommodaient guère de la promiscuité avec ce monde ouvrier où la marmaille, négligée et souvent livrée à elle-même, s’ébat trop librement dans les escaliers, dans les cours et dans la rue. C’est que, sous des dehors froids et autoritaires, Madame Rimbaud célait une vigilante amativité. Elle était très laborieuse, très économe pour soi-même ; et comme, sans être ce qu’on appelle riche, elle jouissait d’une certaine aisance, cela lui permettait de pourvoir largement aux besoins et au soin de ses enfants, et de garder un certain décorum sans recourir trop aux services d’une domesticité dont la présence lui était suspecte moralement et peu agréable.

Nous avons dit qu’Arthur allait avoir six ans. Son frère approchait de sept ans Vitalie, la seconde de ses sœurs (la première était morte en nourrice), avait deux ans Isabelle devait naître en juin de cette année 1860. On comprendra qu’élever ce petit monde vers la perfection visée et le garer des contingences fâcheuses n’était pas, pour une femme seule, tâche facile. Il y fallait même, avouons-le, employer quelque héroïsme, au moment surtout où elle allaita sa dernière-née et étant donné que les petits garçons montraient déjà, chacun à sa façon, leur inclination pour l’indépendance.

Dix ans plus tard, en 1871, Arthur Rimbaud rassemblera ses souvenirs du séjour dans la rue Bourbon. Ses seize ans viennent d’assister à l’agonie de la Commune. Son âme est pleine du spectacle tumultueusement tragique de cette insurrection ouvrière ; son esprit bouillonne dans un rève de fraternité universelle ; son cœur se fond de sympathie pour le peuple. Il recherche dans son passé les signes précurseurs de la démocratique tempête d’amour qui le secoue tout en ce moment, et, non sans les mettre d’accord avec sa mentalité actuelle, il les précise par cette eau-forte si fouillée :

LES POÈTES DE SEPT ANS

Et la Mère, fermant le livre du devoir,
S’en allait satisfaite et très fière, sans voir,
Dans les yeux bleus et sous le front plein d’éminences,
L’âme de son enfant livrée aux répugnances.
Tout le jour, il suait d’obéissance ; très
Intelligent ; pourtant des tics noirs, quelques traits
Semblaient prouver en lui d’acres hypocrisies.
Dans l’ombre des couloirs aux tentures moisies,
En passant il tirait la langue, les deux poings
À l’aine, et dans ses yeux fermés voyait des points.

Une porte s’ouvrait sur le soir à la lampe,
On le voyait là-haut qui râlait sur la rampe,
Sous un golfe de jour pendant du toit. L’été
Surtout, vaincu, stupide, il était entêté
À se renfermer dans la fraîcheur des latrines :
Il pensait là, tranquille et livrant ses narines.
Quand, lavé des odeurs du jour, le jardinet
Derrière la maison, en hiver, s’illunait :
Gisant au pied d’un mur, enterré dans la marne
Et pour des visions écrasant son œil darne,
Il écoutait grouiller les galeux espaliers.
Pitié ! ces enfants seuls étaient ses familiers
Qui, chétifs, fronts nus, œil déteignant sur la joue,
Cachant de maigres doigts jaunes et noirs de boue
Sous des habits puant la foire, et tout vieillots,
Conversaient avec la douceur des idiots.
Et si, l’ayant surpris à des pitiés immondes,
Sa mère s’effrayait, les tendresses profondes
De l’enfant se jetaient sur cet étonnement
C’était bon. Elle avait le bleu regard — qui ment !
À sept ans, il faisait des romans sur la vie
Du grand désert où luit la Liberté ravie,
Forêts, soleils, rives, savanes ! Il s’aidait
De journaux illustrés où, rouge, il regardait
Des Espagnoles rire et des Italiennes.
Quand venait, l’ûeil brun, folle, en robes d’indiennes,
— Huit ans — la fille des ouvriers d’à côté,
La petite brutale, et qu’elle avait sauté,
Dans un coin, sur son dos, en secouant ses tresses,

Et qu’il était sous elle, il lui mordait les fesses,
Car elle ne portait jamais de pantalons,
Et, par elle meurtri des poings et des talons,
Remportait les saveurs de sa peau dans sa chambre.
Il craignait les blafards dimanches de décembre
Où, pommadé, sur un guéridon d’acajou,
Il lisait une Bible à la tranche vert-chou.
Des rêves l’oppressaient, chaque nuit, dans l’alcôve.
Il n’aimait pas Dieu, mais les hommes qu’au soir fauve,
Noirs, en blouse, il voyait rentrer dans le faubourg
Où les crieurs, en trois roulements de tambour,
Font autour des édits rire et gronder les foules.
Il rêvait la prairie amoureuse, où des houles
Lumineuses, parfums sains, pubescences d’or,
Font leur remuement calme et prennent leur essor ;
Et comme il savourait surtout les sombres choses
Quand, dans la chambre nue aux persiennes closes,
Haute et bleue, âcrement prise d’humidité,
Il lisait son roman sans cesse médité,
Plein de lourds ciels ocreux et de forêts noyées,
De fleurs de chair au bois sidéral déployées,
— Vertige, écroulements, déroutes et pitié
Tandis que se faisait la rumeur du quartier,
En bas, seul et couché sur des pièces de toile
Écrue et pressentant violemment la voile !…

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